Investigations trinitaires (12) : premier acte, scène deux.

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (Premier Acte : scène deux. Relecture théologique)

Investigations trinitaires 11 – Article précédent

Résumé : Ici, j’essaie de réécrire l’histoire trinitaire, la mienne et la grande, avec des critères spécifiques. Ce qui importe surtout ici, et qui doit être présent à l’acuité du lecteur, c’est le poids que je mets sur le mystère des relations interpersonnelles.

Avant de continuer, juste un petit détail : j’écris sans aucun livre, ni aucune autre documentation à côté de moi. Et si j’ai parfois la tentation d’aller me promener sur la Toile, je l’évite au possible. Ceci signifie que tout ce que j’écris ici sur la Trinité est quelque chose d’intériorisé qui s’appuie sur la méditation et des souvenirs… et donc inscrit dans le corps et le cœur.

Je suis incapable de retrouver s’il y eut un événement ou une rencontre où mon intérêt pour le mystère trinitaire est apparu. Sans doute, il m’a saisi progressivement et profondément telle une imprégnation par capillarité. Ayant été élevé dans un milieu catholique et ayant vécu de nombreuses années dans des institutions tenues par des congrégations religieuses (avec souvenirs très ambigus), la sensibilisation est sans aucun doute passée par là. Non sans quelques déformations. Dans ma jeunesse, j’ai eu également l’occasion de fréquenter des lieux de haute spiritualité chrétienne, accompagné d’un enseignement offert par des religieux de grande qualité : je pense à la Roche d’Or, près de Besançon, ou à des jésuites en Belgique et à Aix-en-Provence. Je les ai écoutés avec gourmandise et une partie de leur enseignement a fini par éveiller des lumières et m’interpeller : le tourbillon trinitaire m’a enveloppé sensiblement, et il a fini par descendre dans le langage, dans mes propres mots, puisque vers l’âge de 25 ans, j’avais écrit un petit traité de méditation sur ce thème que j’avais remis à un philosophe universitaire.

Aujourd’hui, cette relecture de la vie spirituelle de ma jeunesse des années 1970-1980 me paraît surgir d’un autre monde, tant notre société et son environnement ont changé depuis quarante ans : réseaux sociaux et internet, féminisme, crise écologique, chômage de masse, mondialisation, progrès médicaux et technologiques, Union Européenne, réveil de l’Islam, émergence de la Chine et de l’Extrême Orient, replis religieux vers des formes archaïques ou fondamentalistes, libération des médias et d’une certaine conscience citoyenne, effondrement des idéologies et des systèmes communistes, éclatement de la famille traditionnelle et nouvelles structures familiales -encore fragiles-, Nouvel Âge et avatars divers, invasion d’une consommation de masse et de ses messages publicitaires, etc. La sécurité affective, transmise par un monde religieux catholique majoritaire, dans le contexte post-Vatican II où les idées de réforme de l’Église Romaine se conjuguaient avec les idées de liberté et la foi naïve dans le progrès, s’est dissipée, ici en Europe, pour laisser place à une société beaucoup plus dialectique, critique… et individualiste (pour la plus haute gloire -et intérêt- du Dieu Capitaliste). Je dois ajouter à cela des années de maladie, de convalescence et de rééducation, entre 1971 et 1977 qui ont laissé beaucoup de traces physiques, psychologiques et de décalage social. Cependant, au milieu de ces événements et de ces expériences douloureuses, ma méditation trinitaire n’a jamais cessé, en dépit des interpellations venues d’autres espaces culturels, philosophiques et religieux et d’expériences très éloignées : sciences, techniques, monde industriel et commercial, arts notamment.

