J’avais un ami…

PS. Ai mis en illustration des estampes japonaises. Elles ne signifient rien directement par rapport au contenu de l’article, mais quand j’ai cherché des peintures sur des amitiés perdues, ce sont elles qui m’ont retenues.

J’avais un ami. Nous nous sommes rencontré, alors qu’il était le petit copain d’une des meilleures amies de ma future épouse. Il était beau et c’était un charmeur. Il parlait avec aisance, toujours souriant et drôle… laissant apparaître de la réflexion et de la culture. Quand je le voyais, j’étais assuré d’un bon moment, d’autant plus qu’il semblait prendre plaisir à écouter les autres en plus de sa verve naturelle.

Nous avions de bonnes raisons de nous entendre. Comme moi, il avait étudié la physique théorique jusqu’à ce qu’on appelle aujourd’hui un Master. Nous nous étions croisés dans un monastère bénédictin où la sagesse et la bonne humeur dominaient sans les exclure les peurs et les tristesses. Toutefois, mon ami a ensuite abandonné son doctorat de physique théorique, au grand dam de ses professeurs et du Recteur de l’Université qui voyaient en lui un futur chercheur de qualité.

Non, il a décidé de faire de la philosophie. Bien. De la philosophie des sciences d’abord (de l’épistémologie), puis de la philosophie tout court… Inévitablement, nous étions tous les deux sur la même longueur d’onde. D’où de passionnantes et passionnées discussions. J’avoue avoir eu un peu de jalousie à son égard, en raison de son formidable pouvoir de séduction. Il y avait toutefois deux petites différences entre nous qui auraient pu enrichir la conversation. J’y reviendrai.

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Entre-temps il a épousé l’amie de mon épouse. Je ne peux lui reprocher d’avoir révélé cette amie à elle-même : celle-ci est devenue artiste, a changé son nom et s’est incontestablement réalisée dans ce domaine, puisque jusque dans les années 2000, elle avait un site internet actif et que ses créations avaient du succès.

Mon ami n’a pas poussé très loin la philosophie. En étudiant Kant qu’il a interprété à sa manière, il en a déduit que toute connaissance ultime est impossible. Par conséquent, il vaut mieux ne rien dire plutôt que d’étudier de la métaphysique ou pire, de la théologie. Il n’a jamais pris le risque de lire Hegel qui est un bon contrepoison aux interprétations douteuses de Kant. Une longue discussion entre nous autour du célèbre mot de Wittgenstein à la fin du « Tractatus » (« ce dont on ne peut parler, il faut le taire ») était restée sans lendemain. Il ignorait que Wittgenstein, loin de demander aux philosophes de fermer leur gueule, les invitait au contraire à ouvrir des voies dans d’autres directions. Le célèbre penseur autrichien attaquait la logique à laquelle la philosophie spéculative s’était abandonné dans ses délires, et la théologie (qu’il connaissait bien) qui s’était éloignée de ses sources bibliques… Mais Wittgenstein n’a jamais condamné la pensée en soi, ne serait-ce qu’en raison des Écoles nées de lui (philosophie analytique, École de Vienne… et même un gros chouïa de phénoménologie).

Bref, ce fut l’avant dernière fois que je vis mon ami. Les circonstances de la vie y participaient. Mon épouse et moi avons eu un enfant. Même chose de son côté.

Mon ami a abandonné la philosophie.

La dernière fois que nous l’avons vu, lui et son épouse, il pratiquait l’« instinctothérapie ». Waouh ! Il s’agissait d’une pratique nutritive naturelle qui consiste à étaler de la nourriture devant soi, et de se laisser guider par nos sens pour se nourrir… en essayant bien sûr de faire abstraction des pressions éducatives, mentales et sociales. Je crois même que nous avons expérimenté une fois cette pratique, mon épouse et moi.

Plus tard, nous avons appris que mon ami avait des expériences mystiques. Il s’était organisé dans un ménage à trois : lui et deux femmes. La première avait des visions, lui entendait des voix… et son épouse (légitime) prenait des notes… ou dans une autre configuration, je ne sais plus laquelle. Le ménage à trois a fonctionné quelques mois, une ou deux années je crois.

Puis il est devenu conférencier, consultant dans de grandes entreprises, tandis que son épouse, réellement talentueuse, pouvait profiter des portes qu’il ouvrait pour vendre ses œuvres. Il s’était lancé bien avant la mode dans le « développement personnel »… Apparemment, le fait de ne rien savoir (Kant ?) ne l’empêchait pas de devenir un expert des consciences et des rapports humains.

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J’ai commencé à m’inquiéter. La distinction que fait le mathématicien René Thom entre les savants et les experts (que je m’approprie souvent comme garde fou), je l’ai adoptée en songeant à notre ami : le savant dit ce qu’il sait ; l’expert raconte ce qu’il sait ET ce qu’il ne sait pas. Ce qui signifie qu’il est impossible de discerner chez l’expert ou chez le consultant ce qui relève du vrai et ce qui relève de l’imagination, voire du délire.

Mon ami a écrit des livres. Sur l’amour et le couple notamment, en compagnie de sa femme, mais aussi sur le pouvoir. Ils ont eu du succès auprès de lecteurs et auprès d’éditeurs ravis de récupérer un bon écrivain cultivé et prometteur. J’en ai feuilleté un, et ai failli l’acheter. Un peu par solidarité et souvenir d’une amitié. Mais je trouvais le contenu assez racoleur.

