Investigations trinitaires (6) : panthéisme.

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (6) – Figures divines : le panthéisme.

Investigations trinitaires 5 – Trinité et exoplanètes – Article précédent

Résumé : Nouvelle figure divine et très séduisante, je l’avoue : le panthéisme. Il consiste à identifier la nature, ou l’univers, avec le divin. Sans transcendance, et souvent en fusionnant la conscience avec le grand tout. Il a un petit frère : le « panenthéisme », astuce théologique pour éviter la confusion tout en respectant l’unité.

Monothéisme et panthéisme

Récemment, je lisais un article où l’on expliquait que la tendance de l’espace monothéiste, appelons-le « occidental », était de se laisser séduire par l’athéisme. En revanche, la tentation, voire la religiosité ambiante, du monde extra-oriental (Japon, Corée, Chine, Inde, etc.) serait plutôt le panthéisme. En effet, le monothéisme, puis l’athéisme, seraient les produits d’un besoin de l’homme de s’affranchir des contraintes naturelles. J’explique : pour s’affirmer comme esprit libre et autonome, l’homme occidental -entendez héritier des traditions grecques, latines, juives, chrétiennes- a tout fait pour vaincre son côté naturel, biologique, animal pour s’affirmer comme esprit ou comme conscience libre… La pensée et la pratique occidentales se sont greffées sur une vision religieuse d’une divinité hors de la nature : et pour qu’elle soit cohérente avec la raison, les penseurs religieux et les clergés sont parvenus à concevoir un Dieu transcendant, au-delà de la nature et créateur du monde présent. Bien sûr, avant de parvenir à cette représentation, il y a eu des étapes, des moments, des luttes, des conceptions intermédiaires. Mais il faut bien reconnaître que, dans la philosophie du moins, cette vision théologique et religieuse semble être parvenue à son summum au moment de la philosophie des Lumières. Quant à l’athéisme anti-naturel, il poursuit le mouvement et s’accomplit dans le matérialisme dialectique marxiste pour lequel, en gros, la matière (et donc la nature) n’est jamais qu’une réserve pratique, minérale, énergétique pour la réalisation de la superstructure sociale humaine. Il n’y a pas d’écologie, à ma connaissance, dans le marxisme. L’autre athéisme, l’athéisme scientiste, s’inscrit dans une logique de négation de tout ce qui est esprit, en grande partie parce que l’idée d’une toute puissance spirituelle lui semble violer la liberté humaine. Lu sous cet angle, l’athéisme est fille du monothéisme.

Inversement, les religions extrême-orientales (Hindouisme, Shintoïsme, etc.) ont entretenu une vision polythéiste (c’est-à-dire des croyances et des pratiques rituelles autour de nombreuses divinités). Le confucianisme chinois se satisfait tout-à-fait de cette vision. Quant au Taoïsme, très à la mode chez certains de nos scientifiques contemporains, il exprime une conception panthéiste du monde. Les hommes essaient de s’harmoniser du mieux qu’ils le peuvent avec les forces naturelles, qu’elles soient plutôt de l’ordre de la puissance extérieure ou plutôt de l’ordre de l’influence intime. Le Bouddhisme, lui, même sans concept de Dieu au sens occidental du terme, s’harmonise sans difficulté à des cultes polythéistes ou panthéistes. On m’excusera de ces raccourcis un peu caricaturaux. J’exprime ici simplement le premier terme d’une série que j’induis de l’article indiqué ci-dessus, et qui se complexifierait avec l’analyse et l’introduction d’autres paramètres. Par exemple, un philosophe comme Spinoza, bien occidental et imprégné à la fois de tradition juive et de pensée cartésienne, a été accusé tantôt de panthéisme, tantôt d’athéisme : un athéisme où la liberté n’a pas beaucoup sa place, ce qui semble assez contradictoire avec la tradition de liberté de pensée que revendiquent une grande partie des athées -à l’exception sans doute de l’athéisme scientiste-. Mais en affirmant ces propos, j’ai déjà quitté le premier terme de la série. Nombre d’explorateurs européens ont été fascinés par ce qu’ils perçu comme spiritualité orientale et ont été séduits par le panthéisme. On peut penser à Alexandra David-Néel par exemple, et bien sûr à Pierre Teilhard de Chardin.