Le Credo dit de Nicée et le « petit » credo simple dit « symbole des apôtres », occidentalisé par le latin, puis par sa traduction en français, étaient proclamés tous les dimanches au moment de ce qu’on appelait à l’époque la « messe ». Dans les milieux cathos actifs et engagés, on dit aujourd’hui « liturgie » ou « eucharistie » pour exorciser cette époque : ça fait mieux. Le mot « messe », encore utilisé dans les paroisses et les médias, est de la même racine que « mission » et induit, peut-être, quelque passé douteux où les religieux catholiques étaient cachés dans les bagages des colons. Le colonialisme religieux n’est pas spécifique au monde catholique et il existe aussi pour les protestants et les évangéliques.

Assez jeune, il m’est apparu que le découpage des credos en trois parties (ou même en quatre, avec la foi en l’Église et au seul baptême, que j’ai cessé assez tôt de chanter ou de proclamer), avait quelque chose de faux, au sens d’une fausse note musicale. Dans la mouvance post-soixante huitarde et de l’explosion des idéologies (non sans une phase d’inflation, comme après le Big Bang), l’idée d’une foi concentrée dans une doctrine, avec des définitions, m’est apparue extrêmement suspecte. La représentation du divin en trois personnes distinctes, Père, Fils, Esprit-Saint, très anthropologisées donc, avec des fonctions propres, indépendamment de leurs interactions réciproques, n’a pas résisté à ma formation scientifique et aux immensités philosophiques, métaphysiques et éthiques, entrevues derrière la cosmologie dévoilée. Les seules relations proposées dans ces credos, pourtant, ont quelque chose de séduisant : engendrement et procession (au sens de process, de processus, et non de procession du Saint Sacrement, ou procession de chenilles dans la forêt). J’y reviendrais ; process et engendrement renvoient à des réalités vivantes et existentielles, bien éloignées de formules abstraites et tombées du haut depuis un monde d’idées.

En attendant, le langage du Credo chrétien semble bien distant de notre temps. Un ami, théologien et économiste, fait méditer dans des groupes de travail les propositions du Credo chrétien : il est assez intelligent pour traduire son sens, indépendamment de tout aspect confessionnel, et enjamber les abîmes de signification qui existent entre le credo originel et les mots et représentations contemporaines. Mais combien de sottises entend-on encore dans les églises par des clercs ou des laïcs qui les servent. Même si je ne les fréquente presque plus les eucharisties, çà et là, il m’arrive de participer opportunément à l’une ou l’autre. Les sermons et autres commentaires entendus sont désolants.

Toutefois, au plan des concepts, donc indépendamment des formulations ecclésiales, je l’avoue, une vision de l’être fondée sur le mystère trinitaire, a gardé un côté stimulant et déroutant. Je rappelle que la passion de l’être, la passion métaphysique, a toujours représenté le cœur de ma méditation : que signifie exister, pourquoi y a-t-il un monde, pourquoi a-t-il pris cette forme particulière, pourquoi une conscience est-elle capable de penser ce monde et d’agir sur lui, pourquoi les capacités créatives des êtres se conjuguent-elles avec leur complexité structurelle et énergétique etc. Trouver une direction à travers le mystère trinitaire est une approche qui surpasse les dualités, les dualismes même (forme idéologique ou métaphysique), et notamment le langage qui raisonne en oui-non, vrai-faux, affirmation-négation, logique du tiers-exclu. Il fut un temps où je me suis senti trahi par la langue, ma langue maternelle française et les divers langages que je fréquentais. En lisant tel auteur allemand ou tel auteur anglophone, je m’en voulais de ne pouvoir pénétrer dans les arcanes secrets de leur pensée. A fortiori, lorsqu’un auteur vient d’une nation éloignée ou d’une autre époque. Le seul langage qui semblait surpasser la langue parlée était celui de la musique. Même la poésie est piégée par la langue où elle s’inscrit.