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Puis je l’ai complètement perdu de vue. De temps en temps, je demandais à des proches s’ils avaient des nouvelles de lui et de son adorable épouse. Nous avons appris qu’ils s’étaient expatriés au Canada, puis qu’ils étaient divorcés…

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Brutalement, il est réapparu dans les médias comme chef de file des théories les plus complotistes ! Il publie des vidéos en ligne qui drainent des centaines de milliers d’abonnés, a des disciples. Durant ma marche sur le Camino Mozarabe, j’ai vu des vidéos et lu des articles le concernant, et j’ai alors été saisi d’un grand abattement. Notre ami a été interdit de conférences en France et dans d’autres pays francophones, il a des problèmes avec la justice… Et récemment, j’ai découvert qu’une connaissance grenobloise, dans les milieux alternatifs, faisait sa publicité. Mais il continue à diffuser ses théories conspirationnistes, en lien avec d’autres individus du même acabit, sans aucun discernement critique. L’article présent a en grande partie été rédigé dans une albergue d’Extremadure.

J’ai essayé de reconstituer la biographie de mon ami sur internet. Trou noir… Sauf à travers les publications. Amazon, la FNAC, etc. continuent à faire la promotion d’ouvrages qui datent des années 90. Jusqu’à sa réapparition médiatique depuis quelques années. Toujours aussi séducteur, il a aujourd’hui le look d’un gourou : longs cheveux, sourire désarmant, quelques rides et cheveux grisonnants… et toujours bel homme. Ses vidéos drainent des centaines de milliers d’internautes, des « friends » de Facebook diffusent ses délires, de bonne foi, d’autres réseaux sociaux s’enthousiasment et le sacralisent. Toutefois, je ne suis plus très sûr qu’il soit tellement heureux, ni qu’il n’ait quelque doute sur ce qu’il diffuse. Mais voilà : aujourd’hui, je me vois très très loin de lui. Comment avons-nous pu être si proches ? Quant à sa femme, je me souviens encore de la voir rire avec mon épouse, alors qu’elles n’avaient que vingt ans. De belles images.

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J’ai eu des amis qui ont parfois déraillé et que j’ai défendu. L’une d’entre elle avait tenté de tuer son mari à coups de hache lors d’une crise de nerfs. Elle était conseillère municipale avec moi, journaliste, et c’était une femme dévouée et pleine de sensibilité. Au tribunal, j’ai donné un témoignage sur elle. Elle a été condamnée avec sursis et m’a confié que mon témoignage avait été déterminant. Plus tard, elle m’a fait une belle pub dans le Dauphiné, suite à un concert de piano que j’avais donné. Un autre de mes amis a été accusé de crimes pas très acceptables qu’il a toujours niés. Il a perdu des amis. Je lui suis resté fidèle et j’ai écrit au tribunal pour le défendre. Il a aussi été condamné avec sursis, condamnation qui ressemblait beaucoup à un acquittement (le tribunal ne voulant pas perdre la face, après un premier procès bancal).

Mais mon ancien ami mauvais philosophe devenu gourou et manipulateur des esprits et des cœurs, je me sens incapable de le défendre.

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Au début de cet article, j’ai signalé qu’il y avait deux différences entre lui et moi, à l’époque. Différences qu’il ne comprenait pas. La première était mon enracinement biblique. La Bible, lue avec les yeux de la sagesse, de l’humour et de l’exégèse scientifique, est à mes yeux une pédagogie humaine, l’expression d’un cri, d’une réponse, une didactique dans les situations de risque réel et une protection contre la manipulation des esprits (et les bavardages théologiques et idéologiques).

La seconde, sans doute plus importante, est liée à ce qu’écrit Pierre Teilhard de Chardin à propos des « passivités de diminution »…

Il s’agit de la part la plus importante et la plus cachée de l’existence (au sens qu’il est difficile d’en parler). Le jésuite parle des souffrances et des maux contre lesquels on ne peut rien, et qui finissent par recouvrir nos espoirs prométhéens sur le bonheur personnel, la liberté absolue et même les combats potentiellement gagnables (grâce aux sciences, au Droit, à la Médecine, aux sagesses et à l’amour…). Teilhard ne parle donc pas des souffrances inévitables dues aux réactions d’opposition à ceux qui luttent contre l’injustice, pour plus d’humanité ou plus de connaissance (passivités de croissance). Non. Nous sommes des corps et nous sommes mortels : il n’y a pas de remède contre ce fait. La seule ouverture, divine, écrit Teilhard, est la confiance à plus vaste que soi. Dans la nuit des sens et de l’esprit.

Des différences entre nous deux, il y en aurait certainement beaucoup plus, aujourd’hui. Différences plus existentielles, aussi. Je ne donne pas son nom… sauf à ceux qui me le demanderaient en privé, avec le désir de rester en recul critique.

Mon ami, sans aucun doute, croyait en lui-même, en soi, mais il n’avait pas expérimenté les « passivités de diminution ». Sa dérive vers les complotismes reflète à mes yeux son incapacité à ne plus pouvoir maîtriser ce qu’il ne comprend pas. Mes années de maladie, de handicap, de rééducation, de décalage social et affectif, m’ont rendu prudent (au sens médiéval) et confiant (au sens théologal) dans ce que d’autres ont pensé et vécu avant lui et moi, et au-delà de soi.

« Il n’y a pas de raccourci vers la vérité » (Whitehead) – un de mes slogans favoris

Récit d'un unijambiste
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- Difficultés et joies de la marche d'un handicapé physique -
Tome 1 : Voie du Puy (Édition Nicorazon)Tome 2 : Espagne (Éditions Lepère)

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