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Individualisme et esprit collectif face au péril écologique.

Parfois, j’imagine que nos nations, tellement obnubilées par l’idée de liberté individuelle, vont glisser sur la pente d’un éclatement social où chaque individu fait ce qu’il veut dans son coin, grâce aux progrès des techniques de confort et de loisirs, sans se préoccuper d’autrui et encore moins de vie collective. Ce qui relève des exigences de vie commune, sociale, politique, etc. apparaît comme relevant de la contrainte. « Pfff ! Il y a des lois pour le vivre-ensemble ? bah ! On est bien obligé. Mais ! Je me sens tellement bien dans mon petit chez soi ! » Naturellement, il y a des échelles et des niveaux quantitatifs de vie sociale, mais globalement, autrui est vu comme une source de charges ou de responsabilités, pour ne pas dire d’embêtement. On se satisfait de la Sécurité Sociale, tant qu’elle œuvre dans le sens de notre confort, de notre santé, de notre tranquillité. Imagination, bien sûr. Les mouvements sociaux ressemblent de moins en moins à des actions collectives attachées à des revendications de classes sociales, mais à des additions d’intérêts, d’égoïsmes, de besoins individuels. Lorsque je songe aux exigences de bouleversement culturel, social et économique que vont nous infliger les risques écologiques, je ne suis pas convaincu que notre héritage spirituel et intellectuel, et notre conception particulière de la démocratie, soient très pertinents et efficaces pour résoudre les menaces. La passion et la défense de la liberté individuelle vont se heurter à l’ébranlement global d’une nature en désagrégation. Ce que j’écris ici n’est sans doute pas politiquement très correct, mais j’exprime une véritable crainte en la matière. Monothéisme, athéisme et liberté absolue du sujet ne font pas bon ménage avec une nature vivante et fragile, qu’ils ont réduite à un composé de matière, d’énergie et de structures produites par le Hasard avec un grand H, ou par le bon vouloir d’une divinité transcendante et capricieuse qui fait ce qu’elle veut.

Inversement, pour continuer dans ma philosophie fiction de papillon et mon incorrection, suite à des lectures de romans et de philosophie chinoise par exemple, ou le visionnage de mangas japonais ou de films indiens, j’ai le sentiment que l’esprit collectif est plus développé en Extrême-orient. Plus développé naturellement, j’entends, pas forcément dans le domaine du droit et des institutions. L’athéisme chinois ressemble plus à un héritage post-confucéen et taoïste qu’à ceux idéalistes ou matérialistes occidentaux. Les chinois paraissent mieux dociles pour respecter l’autorité politique ou la magistrature que chez nous, qu’en France notamment où la méfiance est de mise à l’égard du politique. Peut-être me trompai-je ? Mais je suis curieux de voir comment vont évoluer les problématiques écologiques -donc du rapport individuel et collectif de l’homme à la nature- dans ces grandes nations.

Au risque de me répéter, je rappelle que cette représentation Occident-Orient Athéisme-Panthéisme n’est que le premier terme d’une série qui mérite complexification, au fur et à mesure qu’on ajoute des paramètres et des faits qui la relativise.