Le mystère trinitaire surpasse aussi la pensée unaire ou moniste, celle qui cherche à tout réunir (de force plus que de gré) dans un concept ou dans un système. Enfermer le réel dans un système, dans un concept, fut-ce celui de Dieu, est la pire des idolâtries. Où est le « tiers réel », dont j’ai parlé dans l’article précédent ? Le parcours philosophique que j’ai suivi m’a permis de m’aventurer dans des méthodologies de pensées plus organiques, plus systémiques -en complément à l’analytique-, plus prudentes aussi. J’apprécie également beaucoup la dialectique quand elle ne craint pas de quitter l’univers des idées et affronter l’existence… et non en rester à la banale trilogie académique, thèse, antithèse, synthèse. D’un autre coté, ma sensibilité artistique et musicale m’a conduit à utiliser l’analogie et le symbolique, sans génie littéraire malheureusement. Je recule dès qu’un système méthodologique ou métaphysique prend le dessus sur l’expérience existentielle, d’un point de vue conceptuel j’entends, et ne laisse plus de place pour le tiers, pour la vie, pour la créativité.

Plusieurs de mes proches, par provocation contre le discours chrétien ou par souci d’intelligibilité du réel, ont tenté de construire une approche méthodologique autour de quatre principes ou de quatre pôles actifs. Vision des choses également proposée par réaction à l’égard du manichéisme ambiant et d’une mauvaise idée de la dialectique (thèse-antithèse-synthèse) ou par désir de dépasser les catégories classiques. Elle rejoint certaines vieilles tentatives autour des quatre éléments, par exemple. Un tel moteur à quatre temps ne marche pas trop mal pour des analyses techniques ou sociologiques, voire écologiques, mais il ne tient pas le coup face à la question de l’être et plus particulièrement, face à celle de l’existence. Le Soi (en soi et pour soi), le non Soi, et l’espace tiers qui résiste toujours et interdit la chute dans le binaire ou l’unaire. Malheureusement, le peu que j’en ai travaillées m’ont montré que les méthodologies et les systèmes à quatre principes ou plus finissent toujours par retomber dans l’un ou l’autre, dualisme ou monisme, par manque de sens de l’être et de son irréductibilité aux essences, aux systèmes. L’unaire est idolâtrique, le binaire et ses multiplicateurs restent idéologiquement critiques ou enfermés dans de mauvaises dialectiques (des dialectiques sans sujet ou sans corps), et finissent par sombrer dans le criticisme absolu : le « oui, mais » des attitudes intellectuelles philosophiques et théologiques… que moi-même, il m’arrive d’utiliser, faute de langage plus adéquat à certaines situations trop affirmatives. Aïe, aïe, aïe, qu’il est difficile de sortir des mots et des idées !

Le Credo chrétien, pour revenir à lui, m’a toujours étonné du peu de place consacré à l’Esprit. Ceci explique ma joie de découvrir plus tard l’article de Hegel cité au début de ce parcours. Assez simplistes et parfois ridicules aussi me sont apparues les thèses théologiques qui faisaient se succéder le temps du Père, le temps du Fils et le temps de l’Esprit, thèses qui ont fait les beaux jours critiques des philosophies du soupçon, comme on les appelle dans les milieux intellectuels catholiques, de l’athéisme moqueur et de la psychanalyse. Le Fils remplace le Père, l’homme tue Dieu, il reste l’esprit fraternel qui unit les hommes entre eux. OK, OK. Bien sympa pour régler son compte aux images du Dieu monarchique, empereur ou paternaliste… et aux projections sociales, politiques et économiques de ces images : l’idée du patron, par exemple. Mais au fond, dans ces mouvements intellectuels, le double fond reste dualiste : on élimine une image pour en inférer une autre. La complexité du réel social est simplifiée, avec notamment l’oubli du mystère de la singularité des personnes et des relations inter-personnelles. Sont omises aussi la complexité de la nature, les paradoxes d’espace-temps et d’énergie-information, l’évolution des espèces vivantes et des écosystèmes dans le temps, par petites mutations aléatoires et parfois de grandes crises. Même chose dans l’histoire. La complexité du monde et l’épaisseur du temps, des luttes, des parasitages, des alliances, sont balayées. Le réel est nié ou réduit.

