Investigations trinitaires

Dans les années 2014-2015, plusieurs articles ont été écrits sur le blog à propos du Mystère Trinitaire, à une époque où ni mon esprit, ni mon cœur n’étaient guéris d’une douloureuse blessure que des membres de l’Église Catholique m’avaient fait subir. L’objectif était sans doute de retrouver une méditation qui m’a habité depuis des décennies. Ces articles n’ont jamais abouti, sans doute parce que, comme pensent les stoïciens, s’il faut tenir ferme sur une pensée mûrement réfléchie, il convient également de l’exprimer dans un état de paix intérieure.

Entre-temps, les marches sur le Camino de Santiago de Compostela, les livres écrits, les rencontres, les débats, le silence intérieur ont progressivement recouvert les crispations et les colères. De plus, ma méditation trinitaire n’a non seulement pas cessé, mais encore elle a de moins en moins craint d’affronter des questionnements venus d’horizons divers : soit de l’intérieur du Christianisme, soit plus encore de la modernité, scientifique, philosophique et politique. Çà et là, j’ai écrit des idées sur un cahier et sur le smartphone, j’ai repris des lectures anciennes et contemporaines sur le sujet… Il manque seulement un débat sur les convictions, certitudes et incertitudes, que j’essaie d’exprimer. Une des grandes difficultés est de parvenir à écrire sur un thème et une expérience personnelle qui sont trop imprégnées d’un jargon théologique qui n’est compris que par les spécialistes, surtout depuis que le théisme des Lumières et l’athéisme contemporain ignorent ou marginalisent ce nœud essentiel de la foi chrétienne, ni son empreinte historique.

Toutefois, j’ai décidé de procéder différemment de ce que j’avais initialement projeté : écrire un traité sur la Trinité. Mon histoire personnelle m’a conduit à ne pouvoir devenir ni un philosophe universitaire, ni un théologien professionnel, ni un chercheur lié à une institution, ce dont aujourd’hui je me réjouis, car elle m’offre une liberté d’imagination et de pensée que je n’aurais sans doute pas eue. Écrire un traité signifie rédiger un texte le plus exhaustif possible pour un but de recherche et d’enseignement, au sein d’une structure universitaire… et en l’occurrence, ecclésiale. D’autres raisons, plus intellectuelles, me découragent dans cette direction, notamment le risque, puisqu’il s’agit d’un dogme fondamental de toutes les églises chrétiennes, de devenir à mon tour, soit dogmatique, soit critique : depuis ma lecture des philosophes idéalistes germaniques, je place le dogmatisme et la critique systématique sur le même plan, l’un absolutisant l’objet, l’autre le sujet. Ce risque se double d’une impossibilité d’embrasser toute la littérature et de comprendre tous les combats menés pour parvenir à un semblant d’expression acceptable sur la vie trinitaire. Sans omettre, celles et ceux qui ont risqué leur existence pour vivre le mystère trinitaire dans un choix religieux, monastique, consacré ou autre.

Donc, pas de traité. Les articles qui suivent sont des méditations, parfois très intellectuelles, parfois plus concrètes liées à mon observation du monde et à ma participation à la vie sociale et politique, ou à ma méditation intérieure, liées aussi à la signification que je donne à la marche et au dynamisme des choses et des êtres. Pour ces diverses raisons, de préférence à l’idée d’une « Trinité » vue comme concept premier, ou comme tableau figé et éternel d’une révélation historique et prophétique, je préfère évoquer le mouvement trinitaire, ou le tourbillon trinitaire, tel que ma prière l’a entrevu une fois ou l’autre. Mouvement, tourbillon, vie et mort, élan, dérive, processus (process, en anglais), enfantement et engendrement, me parlent bien plus profondément que les spéculations logiques et dialectiques, même si ces dernières ne seront pas contournées. Par conséquent, on l’aura compris, je préfère aujourd’hui proposer des méditations qui tournent autour du mystère trinitaire, sans chercher à en faire un tour complet, ni en creuser la source dans le rocher. Faire le tour d’une vie infinie et inépuisable mène à la prétention de s’extérioriser d’une entité comme si on en faisait un objet. Moi sujet, la Trinité objet d’étude face à mes investigations. C’est mal barré face à un mystère qui est celui de la communication inter-personnelle et d’une source de vie !

