Investigations trinitaires : figures divines (3) – Le grand Architecte de l’Univers.

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (Figures divines -3-) -suite –

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Résumé : l’idée d’un Dieu Grand Architecte de l’Univers est la figure principale du déisme des Lumières. Elle a été l’occasion de débats dans l’histoire, notamment entre ces deux immenses personnages que sont Newton et Leibniz. Elle plaît souvent aux scientifiques en recherche d’une cause mécaniste du monde.

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Troisième figure divine : le Dieu architecte, mécanicien, informaticien, premier moteur, principe de toutes causes etc. Récemment, je lisais les propos d’un grand scientifique anglais, spécialiste de cosmologie et handicapé physique depuis la naissance… Beaucoup de mes lecteurs le reconnaîtront (il est très gênant d’oser relativiser les propos d’un personnage aussi brillant, admirable et respectable). Avec justesse, notre scientifique s’oppose à l’idée d’un grand Architecte de l’Univers, en expliquant dans un second temps que l’Univers se suffit à lui-même. La première proposition est légitime. La seconde, lue sans conditions, est plus douteuse.

À l’opposé du Dieu transcendant et infiniment libre, il existe une représentation divine qui fit les beaux jours du Siècle des Lumières, mais qui court à travers l’histoire depuis les origines : il s’agit du Dieu Suprême Raison, Suprême Rationalité -au sens scientifique et non dialectique du terme-. Dieu est un Super Architecte, un Super Mécanicien, qui a conçu, puis créé un monde à la mécanique parfaite… ou, à la rigueur, à la mécanique la meilleure possible. Il est la cause première de toutes les causes dites secondes, le principe de tous les mouvements, de toutes les énergies, de toutes les formes et de toute la matière. Regardez les lois de la nature, les lois physiques, l’ahurissante organisation de la matière et plus encore de la vie biologique et des écosystèmes sur notre petite Planète (et sans doute ailleurs), sans parler des arcanes du cerveau et des sens capables de produire de la conscience, de l’esprit, de la pensée, de la musique, des arts, de l’ingénierie, du droit, de la médecine, de l’amour. Dernier en date : le Dieu hyper-horloger qui a tellement bien réglé les paramètres du mécanisme de l’Univers que la moindre modification d’une des constantes (vitesse de la lumière, constante de Planck, constante de gravitation, constante de structure fine, constante de Boltzman, etc.) fait basculer ce monde dans le chaos.

Non seulement ce Dieu est un super architecte ou un hyper horloger, mais il est aussi un extra-informaticien. Il a tout programmé dans sa raison éternelle, infinie et instantanée (Dieu est en dehors du temps, paraît-il), puis il laisse le mouvement de sa création se dérouler selon les lignes de code du programme initial. Il lui suffit d’appuyer sur « start », comme celui de l’inénarrable Monsieur Portail(s) américain de la Silicone Valley, sa micro douceur et ses multiples fenêtres enchevêtrées. Sauf que les bugs sont moins dévastateurs ! La chiquenaude initiale, dont se moquait notre Pascal national. Il est amusant de constater que les mêmes qui, d’un point de vue global, se posent comme observateurs objectifs et donc abstraits d’un monde entièrement mécaniste et programmé, estiment que l’homme n’est lui-même qu’une super machinerie. Zut alors ! Drôle de machinerie capable de penser la machine. Il va falloir trouver une parade. Bon, acceptons, il faut un peu de liberté pour les êtres humains et autres consciences éventuelles, capable d’autonomie, de délire imaginatif, de musique dodécaphonique ou de free jazz, dans ce mécanisme si bien huilé. Ils doivent donc avoir un statut un peu particulier. Les croyants en ce Dieu architecte et informaticien inventeront l’idée d’une âme, libre et intelligente donc, à l’image du Dieu créateur. Les non-croyants, qui critiquent cette image tout en acceptant l’idée d’une belle mécanique, s’enliseront dans le marécage d’un monde capable d’auto-engendrer son propre déterminisme. Admettons. Le marécage est aussi un lieu de vie.

Bien des religieux se sont satisfaits de cette conception. L’âme libre dans un corps soumis au déterminisme de la nature, belle invention de la philosophie dualiste et des religions manichéennes, convient. Il faut donc sauver cette âme des cruautés de la nature. On invente ainsi la notion de « grâce » qu’on oppose à la nature et qui permet à l’homme d’entrer dans une histoire du salut. La « grâce », action gratuite étymologiquement parlant, est une concession faite au Dieu libre et transcendant par le Dieu mécanicien. D’un côté la nature suspecte qui fonctionne avec ses lois ; de l’autre la grâce qui permet à l’humanité et à chacun de s’engager dans une aventure qui l’arrache à la finitude naturelle. On remarquera que la liberté divine se conjugue avec le Dieu mécanicien, mais qu’on est en droit de se demander quelle raison a poussé ce Dieu à concevoir ce monde de cette manière-là. Cette interrogation n’a pas échappé à l’histoire de la philosophie.