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Il y a un autre point infiniment plus fondamental que l’on pressentira mieux lorsque, dans le prochain article, j’exposerai quelques lignes de ma position philosophique de papillon. Dans l’espace biblique et notamment dans la Bible hébraïque, j’ai toujours été impressionné par l’importance des pronoms personnels : le Moi, le Toi, le Je, le Tu, le Nous, le Vous… À la limite, les belles considérations philosophiques sur le Soi sont inexistantes, ou à peine esquissées dans la littérature sapientielle (l’ensemble des livres de la Sagesse, dans la Bible). Les pronoms personnels sont très discrets dans les langues grecques et latines. Les relations interpersonnelles, dans l’hébreu biblique, contrats, alliances, conversations, interpellations, engagements, avec la part de risque et de créativité liées, sont essentielles : elles ne sont pas, ou pas d’abord, au service d’une idée, d’une cause politique ou morale, d’une religion, d’une science. Elles sont d’abord des rencontres et des expressions du corps et de présences personnelles. Elles sont le noyau dur et irréductible. Les grands événements bibliques sont fondés sur des rencontres interpersonnelles, non seulement entre les hommes, entre deux hommes, entre deux femmes, entre un homme et une femme, mais aussi entre un Dieu qui parle non à travers une illumination intellectuelle, mais par celui du jeu de la relation personnelle : écoute, question, réponse, etc. La parole a le dessus sur la vision. Ceci m’encourage, du reste, à estimer que la question de Dieu n’est pas une question religieuse avec ses pompes, ses clergés, ses églises et ses superstitions, mais une question existentielle qui concerne notre vie concrète, sensible et corporelle. La reconnaissance personnelle, bien plus que la connaissance, fonde une des anthropologiques bibliques (il y en a plusieurs) véritablement alternative : depuis Adam qui reconnaît sa femme jusqu’à Marie de Magdala qui est reconnue et reconnaît le Christ Jésus ressuscité, en passant par Abraham et les trois visiteurs du Chêne de Mambré, Moïse face au Buisson Ardent, David et Samuel, etc. Le peuple hébreu est reconnu personnellement par son Dieu, lequel Dieu est reconnu par son nom… un nom qui change pour signifier la métamorphose d’un événement : Elohim, le Dieu abstrait ou naturaliste du Panthéon devient le Tétragramme infiniment personnel. La reconnaissance est aussi celle du rapport père-fils dans la fameuse mésaventure dite du « sacrifice d’Abraham » : le « mon enfant, mon unique, que je chéris » du vieux patriarche disparaît au profit de l’adulte Isaac qui part dans une autre direction que lui. Et dans l’aventure, c’est le nom du Dieu lui-même, donc sa signification existentielle qui change : la relation n’est plus la même. On est loin des bavardages abstraits sur la nature divine et sur l’essence du monothéisme.