En revanche, comme on parle à des amis de ses amours et de ses rencontres, le cœur d’un mystère infini reste obscur, caché, dense, parce qu’il est au-delà des mots et de la lumière. De plus, nous sommes inévitablement plongés en son sein. Oh, je ne transforme pas pour autant les investigations proposées en simple ressenti personnel ! Il s’agit de faire la part des choses face à un mystère qui est celui de la rencontre de sujets et de la vie de l’esprit. Une part concerne ce que j’ai vu et cru comprendre ; une autre celle que je ne peux voir et qui me réserve ses propres surprises, comme dans un compagnonnage sur un chemin ; une autre enfin qui est la part, sans commune mesure, de ceux qui l’ont rencontré et médité, voire analysé, de leur côté. En revanche, que le lecteur n’attende pas des ces investigations des références à des auteurs reconnus et incontournables. Les lecteurs les plus avisés les liront parfois en filigrane. Chacun reste libre de ses interprétations.


Les articles (au fur et à mesure de leur reprise)


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Un de mes amis me confiait qu’intellectuellement parlant, certains sujets sont comme des « os à ronger » que la vie ne parvient pas à digérer. J’ajouterai : pas seulement « intellectuellement ». Depuis ma jeunesse adolescente, à la suite d’une expérience spirituelle forte, la vie trinitaire est devenue l’objet principal -ou plutôt le sujet- de ma méditation, de mes contemplations et de mes interrogations. Un os à ronger ? Oui, un océan aux horizons infinis sur lequel naviguer sans but explicite, plus encore. Je n’interdis pas aux lecteurs suspicieux d’estimer qu’un item d’une confession religieuse particulière puisse prétendre à une infinitude, soit une imposture. Avec malice, je répondrais que cette suspicion est une partie intégrante de la méditation que j’entreprends, parce que la vie trinitaire est une alliance qui embrasse à la fois l’infini et le fini, l’universel et le singulier, la vie personnelle et l’appel cosmique et divin.

Je mesure le risque de ce qu’un célèbre auteur autrichien appelait la « réfutabilité », ou la « falsifiabilité » (selon les traductions et l’humeur des écrivains), qui discrédite toute pensée qui récupère l’opposition logique dans son bagage pour la dissoudre. Par exemple, à celui qui lui confie qu’il n’a pas besoin de psychanalyse, le mauvais psychanalyste répond : « vous dites cela justement parce que vous avez besoin d’une psychanalyse » ; ou encore voici ces marxistes scientistes des années 60 qui, lorsque vous contestiez leur vision, répondaient : « ce sont des propos de bourgeois », c’est-à-dire une des polarités de leur dialectique ; ou même, comme je l’ai entendu récemment, le spirituel qui considère que l’athéisme est une polarité, une figure et un moment de l’aventure chrétienne. Certains athéismes, peut-être, ceux qu’on aperçoit dans la Bible elle-même, et ceux, plus contemporains, posés par des questionnements critiques ! Sûrement pas l’athéisme en soi comme idéologie a priori. Goinfrerie intellectuelle. Oui, j’ai entendu le danger : mais au risque de me répéter, j’écris des investigations et non un traité. Que celui qui désire fermer mes esquisses sur une idéologie ou un système, accepte qu’elles ne sont qu’une carte, pas le territoire, qu’une interprétation et non l’en soi, et que lui-même n’ajoute qu’une couche d’interprétation de plus, qu’un schéma de plus sur ma carte. Je ne suis que l’homme qu’a vu l’homme qu’a vu l’homme… etc. jusqu’à celui qui a vu l’ours. Où est l’ours ? Si, si, il existe et il y a de nombreux témoins pour l’affirmer.

