Investigations trinitaires : parler à la première personne

Résumé : parler de la Trinité à la première personne. Cet article est un peu compliqué pour les non habitués à mon langage. Il fixe quelques fondements pour légitimer le point de vue que j’utilise.

Article précédent : investigations trinitaires

Investigations trinitaires. La Trinité est au cœur de la Révélation Chrétienne. À la base de son credo. Spécifiquement chrétienne ? À voir. Les spécialistes le diront. Bien des intuitions, dans les traditions spirituelles et mystiques, l’ont entrevue sous des figures exprimées différemment. Toutefois, à l’exception de quelques expressions de l’Antiquité grecque et sans doute dans des écrits dont je n’ai pas connaissance, l’idée qu’elle puisse posséder une dimension éthique, politique et significative dans l’activité humaine semble absente des préoccupations des derniers siècles. À titre personnel, c’est pourtant une de mes convictions, et peut-être est-ce le cas d’autres personnes ?

Objectivité, subjectivité, communauté et relations.

Le choix de parler de la Trinité à la première personne repose sur une conviction initiale : il paraît difficile de parler de l’Être ou du non Être, de Réalité, ou même de Dieu, de non-Dieu ou du divin, ou prétendre progresser vers plus de vérité et plus de sens, sans parler de soi ou à partir de soi. Circonstance nécessaire que j’explique ci-dessous. Mais est-elle suffisante ? Réciproquement, on ne peut parler de soi indépendamment du réel qui se manifeste en soi et autour de soi. La boucle rétroactive est irréductible. Pourquoi ? Une vision à la fois globale et discrète du réel tel qu’il se présente à nos sens et à notre entendement, ne peut pas être objective : nous y sommes plongés ; nous ne pouvons pas nous en abstraire ; nous ne sommes pas en dehors de l’Être. L’aspiration à l’objectivité n’est pertinente que par rapport à des entités dont la pensée ou l’imagination peuvent se détacher : cet ordinateur en face de moi, ou une démonstration d’un théorème trigonométrique, par exemple. Une vision globale doit envelopper l’expérience personnelle, sinon le sujet qui pense le tout se projette en dehors de la totalité, ce qui est contradictoire d’un point de vue logique. L’inverse est aussi ennuyeux : peut-on justifier rationnellement une pensée si elle repose sur une perspective strictement subjective ? La croyance ou la non croyance qui justifient un credo à partir d’une expérience « spirituelle » sensible, ou d’un choix a priori, courent le danger de ne pas être crédibles. Il peut se cacher un affect qui cache ce qui arrange ou sécurise. Une position strictement subjective ne peut rendre compte d’une existence ou une réalité indépendante de soi.

La solution à cette contradiction est possible : la réalité n’est ni objective, ni subjective. L’esprit n’est ni objectif, ni subjectif. L’objectivité et la subjectivité sont des constructions historiques et linguistiques. Elles passent par la médiation du langage et donc des codes d’une communauté. Un ami m’a un jour expliqué qu’il faisait la distinction entre « réel » et « réalité » : la « réalité » est l’être déjà fixé dans des concepts, inscrit dans l’espace sensible et mental d’un groupe constitué autour d’une représentation et d’un langage commun. Le réel, lui, apparaît dans la « réalité », mais il s’y cache également. La distinction posée par mon ami, qui ne fait que reprendre une vieillerie philosophique connue, je l’ai déplacée également vers le monde de la pensée et de l’esprit. L’esprit qui pense, fige ses mouvements dans des idées spatialisées… L’idéalité prend le dessus sur les idées, la « conceptualité » (pardon du néologisme) prend le dessus sur les concepts. La sensibilité prend le dessus sur les sens, « l’imaginéité » (pardon pour ce second concept : promis, je les utiliserai plus) prend le dessus sur l’image et l’imagination. La dynamique se perd. Il y a une dynamique qui est au-delà des dualités figées sujet-objet, réalité-idéalité, sensibilité-espace des images mentales. Concernant le mystère trinitaire, qui est l’objet d’un credo communautaire, pourquoi ne pas utiliser la même distinction : la Trinité n’est jamais que la fixation dans des catégories mentales (religieuses ou philosophiques) d’un réel trine, d’un Dieu trine dont le dynamisme vivant n’est accessible que parce qu’il le veut bien. Thème sur lequel j’aurais l’occasion de revenir.