Petite parenthèse à propos de la Bible. J’ai le souvenir d’un parent, devenu athée -un athée inquiet, quand même-, me soutenant l’idée que la Bible est un livre comme les autres. « Pourquoi spécialement celui-là ? ». Deux réponses à cela : l’une simplement réaliste, l’autre qui relève plus d’une conviction. J’avais lu autrefois, avec ses qualités et ses défauts (très nombreux), le « Génie du Christianisme » de notre inénarrable romantique Chateaubriand. À défaut du contenu que j’ai complètement oublié, j’ai conservé l’idée de l’impact culturel de l’étincelle biblique et de sa fécondation juive et chrétienne : combien d’œuvres architecturales, picturales (fresques et peintures), vitraillistes, mosaïques ont été inspirées de la méditation biblique et de ses avatars dans les multiples interprétations ! Combien de musiciens et de musiques sont nées des textes et de l’esprit de ces textes ! Les langues se sont tissées autour d’elle, ou au minimum ont été fécondées par elle. Et la structure du temps (semaines, mois) et celle des calendriers viennent aussi de l’univers biblique ! Et combien de moniales, de moines, de juristes, de politiques, d’universitaires, de scientifiques et même d’acteurs sociaux ont donné, voire risqué leur vie et versé du sang, à partir d’une rencontre, d’une expérience, d’une éthique venue du monde biblique. Pour le meilleur et pour le pire, oui oui, je sais : à côté de François d’Assise, de Fra Angelico, de Jean-Sébastien Bach ou de Martin Luther King et de milliers de personnes exceptionnelles, il y a aussi les Croisades, les déchirements iconoclastes, l’Inquisition, les guerres de religion, le colonialisme religieux. Tout cela, c’est du concret, du corps à corps, du sang et des amitiés, des relations humaines interpersonnelles, c’est de la réalité… pas du concept ! Les historiens d’aujourd’hui savent faire la part des choses entre ce qu’on imagine de ces événements et dérives et la réalité de l’époque. Y a-t-il d’autres livres capables de tant de fécondité historique, de vie et de mort ? Le Coran, l’Iliade et l’Odyssée d’un point de vue culturel et philosophique, la Bhagavad Gîta ou les textes de Confucius et celles de Lao Tseu ? Sans doute. Ils sont très peu nombreux, ces livres. Et il faut ajouter que la Bible n’est pas « un » livre, mais une bibliothèque extrêmement variée, écrite sur plusieurs siècles dans des circonstances historiques différentes, et objet de dialectiques et d’interprétations parfois convergentes, souvent divergentes. Elle n’est ni unaire, ni binaire.

Toujours pour répondre à mon parent, il est un autre aspect qui me touche, même s’il relève d’une conviction plus subjective : l’importance des pronoms personnels a fait de la Bible un livre non d’idées ou de reflets au fond d’une caverne, mais de paroles échangées. Les grandes traditions juives et chrétiennes en ont induit qu’elle est une parole divine. Personne n’est obligé naturellement de le comprendre ainsi. Toutefois, l’accent mis sur l’interpellation personnelle qui bouleversa tant, par exemple, un Saint Augustin (qui n’est pas ma tasse de thé, je l’avoue !), peut aider à faire comprendre que ce texte est aussi une parole personnelle. On n’y trouve pas d’abord une religion, on y trouve pas d’abord des idées ! On y trouve des hommes, des femmes, des enfants et un Dieu qui se manifeste comme une personne ou une suite de personnes… On rencontre, ai-je écrit, une histoire, des récits de vie, des corps, des pleurs (un peu trop), des rires (pas assez… quoiqu’une lecture attentive en est l’occasion, bien souvent). Alors pourquoi ne pas saisir cette rencontre avec les personnages et les événements bibliques comme une parole échangée entre une réalité ultime et soi. En ce qui me concerne, je n’ai vu ni un Dieu, ni une quelconque divinité ou autre ectoplasme surnaturel dans ma vie courante. Mais dans la Bible, je rencontre l’humanité et une humanité qui parle : non parce que d’autres me l’ont imposée par autorité, mais tout simplement par son contenu même. Je comprends, par conséquent, ceux qui pensent ou croient que la Bible est Parole de Dieu : elle l’est parce qu’elle est parole humaine, expression de vie et de mort. Voilà pour la conviction personnelle. Je n’en pense pas autant des doctrines et des théories qui représentent, à mon sens, de simples opinions ou de simples symboles de reconnaissance entre individus. Fin de la parenthèse.