Les spécialistes connaissent le célèbre et houleux débat épistolaire entre ce savant anglais, nouveau Moïse qui dévoila les secrets de la mécanique céleste et personnage central de Gotlib dans la « Rubrique à Brac », et cet autre grand savant et philosophe allemand, inventeur du calcul différentiel, et objet de raillerie de notre Voltaire national dans son petit roman « Candide ». Le second, que chacun reconnaîtra, représente le type même du croyant en un Dieu mécanicien et, avant la lettre, informaticien. Ce monde est le meilleur possible. Il ne peut pas être parfait puisqu’il n’est pas Dieu. M’enfin, c’est déjà pas mal. L’objet principal du débat de plusieurs années, qui fut d’une haute tenue, même s’il finit par quelques noms d’oiseaux, était une discussion autour de la place de l’action divine dans l’Univers. Pour le premier, Newton donc, vous l’avez reconnu, le monde tient par ses lois et que sans elles, il sombrerait dans le chaos et le néant. Ces lois sont le « sens de Dieu », la présence active et inaltérable de Dieu dans l’Univers. Sans le savoir, Newton reprenait des idées qu’on trouvait déjà dans le modèle contre lequel les savants de l’époque s’étaient opposé : le modèle de Ptolémée et d’Aristote. Vagabondage des idées. L’aventure humaine est intégrée dans cette aventure de l’Univers. Le second, Leibniz donc, vous le reconnaissez aussi, dont la perruque valait bien celle du Roi Soleil, Louis XIV, estime que le Dieu mécanicien a créé l’Univers le meilleur possible, qu’il est terminé, qu’il tourne rond, tout seul comme un grand, et que la seule action divine consiste à aider les hommes à trouver leur salut.

Les deux grands savants représentent en réalité les deux polarités du Dieu mécanicien, que l’on retrouve ensuite dans les conceptions modernes, qu’elles se veulent religieuses ou athées. L’anglo-saxon Newton reproche à Leibniz d’ouvrir la porte à l’athéisme : on n’a plus besoin de Dieu puisque le monde est créé et qu’il fonctionne tout seul ; dans le monde de Leibniz, la notion de grâce devient affaire de croyance personnelle. L’avenir a donné raison à Newton dans son accusation, et donc à Leibniz dans ses affirmations. L’allemand Leibniz, de son côté, s’amuse du Dieu imparfait du savant anglais qui a besoin de lois pour maintenir l’ordre au-dessus du chaos, comme un horloger qui passe son temps à remonter sa pendule. Dieu est donc partout présent et la pensée de Newton est un panthéisme caché. Chacun va préciser son point de vue jusqu’au moment où Newton reproche à Leibniz son manque de religiosité.

Selon les perspectives, les adhérents et les critiques de cette représentation divine, se reconnaissent parfois d’un côté, parfois de l’autre. Les raisons de s’émerveiller devant l’extraordinaire et complexe machinerie de l’univers, dont le fonctionnement semble suivre un ensemble de codes et d’informations élaborées a priori dans une intelligence supra-naturelle, font pencher la balance du côté du philosophe allemand. L’aventure de la grâce, on peut s’en passer, et à la limite Dieu aussi : Laplace expliquera à Napoléon que l’hypothèse « Dieu » n’est pas nécessaire dans son système du monde. De l’autre, la place du hasard, les situations chaotiques, l’émergence de structures adaptées, à la limite de miracles qui peuvent faire supposer une intervention divine, font pencher le cœur vers les conceptions du savant anglais. Il y a au minimum des raisons de garder l’interrogation ouverte, au maximum une présence permanente d’une action divine au sein de l’Univers. Et ne parlons pas de la présence humaine qui est voulue non pas seulement du côté de la grâce, mais aussi du côté de la nature. Les courants de l’Intelligent Design comme les idées du « Principe Anthropique » (qui postulent que les constantes de l’Univers ont été conçues pour la possibilité de l’apparition de l’homme) font penser à la position de Newton, À titre personnel, j’oscille entre les deux, en me méfiant de l’Intelligent Design, un peu trop hâtive à vouloir faire entrer du religieux dans les sciences, et en gardant une réserve face aux formes d’athéisme un peu pressées qui affirment la suffisance logique de l’Univers en soi : physiquement parlant, peut-être, ontologiquement parlant, c’est un peu précipité. Mais j’avoue mon émerveillement quand je lis une encyclopédie de la nature, ou que je regarde une émission sur la télévision ou un site scientifique sur internet. L’émerveillement ne prouve rien du tout, sauf s’il est posé comme événement premier de la conscience dans une réalité où tout peut être lu comme tissu d’événements par-delà toute subjectivité et toute objectivité.