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Panthéisme et panenthéisme

Donc : qu’est-ce que le panthéisme ? Le panthéisme est la position philosophique ou religieuse qui fusionne Dieu avec la « Nature » (avec un grand N) ou inversement, la Nature avec Dieu. La nature est divinisée ou inversement « Dieu, c’est la Nature ». On notera que la notion de « nature » est compliquée à saisir (son étymologie relève du vivant et d’un de ses corollaires verbaux : naître). La plupart du temps, nos contemporains l’interprètent au sens « écologique » du terme : il s’agit de l’univers dans son ensemble, vu sans doute avec un brin de nostalgie organique et vitaliste. Le panthéisme est parfois classé comme une forme de polythéisme sur lequel je dirai quelques mots ensuite. Pour clarifier la question, je préfère traiter le panthéisme à part du polythéisme. Il s’agit à l’origine d’une attitude religieuse, mais elle est en fin de compte très intellectuelle, et elle est adoptée par de grands philosophes (les taoïstes, les stoïciens ou Spinoza et ses disciples), par des scientifiques -qui se réfèrent beaucoup à Spinoza ou au Tao-. Des personnes qui s’affirment volontiers athées ou agnostiques trouvent séduisante l’idée du panthéisme, ce qui ajoute un second terme à la présentation sérielle que j’ai proposée dans les paragraphes précédents : nombre d’athées s’attaquent plutôt au monothéisme ou à des figures impériales du divin, à un Dieu présenté comme un Sujet transcendant, comme j’en ai parlé dans les articles précédents. Le panthéisme permet, non sans génie, d’allier une unité de contenu avec une diversité de forme, tout en dépassant les contradictions apparues avec la notion de transcendance. De ce point de vue, la pensée de Spinoza, bien que complètement essentialiste et statique comme l’a démontré Hegel, en représente la perfection et la quintessence.

On remarquera, ainsi que je l’ai signalé, que nombre de courants écologistes radicaux de notre temps sont tentés par le panthéisme. Songeons à l’hypothèse de la Planète Gaïa, par exemple. La divinisation de la Nature, et dans le cas présent, de la Terre, s’oppose à la conception post-cartésienne selon laquelle la nature n’est qu’une grosse machinerie composée d’éléments matériels soumis à des lois scientifiques, ou à la conception marxiste selon laquelle la nature n’est qu’un pôle de la dialectique matérialiste et un capital de ressources énergétiques et matérielles au service du travail et de la libération des peuples… sans oublier le rouleau compresseur capitaliste et commercial pour lequel la nature n’est également qu’un puits de ressources minières, énergétiques et biologiques au service des entrepreneurs et des financiers.

Le panthéisme présente ainsi l’avantage d’offrir une cohérence logique et éthique qui plaît à l’intellect bien plus que la pagaille polythéiste d’une part, ou le refuge monothéiste dans la transcendance d’autre part. En revanche, il pose la question de la place de la conscience réfléchie dans la hiérarchie des êtres : les entités conscientes, voire spirituelles, tels les humains, ou celles d’autres habitants sur d’autres planètes, dans d’autres univers parallèles, ou éventuellement des anges ou des esprits, seraient-elles inférieures au Grand Tout, sans conscience et sans forme ? Je lisais chez un auteur contemporain, non panthéiste, agnostique, mais inquiet d’un point de vue religieux, que la conscience n’est en fin de compte qu’une sorte de petit appendice mystérieux développé au cœur de l’Univers, afin que l’Univers, durant quelques instants infinitésimaux, prenne conscience de lui-même… avant que cette conscience locale et fugitive ne disparaisse dans le non-conscient ou le néant. Sous l’angle panthéiste, une telle lecture inclinerait l’idée de la divinisation d’un univers inconscient avec quelques monades conscientes égarées dans un grand bain sacré et fermé sur lui-même, ce qui est difficile à admettre à des esprits formés à une vision évolutive vers plus de liberté. Inversement, il est possible de concevoir le Grand Tout de l’Univers comme une sorte de vaste conscience, un grand Esprit à la fois déterminé par sa structure et libre dans son action. En ce sens, certaines grandes épopées philosophiques où l’esprit prend conscience de soi à travers l’Évolution et l’histoire peuvent apparaître comme un panthéisme spirituel. Bref, deux perspectives contraires : un panthéisme du grand tout divin et inconscient, peuplé de petites consciences locales et temporelles ; un panthéisme d’un grand esprit universel dans lequel chaque individu conscient participe à son niveau à sa vie divine.

Le panthéisme est une des formes religieuses qui accompagnent en souterrain toutes les cultures et toutes les philosophies, même athées (je ne parle pas de l’athéisme paresseux) : il y a une phosphorescence panthéiste dans le Marxisme. Du côté des théologiens des religions monothéistes, ceux qui sont tentés par le panthéisme -c’est souvent mon cas, je l’avoue-, mais qui résistent pour garder la liberté personnelle comme limite absolue, ont conçu la notion de « panenthéisme » : il s’agit d’éviter la confusion entre la nature et le divin ou l’Esprit, sans sombrer dans l’idée d’une transcendance absolue du divin, ou dans je ne sais quelle autre dualisme substantialiste entre le divin et le non-divin. La « panenthéisme » imagine un Dieu ou un ensemble de divinités présentes en Tout, tout en ne s’y identifiant pas. Cette astuce théologique est très habile. Par analogie, elle reflète avec pertinence le mystère de la conscience dans son rapport au corps ou à l’organisme qu’elle pense et peut animer, ou si on préfère dans sa dualité objet-sujet. Sans dualisme (deux principes d’action dans le réel), ni monisme (un seul principe d’action). Pour un croyant quelque peu philosophe ou pour un intellectuel soucieux de cohérence, la notion de « panenthéisme » est séduisante et utile. Pour être franc, lorsque je suis saisi par une paix philosophique, non dans un poêle, mais dans mon bureau, en marchant en pleine nature ou dans un climat convivial entre amis, l’idée de panenthéisme me convient bien : tant qu’on en reste au plan philosophique, j’entends. Un panenthéisme lié au tourbillon trinitaire, dégagé de ses pesanteurs patristiques et scolastiques, sera une des pistes cachées de ma méditation lépidosophique.

Toutefois, ces manœuvres intellectuelles, il faut bien le reconnaître, peuvent paraître bien abstraites face aux questions existentielles, éthiques et politiques. Pour rejoindre, en naviguant comme on peut, les préoccupations de chacun et pour donner sens à l’action et aux passions personnelle et collectives, l’océan est vaste et turbulent. Le risque du panthéisme et même du « panenthéisme » est d’apporter des réponses hâtives à bien des tragédies de la condition humaine. Donc, prudence, prudence !

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Pour terminer, je distinguerai trois physiques (au sens aristotélicien du terme) fondamentales de panthéisme. La première est statique et conçoit la « Nature » comme un ensemble globalement stable et dont les mouvements apparents ne sont des cycles d’éternel retour… La seconde est dynamique, voire évolutive, et semble indiquer une montée de conscience globale dont on ne sait véritablement la destination : mais est-ce encore un panthéisme ? Oui, si l’on considère que cette montée vise un objectif qui ne déborde pas l’univers, l’espace et le temps… voire des espaces-temps ou structures d’univers parallèles. On retrouve ces idées dans le monde de la science-fiction. Non, si le terme de cette montée émerge au-delà de l’univers. Mais il existe un panthéisme souvent exclu : une sorte de panthéisme qui inclurait la place du hasard et de l’imprévisible dans cette évolution, le hasard étant alors divinisé ou essentialisé, à moins que ce ne soit une forme cachée de liberté et de risque assumé par ce divin fusionné avec la nature… Dans ce cas, le terme reste incertain et peut-être déroutant : le monde peut s’effondrer. J’arrête la méditation sur cette trilogie.

Juste une petite indication supplémentaire. J’entendais un jour qu’il fallait distinguer trois approches du réel (naturel, social ou culturel) et de l’éthique des hommes face à ce réel : une approche verticale qui fait place à la transcendance, une approche horizontale qui insiste sur la communication et les relations, une approche diagonale qui tient compte des deux précédentes. Il existe aussi l’approche circulaire ou cyclique dans laquelle le panthéisme se glisse aisément. OK. J’ajouterai, si l’on me permet, la spirale, éventuellement l’hélice, où le passage par les mêmes directions sont à chaque fois enrichies ou plus élevées : après tout, spirale et esprit ont la même racine grecque.

Investigations trinitaires 07 : le polythéisme

Récit d'un unijambiste
sur le Chemin de Compostelle
106 jours de marche, à 2 Km/h
et 14 Km/jour sur 1540 Km...

- Difficultés et joies de la marche d'un handicapé physique -
Tome 1 : Voie du Puy (Édition Nicorazon)Tome 2 : Espagne (Éditions Lepère)

 

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