Bref, je parle à la première personne, point de vue subjectif remarquera-t-on. Mais moi-même je suis partie prenante d’une communauté de destin, la France, l’Europe du début du XXIème siècle, un milieu cultivé, l’héritage d’une histoire et de ses empreintes sur ses valeurs, ses potentialités et ses interdits, etc. et en ce qui concerne la vie trinitaire, je suis aussi héritier d’une histoire confessante, animée et fortement débattue. Non une objectivité, mais une « inter-subjectivité ». Peut-elle avoir la prétention d’être universelle ? Oui et non. Oui, dans la mesure où, à moins de s’annoncer ésotérique a priori, la parole s’adresse à toute la communauté humaine ou peut être comprise, analysée, critiquée même par tous, pas moins qu’une œuvre artistique ou une musique, pas plus qu’un travail scientifique. Non, si elle prétend dominer le sujet de l’extérieur, objectivement. Je prends l’idée de la plongée sous marine où on l’on expérimente l’élément marin, qu’on exprime ensuite dans une langue compréhensible à tous, où chaque membre de la palanquée peut relire et discerner telle ou telle constante, tel ou tel imprévu, mais où personne ne peut nullement témoigner de tout le réel marin dans son ensemble.

*

Surprise, événement et communication

Autre perspective, plus « temporelle » celle-là, que j’adopte depuis très longtemps : le réel, celui qui se cache derrière la réalité où les uns et les autres peuvent se reconnaître, est « événement ». Il n’est pas un ensemble de « choses » posées devant nous, « d’objets » stables et atemporels qu’un sujet dominateur pourrait simplement analyser sous toutes ses facettes spatiales, énergétiques et structurelles. Il « arrive » comme croisement dans l’espace et le temps de multiples causalités, chacune indépendantes les unes des autres, singulières les unes par rapport aux autres, qui débordent toute objectivité (à ambition universelle), toute subjectivité (sous une seule perspective) et tout langage. Le monde se reçoit. C’est tout. Objectivité et subjectivité sont des constructions intellectuelles et sociales postérieures à ce fait. L’Être n’est ni objectif, ni subjectif, il est plus fondamentalement « événement ». Vous le verrez, c’est une des constantes de ma réflexion. A fortiori, la Trinité qui n’est pas un objet, mais au minimum un tourbillon de vie et d’esprit qui se communique et parfois s’obscurcit, ne peut pas être enfermée dans une seule perspective, ni dans des catégories a priori de la pensée. Elle apparaît, puis disparaît, comme le sens d’une parole échangée entre sujets, notamment dans le domaine de l’amour et de l’amitié. À chaque fois que j’espère enfermer la parole de l’autre dans une représentation, elle s’enfuit et surprend par une autre facette : elle crée un nouvel événement au sein de la conscience.

Le concept d’événement mériterait un approfondissement qui dépasse le cadre de cet article. Ne croyons pas qu’il ne concerne que les « choses de l’esprit » et le langage inter-subjectif. Même dans les sciences aujourd’hui, il est utilisé par exemple en relativité où l’on se rend compte qu’une réalité n’apparaît que comme rencontre de plusieurs chaînes causales dépendantes du référentiel où l’on se place. La réalité apparente semble provenir de fécondations ou de confrontations entre lignes indépendantes les unes des autres. Je ne crois pas à la détermination universelle, comme ceux qui disent « il n’y a pas de hasard » ou « tout est écrit ». Il n’est pas pour autant complètement arbitraire, objet d’une volonté éternelle, libre et irraisonnée, ni le pur produit d’une force aveugle et matérielle. Une de mes convictions de plus en plus certaines est que l’être est créativité permanente, création permanente. Sinon le monde n’existerait pas. « Création », encore un concept à travailler ensemble, plus tard, si vous le voulez bien. Et ce qui rend la créativité possible, c’est le fait qu’au cœur de l’être nécessaire, il y a des relations fécondantes. Je ne peux rien prouver, naturellement : je propose une direction, une voie. Ce que je semble affirmer sans démonstration est la simple observation de la vie : qui, objectivement, aurait pu imaginer toutes les formes que prendraient les espèces, les genres, les figures, lors de l’apparition de la première cellule ? Méduses, limaces, dauphins, ruminants, requins, dinosaures, insectes et papillons, sans parler des milliards de végétaux et de ramifications de la vie, dont tous et toutes s’adaptent à leur environnement, même les plus hostiles. Ajoutées à cela, les conditions du milieu doivent être extrêmement ajustées pour l’émergence de toutes ces surprises… qui, au risque de me répéter, n’étaient absolument pas « prévues » au départ, même si les biologistes m’affirment qu’elles étaient contenues dans les potentialités de la cellule : j’attends là aussi la démonstration. Je croirais plus volontiers à l’événement créé par la rencontre conjoncturelle entre la cellule et son environnement, entre l’élément et le tout.