Ah, j’oubliais : avant les sciences modernes, des philosophes ont pensé remonter au divin à travers une chaîne des causes. De causes secondes en causes secondes, on remonte à une cause première, transcendante, cause de tout, mais non causée. Ça va, vous me suivez ? Un principe premier, dit-on aussi. La tradition aristotélicienne avait déterminé quatre causes : des causes formelles et matérielles (conception philosophique quelque peu obsolète, que j’ai appelée autrefois une philosophie de potier), cause efficiente (qui fait fausse route dans sa conception de l’espace, du temps et du mouvement : pas le temps, ici, d’approfondir), cause finale ou finalité qui elle, pose de vraies questions. La notion de causalité, mise à part la critique des philosophes sceptiques comme Hume, résiste mal à une conception organique du réel. La vie s’organise en boucles d’actions et de rétroactions, dans une conception énergétique du réel où tout est flux -mouvements et changements de mouvements- et où les apparentes stabilités restent des tourbillons provisoires, limités dans l’espace et dans le temps. Les effets rétroagissent sur les causes. Même les causes finales : la finalité rétroagit sur les images et les représentations conceptuelles qu’on s’en fait. C’est très bien, tant que tout cela reste vivant et ne se fige pas dans des dogmes ou des idéologies. Ce paragraphe n’est pas directement l’objet de l’essai présent. Il est juste une mise en garde vis à vis des raisonnements logiques et linéaires qui usent et abusent de la notion de causalité.

Les notions d’ordre et de désordre, de grâce et de nature, ont un peu vieilli. Dans l’Univers de Leibniz et des partisans d’un Dieu grand Architecte, mécanicien ou informaticien de l’Univers, la grâce agit telle une magie miraculeuse qui s’oppose au déterminisme de la nature. Nature humaine comprise. Le dualisme sous-jacent devient vite inconséquent, voire irresponsable : opposer l’homme à la nature mène à certains excès que l’on mesure bien aujourd’hui. On comprend la position de Newton qui affirmait qu’en fin de compte, le Dieu de Leibniz menait droit à l’athéisme scientiste. Et de fait, à défaut d’une présence divine quasi physique dans l’Univers, ce que met en évidence l’évolution des sciences, la position athée est bien plus cohérente : le dualisme ne tient pas. Il y a peut-être un Dieu créateur, mais il appartient au passé. On s’en fout. Quant à l’idée du Dieu imparfait -ou acteur direct- dans l’Univers et dans l’histoire, celui qui se rapporte à Newton, il mène à une forme de religiosité cosmique et affective dont il est facile aussi de se moquer -tant qu’il ne prend pas le pouvoir !-. Même si l’on rejette l’idée de Dieu, on peut remercier la position newtonienne et naturaliste de reconnaître l’humanité, dans son histoire et dans sa culture, comme être naturel.

Descartes, quelques décennies auparavant, empêtré dans l’opposition entre un Dieu suprême intelligence et un Dieu hyper liberté, s’est réfugié dans l’idée d’un Dieu infini et actif, où liberté et rationalité se rejoignent comme deux asymptotes. Il semble ramener la solution de cette contradiction à la seconde représentation du divin, celle de la nuit et de la transcendance. Mais conservons son intuition d’un infini actif. Elle sera utile dans la suite de l’essai.

Toutes ces conceptions du divin dans l’Univers de penseurs qui se mettent finalement à la place de Dieu lui-même oublient que ce sont des hommes qui les produisent. Or l’homme est partie prenante de l’Univers physique et biologique, non seulement par son corps et ses sens, mais aussi par l’empreinte imposée et façonnée par son histoire cosmique et phylogénétique (celle de l’Évolution naturelle)… empreinte qui structure aussi, en sous-couche, les catégories et les présupposés de sa pensée. L’histoire de la conscience et du langage et l’expérience ontogénétique (celle de l’individu qui prend conscience de soi) complètent ces présupposés. Tous concourent à orienter la réflexion dans telle ou telle direction. Je n’apprends rien à personne. Nous ne sommes ni des anges abstraits qui observent le monde derrière leur verrière, ni des satellites qui survolent un paysage de montagnes, ses reliefs et ses vallées, mais nous ressemblons plutôt à des plongeurs équipés de scaphandres autonomes qui nagent au sein d’un océan dont ils ne voient que l’environnement qui les enveloppe et les traverse. Le scaphandre s’améliore avec le temps, mais il ne peut enfermer la mer dans la combinaison. Les belles constructions scientifiques qui infèrent l’idée d’un Dieu mécanicien, programmateur de génie, ou un mauvais horloger, qui remonte le mécanisme en permanence, ne sont jamais que des représentations et des outils de l’intellect humain, formatés par une méthode et informés par des dispositifs expérimentaux correspondants à cette méthode. Même si le corps humain plonge ses racines dans l’Univers.

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