Pour continuer sur la lancée de la reconnaissance dans l’univers biblique, il est bon d’ajouter que les relations interpersonnelles ne fondent pas seulement l’humanité, n’infèrent pas seulement une organisation sociale. Elles sont aussi au cœur des relations dans la nature. Le premier récit biblique de création est un récit où le Créateur ne fabrique pas des objets ou des choses à partir du néant ou d’un matériau préalable, mais il fait surgir des êtres par la parole, donc dans une démarche de reconnaissance, à qui il donne un nom, un quasi nom propre : « lumière », « nuit », « jour », « terre », « mer », et les êtres vivants eux-mêmes -l’homme continuera cette reconnaissance par la suite-. À la limite, l’existence physique, matérielle, des choses naturelles a peu d’intérêt. Le discours biblique n’est pas un discours scientifique : l’important est de donner un nom, un sens, et un visage ou une figure, aux choses, donc une signification concrète dans un langage plus vaste et un rayonnement au-delà d’elles-mêmes. Elle leur permet d’être reconnues non seulement en soi, mais dans leur présence et dans leur processus vivant dans un monde. La parole biblique ouvre une sorte de fraternité naturelle qui n’a pas échappé à François d’Assise, par exemple, dans son célèbre Cantique des Créatures : « Frère Soleil, sœur Lune, etc. » jusqu’à même « Sœur la mort » ! Le monde naturel n’est pas un monde de choses, mais le produit de paroles personnelles, d’une parole personnelle de reconnaissance. La parole personnelle fait exister. La nature n’est pas un simple moyen, ou une simple réserve pour développer la culture et l’industrie humaine : elle est reconnue comme finalité en soi et pour soi, et l’homme la recueille comme un don inachevé et la prend sous sa responsabilité… dans l’extension mais également la limite de ses possibilités, naturellement.

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Lors de mon parcours spirituel et intellectuel, je me suis heurté, comme tout bon étudiant, à l’opposition, historiquement bien malheureuse, entre les visions orientales et occidentales du mystère trinitaire. J’ai alors lu des ouvrages d’Olivier Clément, athée converti à l’orthodoxie, Vladimir Lossky, Paul Evdokimov et divers spirituels russes et grecs. J’ai ressenti une immense différence avec les gros traités théologiques médiévaux, classiques et allemands que j’avais travaillés par ailleurs. Le plus impressionnant de ces écrits orthodoxes, avec le recul, est l’unité de l’expérience spirituelle avec le corps, la prière et la vision. Celles des icônes, bien sûr, mais celle du contenu de la foi orthodoxe : un ami russe, peintre d’icônes, m’a expliqué l’importance de la présence du mystère trinitaire dans son activité de peintre. Le résultat importait moins que la démarche : la présence divine se conjuguait avec l’esprit qui l’inspirait et l’inscription dans l’espace et le temps du visage divin ou des visages divinisés sur les icônes. En d’autres termes, il peignait au cœur d’une communauté de personnes divines ou de personnes que sa tradition estimait saintes. Waouh ! Impressionnant. Mon ami russe m’a entraîné dans diverses communautés orientales et j’en ai bien profité. Puis je l’ai perdu de vue, il a divorcé de son épouse magnifique et il s’est évanoui dans notre vaste monde (il était trop artiste, sans doute). J’ai essayé de relier cette belle rencontre aux deux approches qui se sont tant querellées, occidentale et très intellectuelle, orientale et plus mystique. Mystique, au sens d’une expérience concrète qui passe par le corps, les sens et la rencontre spirituelle… et non évasion dans je ne sais quel grenier surnaturel.

Aujourd’hui, je relis ces vieilles querelles, qui furent aussi des guerres et des luttes politiques, impériales et nationales, sous une perspective de complémentarité. L’Orient met l’accent sur les personnes, la vie de l’esprit et les relations interpersonnelles, en insistant sur la sensibilité et la symbolique du corps et du cœur. Cette réalité personnelle et interpersonnelle surpasse toute considération sur la nature divine ou son essence. On ne peut réduire la vie des personnes de la Trinité à un système métaphysique, aussi beau soit-il. L’Occident, lui, va s’arrêter plus longuement sur la nature divine. Ses théologiens vont construire une logique trinitaire à partir de deux différentiations : une première entre l’être hypostasié et son verbe, une seconde entre ces deux premières entités et l’esprit d’unité qui les relie, par amour de l’un pour l’autre. Je dois avouer que j’aime aussi cette approche. En d’autres termes, l’approche orientale est plus sociale et politique et elle place l’accent sur les relations interpersonnelles irréductibles à des essences. L’approche occidentale est plus psychologique et philosophique, elle utilise des analogies comme la trilogie mémoire-intelligence-volonté ou la « vie de l’âme ». Vision plus individualiste donc, que cachait la vieille polémique autour du « filioque » (je n’explique pas, pour ne pas trop encombrer le récit).

Chacune de ses approches historiquement situées, si elle exclut l’autre, est incomplète. C’est ainsi que je le mesure aujourd’hui : l’Occident fait surgir un présupposé qui me met mal-à-l’aise. Sous prétexte que le récit biblique des origines pose l’homme à l’image de Dieu, la théologie occidentale jusqu’à ces dernières décennies va spécifier l’originalité de l’homme par rapport à l’animal sous l’angle de ses capacités intellectuelles : l’âme, la raison, l’intelligence, la liberté d’esprit, etc. Malheureusement, plus les sciences évoluent, plus on s’aperçoit que ces prétendues spécificités humaines se retrouvent à l’état diffus dans telle ou telle espèce animale, ou dans tel comportement global d’un écosystème. Sans compter que s’il existe dans l’Univers d’autres planètes et d’autres noosphères conscientes, d’autres êtres intelligents, cette notion d’image de Dieu confondue avec des fonctions psychologiques humaines risque de paraître bien sotte. Réfléchir sur la nature divine et la nature humaine, c’est bien : incontestablement, une telle réflexion libère la pensée philosophique… et à la suite, la démarche scientifique qui n’a plus à s’embarrasser de tabous religieux, irrationnels ou surnaturels, et qui est portée par l’idée que la nature est rationnelle. Toutefois, les relations sont lues sous l’angle naturel et non sous l’angle personnel, et par voie de conséquence, la singularité s’estompe derrière la généralité. Dommage. Je ne vais pas développer ce point, car il m’entraînerait dans des spéculations sur l’apparition, ici en Occident, de l’inquisition et des dogmatismes, par exemple, qui sont les prototypes des idéologies modernes : l’idée a pris le pas sur les personnes. Il n’y a pas eu d’inquisition dans l’Orient orthodoxe. Mais rendons à César ce qui lui appartient : la grandeur de l’Occident, dégagée des tabous naturalistes, a été la libération individuelle et le droit fondé sur la dignité et sur la liberté de l’esprit, la naissance et le développement des sciences modernes, de la technique, de la médecine, avec ses défauts et ses excès.

L’orient orthodoxe, je le connais moins. Je ne l’ai fréquenté qu’à travers sa spiritualité et ses écrits. Ce que j’en ai compris et intériorisé, au risque de nombreuses simplifications, c’est que le Dieu trinitaire est plus fondamental que la nature divine unique, que le monothéisme donc, et qu’il met plus en valeur l’interaction entre les personnes. L’anthropologie de l’image de Dieu est plus sociale, ou plutôt plus interpersonnelle : ce n’est pas l’individu et ses qualités psychologiques ou cognitives qui représentent la différentiation avec le monde animal ; c’est la société des personnes articulées sur la parole de reconnaissance. L’homme à l’image de Dieu, c’est une société : pas tellement une collectivité, mais une société de personnes liées entre elles par la parole. Et la première société humaine, c’est le couple homme-femme. La parole interpersonnelle distingue l’homme de l’animal, et à la suite de cela, la capacité de l’homme à bâtir une société fondée sur les relations personnelles est la vraie différentiation de l’homme par rapport à l’animal. Est-ce que les orientaux orthodoxes se reconnaissent dans ce que j’écris là : pas sûr, puisqu’il s’agit d’une réinterprétation. J’ai glissé incidemment des intuitions de Teilhard de Chardin, qui fréquenta un Orient plus éloigné. Pour Teilhard, il est vain d’aller chercher la différentiation de l’homme par rapport à l’animal dans le passé ou dans les germes : il faut aller la chercher dans la capacité de l’homme à construire un avenir et une société vivante. L’homme à l’image de Dieu est dans l’avenir, non dans le passé. Elle survient dans ce qu’il appelle la « noosphère », sphère active, pensante et aimante, tissée autour de la Terre qui intègre l’immense histoire du cosmos, de la vie et de la genèse humaine -je précise cela, car le concept de « noosphère » est utilisé par d’autres penseurs qui la réduisent à la simple sphère pensante-.