Une recherche de vérité ne peut se positionner comme recherche précipitée de causalités : sauter hâtivement de pourquoi en pourquoi, et de comment en comment, jusqu’à déceler des apparences de causalités ou de raisons qui nous conviennent, risque d’enfermer le chercheur dans des présupposés qui se pensent universels, ou des points d’ancrage, comme un voilier jette une ancre dans une baie tranquille loin des tempêtes. J’invite à prêter attention aux points fixes et aux cadres trop sécurisants. S’ils sont nécessaires pour avancer dans le langage et dans la pensée, ils peuvent polariser notre point de vue, comme Escartefigue qui croyait comprendre la mer parce qu’il passait d’une rive l’autre dans le Port de Marseille. Les questions n’apportent pas nécessairement des réponses, et s’il y en a, elles appellent de nouvelles questions. La réalité est plus proche de systèmes à boucles rétroactives et de croisements de processus et de perspectives, parfois aléatoires, comme on en trouve partout dans les êtres vivants, que d’entités ou de mouvements qui s’enchaînent de façon causale. La grande illusion post-aristotélicienne a été de vouloir poser le réel en termes de causalités et de principes. Or l’aléatoire, le hasard, l’insécurité et le chaos sont partout présents, au point qu’on est en droit de se demander si l’existence n’est pas, antérieurement à toute autre qualificatif, risque et créativité.

*

Ici donc, l’écriture à la première personne se propose, même si elle est consciente qu’elle se dit dans un langage et appartient à une tradition historique. Je parle de moi et de l’histoire de mon monde, en parlant de ce qui est appelé le « mystère trinitaire », clé de voûte et d’entrée dans l’univers chrétien. J’aime également l’appeler la « vie trinitaire ». Pour quelle raison ? En raison des univers philosophiques dans lesquels j’aime me mouvoir, ceux de la vie, de l’existence et ceux des systèmes organiques. J’utiliserai les deux formes (« vie » et « mystère ») et même d’autres à l’occasion. Et j’ai écrit au-dessus ma prudence à l’égard de la « Trinité », comme concept figé dans l’espace abstrait des Idées. La « vie trinitaire » est l’objet de mes méditations, de mes contemplations, de mes illuminations, de mes casse-têtes, de mes épreuves et de mes interrogations depuis l’adolescence. Elle n’a de cesse de rappeler son énergie non seulement dans les difficultés et les combats que j’ai dû mener, mais aussi dans les temps d’émerveillement ou de repos. Repos mérité ou repos paresseux. Cependant, la vie trinitaire n’appartient pas aux chrétiens. J’essaierai de le montrer.

*

Être et trinité

Depuis ma jeunesse, une interrogation m’habite, interrogation à la fois philosophique et théologique, aidée par la prière et renouvelée par la marche, qui jaillit dans l’esprit et le cœur : quel lien existe entre la nécessité d’être, d’existence et la vie trinitaire, la vie trine. En d’autres termes, peut-il exister, « être » même, en amont de toute existence, une forme ou figure nécessaire autre que la Trinité ? Pourquoi la vie trinitaire et pas une autre expression première d’une grande tradition philosophique ou religieuse ? Une piste pour la réponse a été donnée ci-dessus : j’appartiens à une histoire et mes mots sont inscrits dans une langage qui hérite d’une tradition qui se renouvelle et se recrée d’une génération à l’autre. J’appartiens aussi à ma propre histoire qui s’est interrogée sur ce credo particulier dès la petite enfance. Je pourrais le critiquer et le remettre en question, bien sûr, et je ne m’en suis pas privé, loin de là, tout au long de ma vie. Toutefois critiquer signifie qu’on reste dépendant de ce qu’on critique. Je ne peux pas penser ex nihilo (« à partir du néant »). Donc autant partir de sa propre histoire. De plus, la vie trinitaire est plus encore une interrogation existentielle et vitale, un os à ronger, depuis très longtemps. Je ne suis pas sûr que les théologiens qui écrivent de longs traités l’aient véritablement exprimé : ils se cachent derrière l’idée de « Révélation » (« la Trinité est l’objet d’une révélation ») qui, même si j’admets cette possibilité, ne résout pas pour autant la nécessité de son existence. Admettons que ce que j’écris là ne démontre rien du tout : rien du fait que la Trinité soit préférée à d’autres clés de voûte religieuses. Cependant, j’essaierai de le montrer, elle est densément forte.