Cela dit, une de mes convictions est que, lorsque l’histoire a recouvert une intuition ou une révélation, ces dernières ne peuvent être abstraites du langage et de l’existence concrète des personnes et des sociétés qui les suivent. Ainsi l’immense débat autour de la Trinité -et ici, j’emploie le concept sciemment- qui eut lieu aux premiers siècles de l’ère chrétienne et qui se continue encore dans des herméneutiques qui opposent le christianisme oriental et le christianisme occidental, s’est incorporé organiquement dans notre histoire, au point qu’il est impossible de l’extirper. Ceci est vrai du reste de toutes les grandes pensées, intuitions et expériences de l’histoire humaine, même celles que l’on croit disparues. Battement d’aile du papillon. Les morts laissent des traces : même infimes. Je ne développe pas ici ce point. Il sera repris ailleurs. À mes yeux, le mystère trinitaire et ses effets sont loin d’être morts. Ils sont simplement cachés, comme je l’ai maintes fois vérifié dans mes rencontres, mes partages, mon étude et mes expériences.

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Retour à quelques-unes des étapes de mon histoire personnelle. La méditation trinitaire a traversé la maladie et le handicap de mon adolescence, les critiques scientifiques, religieuses (autres religions ou intra), philosophiques et politiques… et les intuitions lumineuses des origines se sont à la fois réfractées et colorées, parfois assombries. Réfractées en multiples rayons parfois divergents, colorés depuis les teintes les plus vives jusqu’à celles les plus sombres. Assombries donc : plus on approfondit un contenu d’essence infinie, plus l’espace des questions et des incompréhensions se dilate ; plus aussi il nous renvoie à nous-mêmes, à nos sécurités et à nos insécurités. L’expérience catholique fait partie des figures et des moments de mon histoire… Un peu moins de mon identité, je dois le reconnaître : je suis un enfant de l’œcuménisme, du dialogue entre religions, de la montée de l’athéisme et de l’indifférence religieuse, des nouvelles perspectives dévoilées par les sciences, de la revendication du sujet libre et de sa créativité, des agitations sociales, du danger qui s’abat sur la Planète et sur les écosystèmes… et aussi de la soif de fraternité par delà les communautarismes. Je me suis longuement intéressé au Judaïsme, à sa mystique notamment, mais aussi, un peu moins dois-je l’avouer, aux religions de l’Extrême Orient (Taoïsme, Confucianisme, Bouddhisme, Shintoïsme). Sans oublier l’Islam, naturellement, et ses multiples variantes. La longue expérience des églises chrétiennes me structure, elle est nécessaire, mais elle ne suffit plus à ma quête de vérité.

Il y a quelques années, un ami, théologien, m’a proposé que nous écrivions ensemble un exposé à deux voix sur la Trinité. Le projet a commencé, mais n’a pas pu s’achever. Mon ami s’exprimait à l’intérieur de cadres théologiques classiques bien déterminés (et puis, il a été pris par d’autres soucis)… alors que mon intention était d’incorporer la réflexion chrétienne sur la Trinité dans un projet politique, social, écologique et scientifique. Mon inspiration ne provenait pas de la tradition chrétienne, mais de la réflexion de Hegel qui a écrit un texte remarquable (peu connu) sur le Mystère Trinitaire, et des rares personnes qui l’ont remarqué. Oh, pardon, j’ai précisé plus haut que je ne citerai pas d’auteurs ! Toutefois, vu le désintérêt des philosophes des Lumières et la pesanteur des théologiens de la même époque sur ce thème, la remarque du philosophe berlinois, qu’aujourd’hui on accuse de nombreux maux, a éveillé mon esprit. Heureusement, le Vingtième Siècle a corrigé l’affadissement théologique des deux et trois siècles précédents, et il ne manque pas de chercheurs de qualité, ni de personnes en recherche, à avoir repris et replacé, au centre de la confession chrétienne, la vie trinitaire. Ne serait-ce que par l’apparition dans de nombreux lieux de cultes de l’icône de Rublev et les va-et-vient de plus en plus forts entre Orient et Occident.

Voici donc les premiers articles sur le sujet, qui reprennent en partie ce que j’avais écrit en 2014-2015, mais dont j’ai amplement corrigé la forme initiale.

 Article suivant. La Trinité : parler à la première personne

Récit d'un unijambiste
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Tome 1 : Voie du Puy (Édition Nicorazon)Tome 2 : Espagne (Éditions Lepère)

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