Derrière la représentation interprétée que je propose de l’Orient orthodoxe, se cache une question politique. Il ne faut pas l’oublier. Historiquement, on l’omet trop facilement, les violences qui ont accompagné le développement de la pensée trinitaire aux troisième et quatrième siècles cachent des enjeux politiques importants : on sait, par exemple, que l’Empereur Romain attendait des théologiens chrétiens désormais officialisés qu’il légitime son pouvoir, en plaçant le Père au-dessus du Fils et de l’Esprit. Un des combats de Basile de Césarée, un des plus grands penseurs de l’époque, fut de défendre l’égalité des personnes divines, et par derrière cette défense, celle d’une certaine démocratie -à l’image de ces siècles, naturellement-. En tout cas, Basile et ses disciples voulaient empêcher une divinisation du pouvoir impérial. On peut se réjouir qu’il l’ait emporté sur ses adversaires, même si malheureusement, l’Occident a repris cette divinisation à travers la personne du patriarche romain, le Pape ! Mais là encore, le poids mis sur l’essence divine en Occident a plutôt justifié que c’est la fonction du Pape et non sa personne qui est sacrée divinement. Ouf, c’est un moindre mal ! Même chose des évêques ou des prêtres. Autant avouer que toutes ces considérations me font un peu rigoler aujourd’hui. Je préfère nettement la qualité des personnes, a fortiori dédivinisées, à celle de leur fonction. Mais je connais des bons cathos qui vont se prosterner devant un évêque, même si c’est une crapule, sous prétexte que sa fonction est sacrée, en la confondant avec une quasi personne divine. Je m’autorise à m’en moquer, excusez-moi.

Que le lecteur me pardonne ces raccourcis. L’histoire a séparé des communautés à travers des interprétations du divin ou des philosophies de l’être qui ont eu plus de signification qu’on ne l’imagine aujourd’hui. Il ne s’agissait pas seulement de disputes sur des sexes angéliques, mais de luttes autour d’enjeux sociaux et politiques. À titre personnel, j’ai aussi été marqué par la mystique juive, plus proche me semble-t-il de l’âme orthodoxe, en ce sens que la parole a le primat sur les idées, et les relations personnelles sur la nature. Donc, je rappelle l’enjeu : peut-on formuler (et plus encore vivre) le mystère trinitaire en conjuguant ses deux formes historiques. La première fonde la Trinité sur l’Unité (le monothéisme) et déduit les personnes divines de la nature divine. La seconde estime que la Trinité des personnes divines est au-delà des considérations sur la nature divine. La première tend à privilégier la généralité sur la personnalité. La seconde met en évidence la singularité personnelle et interpersonnelle et les estime irréductibles à des savoirs rationnels. La première réfléchit sur les relations d’un point de vue naturel et à travers des analogies psychologiques et intellectuelles. La seconde les pense d’un point de vue interpersonnel et social. Doit-on les confondre, comme je l’ai écrit, avec l’Occident et l’Orient ? J’ai sans doute exagéré, mais comme depuis plusieurs siècles, les idées et les hommes circulent d’un monde à l’autre, il serait plus juste de les comprendre dans un sens différentiel et non géométrique (j’expliquerai cela dans un prochain article).

Une question demeure, au milieu de tous ces débats : où est passé l’Esprit là-dedans ?

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