Quelle est la nécessité de l’existence, et même plus exactement quelle est la nécessité d’être ? Question insoluble naturellement et rationnellement. Je ne parle pas de mon existence, sur une petite planète égarée au sein de la Voie Lactée, dans un pays qui s’appelle la France, à une époque qui correspond à dix millénaires environ après la Révolution néolithique, 60 millions d’années après la disparition des dinosaures et 3,5 milliards d’années après la naissance de la vie sur Terre. Elle, mon existence, elle est contingente : j’aurais pu ne pas exister, à un spermatozoïde près, à un sourire près, peut-être. Quand je parle d’existence, il s’agit de l’existence en soi, de l’être au sens de notre bon Leibniz : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». D’éducation et d’expérience chrétienne, cette interrogation a pris la forme apparemment particulière de l’interrogation : puisque l’existence est sensée être le produit d’une création divine, est-ce que le mystère trinitaire peut fonder la nécessité de l’existence ? Question toute aussi insoluble, intellectuellement parlant, j’entends. Le mieux, me disent bien des personnes de mon entourage, n’est-il pas simplement de vivre et de jouir de l’existence telle qu’elle se présente… en la sous-poudrant d’un peu d’éthique et de justice. Non ? Que vient faire la question trinitaire là-dedans ? Accepte ou refuse, et c’est tout ! Là-dessus, s’ajoute la réflexion désabusée d’un grand philosophe du XVIIIème Siècle, en 4 lettres qui commencent par un K et finissent par un T, qui estime que la Trinité n’a aucun intérêt pour nous et que ce n’est que de la spéculation oiseuse.

Et bien, non. J’aurais mille arguments à répondre à ce grand Monsieur K, célibataire dont la vie a consisté à faire l’aller-retour entre son domicile et son université, et qui semble n’avoir jamais fait l’expérience de l’amour et de la communication inter-personnelle. Son éthique est belle, universelle, juridiquement solide, adulte et responsable, mais elle semble oublier que nous sommes des vivants et des personnes qui communiquent et partagent des événements. Même si le projet de justifier rationnellement l’existence, a fortiori à partir de la vie trinitaire, est impossible, pourquoi ne pas tenter de dire ce qu’on peut en dire et aussi, même surtout, dire ce qu’il ne faut pas en dire ! Un peu comme un compositeur qui écrit un prélude pour orienter l’écoute de l’œuvre qui suit et qui n’est pas nécessairement écrite.

*

Résumons donc cet article : il est impossible de parler sous un angle strictement objectif de la Trinité qui est un mystère de relations spirituelles et créatives. Il est également impossible de rester au plan du témoignage subjectif. Parler signifie qu’on transmet une information dans un cadre reconnu par une communauté, et que le langage est le produit d’une histoire. Ceci explique pourquoi je parle à la première personne. À l’instar du monde vivant, l’être fondateur est à chercher du côté de la créativité permanente, de la surprise, de l’événement. Peut-on relier cette intuition initiale au mystère de la Trinité ? Telle est une de mes intentions, avant de la déployer par-delà cette première interrogation.

Prochain article : figures divines

Récit d'un unijambiste
sur le Chemin de Compostelle
106 jours de marche, à 2 Km/h
et 14 Km/jour sur 1540 Km...

- Difficultés et joies de la marche d'un handicapé physique -
Tome 1 : Voie du Puy (Édition Nicorazon)Tome 2 : Espagne (Éditions Lepère)

Ce contenu a été publié dans Philosophie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *