Investigations trinitaires (11) : premier acte, scène un.

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (Premier Acte : scène un)

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Résumé : il s’agit ici d’un partage « d’expérience spirituelle ». Partage non exhaustif, loin de là. L’océan dans lequel elle baigne est celle, analogiquement parlant, de la lumière et celle de l’art -musique et danse, notamment-. Elle inscrira une figure ou écrira un récit encore flou(e)s de la vie trinitaire dans la prière, que j’essaie d’abstraire des fausses idées qu’on s’en fait. Une réflexion plus intellectuelle s’en suivra, mais dans un autre article.

Les sept figures proposées précédemment, les quatre figures monothéistes et les trois autres figures plus ou moins théistes (croyances en un ou des dieux personnalisés) ou déistes (croyances en une divinité naturelle sans forcément être personnelle), n’expliquent pas l’intérêt que je porte au mystère trinitaire. Naturellement, il ne s’agit, dans les chapitres exposés, que de quelques figures abstraites que personne au monde n’admet telles quelles. Cependant, elles seront utiles pour servir tantôt de repoussoir quand elles apparaissent envahissantes, inutiles ou mortifères, tantôt de pistes quand elles apportent du sens. Apporter du sens signifie ancrer l’expérience dans le process de la vie, c’est-à-dire créer ou entretenir une dynamique pour intérioriser l’interface entre soi et le réel, reprendre la route, ouvrir la réflexion, dégager des pistes pour l’action ou pour la créativité.

Le concept de « vie » est polymorphe et historiquement, il a été porteur d’ambiguïté. Pour cette raison, ce n’est pas la vie en tant qu’idée abstraite que je désire mettre en évidence, mais la vie en tant que réalité événementielle à la fois vécue et objectivée. J’ajouterai le fait que la vie déborde la vie : il existe des circonstances où la vie doit s’aventurer au-delà d’elle-même, au risque de se perdre. Non pour se sacrifier pour une cause, une religion, une idéologie, une science même, mais par amour.

Et comme l’amour est également un concept polysémique porteur de nombreux malentendus et qu’il a justifié des pratiques de manipulation des consciences, des idées et de l’histoire, je préfère ne pas trop en écrire, Combien de morts au nom de l’amour des générations de l’avenir, de la libération du prolétariat, de ses frères en Patrie, de sa solidarité raciale etc. Combien d’étouffements personnels ou collectifs au nom de l’amour du prochain, de l’institution, de l’entreprise ou de la communauté ! Le couple vie-amour marche ensemble : si l’un devient absolu sans tenir compte de l’autre (l’amour qui tue, ou la vie qui croit se transmettre sans amour), il est faux. Qu’on soit clair, je ne parle pas de l’amour conjugal ou filial -même si cela en fait partie-, ou de l’amour sentimental, tout autant porteur de mort que de vie, mais de l’amour créateur, celui qui enrichit l’esprit, l’humanité, la vie et la conscience personnelle sous toutes leurs formes. Deux critères sont efficaces pour ne pas sombrer dans un précipice : premièrement celui de la créativité. La conjugaison vie-amour est créateur. Deuxièmement, l’ouverture vers l’infini. Le couple amour-vie ne s’épuise jamais.

Il existe autant de formes d’athéisme qui répondent en un écho à chaque défaut ou chaque excès des figures divines exposées. Il est assez aisé de les retrouver dans la littérature, dans la philosophie, dans les médias ou dans les conversations. L’athéisme ne m’a jamais convaincu, même s’il m’a mille fois tenté et que sa position critique m’a bien aidé dans les combats que j’ai dû mener contre des crédulités ou des dogmatismes. Comme je l’ai déjà fait remarquer, l’existence ou la possibilité d’un Dieu sont niées dans l’athéisme, sans toujours savoir ce qui est mis sous le concept. À ma grande surprise, je n’ai pas trouvé d’athéisme qui s’attaque sérieusement à une critique intelligente du mystère trinitaire (sauf dans des caricatures ou des simplismes emplis de présupposés).Je ne reviendrai donc pas sur l’athéisme, sinon pour entendre son écho dans les développements un peu trop affirmatifs..

Les prochaines lignes proposent un petit partage de mon expérience, appelons-la « spirituelle ». Elle est simplifiée à l’extrême, et sous l’emprise de la relecture : la réflexion transforme la mémoire. J’essaierai ensuite de justifier cette expérience par un exposé un peu plus rationnel. Il faudra garder à l’esprit que l’expérience personnelle indiquée et relue l’emporte d’un point de vue existentiel sur la justification intellectuelle. A priori, elle n’a aucune prétention ontologique, épistémologique, mais a posteriori dans les zones incertaines, elle reprend ses droits. Que chaque lecteur du blog la lise non seulement comme une illustration et une genèse, mais comme un jugement momentané (jamais définitif, donc).

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Tout d’abord le mot « Dieu » est un mot qui n’est pas connu dans toutes les cultures, ni toutes les langues. Il semblerait par exemple qu’il ne signifie rien dans certaines régions de l’Asie du Sud-Est. Dans les dictionnaires, il semble posé comme une évidence première : principe ultime, cause première, renvoyant du reste à diverses figures exposées précédemment et encombrées de culture philosophique et théologique européenne, etc. Il y a longtemps, j’ai entendu dire que le mot « Dieu » est un mot d’origine indo-européenne qui signifie « lumière ». De fait, en latin, deus (Dieu) et dies (le jour) sont étymologiquement proches. Cette piste étymologique me ravit : la lumière est l’expérience première de celui qui cherche un iota de sens et de vérité dans le fatras des expériences. Elle qualifie celui qui, à la fois s’émerveille et entre en communication avec quelque chose de plus vaste que soi. Tout en étant quelque chose de familier à soi. S’émerveiller d’exister, s’émerveiller de surgir dans ce monde singulier, s’émerveiller de pouvoir le sentir, le goûter, le penser, le symboliser, le reproduire. La vie spirituelle commence souvent par une expérience lumineuse… même si ensuite elle traverse des nuits, se diffracte et qu’une lumière monochromatique particulière aveugle et efface les autres : les deux moments (nuit et aveuglement) peuvent coïncider, mais pas forcément. À titre personnel, j’ai vécu cette expérience très intensément dans ma jeunesse, au point que non seulement l’entendement et la raison étaient submergés, mais encore les sens et le corps. Envie de danser et de chanter !

Ma petite pédanterie scientifique vibre également : la lumière, et plus généralement l’ensemble des ondes électro-magnétiques, tisse l’univers comme une toile. Elle n’est pas quelque onde qui se propage dans l’espace absolu, mais elle est le substrat même du continuum spatio-temporel. La vitesse de la lumière (la mesure d’un mouvement donc, par rapport à nos perceptions) est un invariant du monde physique dans lequel nous vivons. Étonnant quand même ? Même si la transparence n’est apparue qu’au bout de 300.000 ans après le Big Bang, la lumière même cachée demeure l’invariant de l’espace-temps. Attention, cette remarque n’a pas pour but de démontrer quoi que ce soit. Elle indique simplement une curiosité naturelle source de symbolisme.

Autre curiosité scientifique, la vie a besoin de lumière pour apparaître et se développer, et quand elle n’en a que très peu, comme au fond des océans, elle se nourrit de la chaleur et des champs ondulatoires. Dans l’univers, on commence à percevoir des potentialités, voire des traces de vie. Les systèmes philosophico-scientifiques qui, dans les années 60, proclamaient que la vie sur la petite Planète Terre est le produit du hasard dans une agitation insensée des particules à l’échelle de l’univers, devront se calmer quelque peu. Plus exactement, ils devront transposer leur argumentation à une combinatoire qui déborde l’univers présent… pourquoi pas ? Mais ils devront, en corollaire, reconnaître que l’isotropie et l’homogénéité de l’univers présent contiennent aussi une puissance organique. Je n’ai pas le temps de développer ici cette idée.

Enfin, sur l’infime planète de la périphérie de la Galaxie quelconque et banale appelée « Voie Lactée », l’évolution naturelle sur s’est développée en qualifiant de plus en plus le sens de la vue. Y aurait-il une corrélation symbolique cachée entre la lumière, le sens de la vue et la vie ? La raison, la rationalité, celle du Siècle des Lumières et même celle d’avant et d’après, ont souvent été considérées comme un éclairage, une clarté, voire une illumination, face à ce qu’on appelle volontiers l’obscurantisme.

Je glisse toutes ces remarques dans la rubrique « expérience spirituelle », car je les ai éprouvées quasi physiquement, avec tantôt de l’exaltation, de la joie, tantôt de l’angoisse existentielle ou du spleen.

Les remarques précédentes me permettent de signaler un point important qui fut aussi l’objet d’un combat personnel : la question d’un Dieu, lumière ou non, je la situe d’abord du côté de la raison, et non dans le prétexte des limites de la raison ou dans l’obscurité de l’irrationnel. Ce combat m’a mené des sciences à la religion, aux religions (car je me suis intéressé à l’orthodoxie, au judaïsme et au Tao), puis des religions à la philosophie et à l’art, non par élimination progressive, mais par intégration organique. Que cela signifie-t-il ? Tout simplement que chaque moment que j’ai traversé dans un domaine ou un autre (science, philosophie, musique etc.), j’ai tenté de l’intégrer dans le process plus vaste d’un organisme en croissance. Chaque concept utilisé ici a un poids et un sens déterminé dans mon expérience. Aujourd’hui, mon esprit circule, comme un papillon qui butine, au milieu de ces milieux. La circulation ressemble, analogiquement parlant, à une promenade dans un vaste écosystème aux ramifications infinies.

Le lecteur me pardonnera, mais j’avoue que je me sers malicieusement de ce butinage apparent, pour éviter d’affronter les spécialistes et les analystes profonds ! D’où ma revendication assurée d’être un individu superficiel. Face à des scientifiques extrêmement convaincants, je me revendique artiste ou musicien qui médite ; face à un philosophe armé de concepts et de représentations, je me camoufle derrière un statut de physicien ou de théologien amateur ; au milieu de musicologues averti, je me pose comme simple philosophe ou scientifique mélomane. Face à des politiques et des militants, je rappelle que je suis handicapé physique et malade -ce qui est vrai !-. Une certaine lâcheté, me direz-vous ? Oui et non. Oui, dans le sens où j’ai des difficultés à dialoguer avec des experts spécialisés dans leur domaine… et à qui je reproche sans le dire leur point de vue trop spécifique (alors que la vie est tellement plus vaste). Je parle beaucoup au niveau « méta » (qui tente d’envelopper le contenu des savoirs, sans prétendre naturellement les épuiser). Non, dans le sens que je continue à me revendiquer chercheur de vérité, et que je refuse l’enfermement du réel et de l’existence consciente dans des schémas et des représentations intellectuelles, aussi pertinentes soient-elles apparemment.

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Toutefois, en dépit de ce statut de papillon, je suis assez réservé à l’égard des religieux, des spirituels, des théologiens, des philosophes croyants qui guettent les trous de la rationalité pour y glisser leur religion, leur Dieu ou leur idéologie. Ce que j’appelle le « Dieu bouche-trou ». Ce fut aussi un lieu-clé de mon évolution spirituelle. Dès qu’il y a quelque chose qu’on ne comprend pas, on y glisse son petit Dieu ou le Dieu de sa confession ou de sa religion. J’aurais pu ajouter ce « Dieu bouche-trou » aux figures précédentes. Il peut paraître proche du Dieu transcendant. Mais son utilisation à tort et à travers, je la vois surtout comme un beau témoignage de paresse intellectuelle et spirituelle. Cette remarque est extrêmement difficile à analyser, car elle se situe dans l’interface entre philosophie de la connaissance (épistémologie), logique et philosophie de l’être (ontologie). Sans oublier les effets éthiques et politiques qui en dérivent. Le concept de Dieu, et l’expérience spirituelle qu’on peut tenter d’en faire, est d’abord à chercher du côté de l’être, du réel, avant d’être cherché du côté du non-être. La raison et la rationalité doivent être utilisées jusqu’au bout de leurs possibilités… Raison scientifique comprise, raison symbolique naturellement, art, religion etc. Il appartient à la philosophie et aux sciences du langage et de l’histoire, avant d’appartenir à celui des religions. On est encore loin d’avoir épuisé le concept.

Cela dit, la raison pure, en tant que telle, au sens du Siècle des Lumières ou au sens cartésien, si elle est nécessaire, n’est pas suffisante. Mille excuses pour cette banalité. Elle doit aussi dialoguer, sans s’enfermer dans ses certitudes catégoriques ou son retrait peureux empirique, avec la déraison, avec le singulier et avec ce qui semble inaccessible à son espace, voire avec la folie : bref, de la dialectique. La raison seule peut devenir folle. La folie laissée à elle-même peut ressembler à de la rationalité ! Eh oui ! J’espère me faire comprendre : la relation ou l’interaction, dans ce dialogue permanent entre raison et irrationalité, est première à la position (celle de la raison et de ses idées, ou celle de la non-raison et de ses apparents chaos). Même chose entre raison et folie. Le lecteur doit le comprendre : s’il faut déterminer une priorité, je préfère faire confiance à la raison, même si la raison pure n’est qu’une activité abstraite. OK. Mais je n’en déduis pas pour autant que la raison a raison de tout ! Si tout cela n’est pas clair, j’espère que la suite aidera.

Ne pensez pas que les idées exposées des paragraphes précédents soient étrangers à une démarche spirituelle. Bien au contraire. L’esprit n’est pas quelque chose à côté de la rationalité, ou à côté de la matière ou du politique. L’esprit recouvre toutes ces catégories : il peut prendre la figure de la folie comme celle de la sagesse, la forme de l’intériorité comme de l’extériorité, du jour comme de la nuit, de la clarté comme de l’obscurité, dans un mouvement incessant et vivifiant. L’esprit se développe ou s’enveloppe tout autant dans une vie de prière ou de méditation, que dans une vie active et éthique au service du social et du politique, dans une vie tournée vers l’art et la culture, dans une vie axée vers le débat citoyen ou inter-culturel, dans une vie marquée par la recherche de sens ou l’analyse scientifique, et même dans celui de la production de richesses (il y a de la spiritualité dans l’industrie et la technique !), bref, dans tout ce qui permet à chaque femme et chaque homme, d’élever et d’approfondir l’humanité, il y a des traversées de folie et des moments de sagesse, des plages de jour et des temps de nuit. Voilà ce qu’est une vie spirituelle : toujours en mouvement, toujours en interrogation, toujours en veille pour ne sombrer ni dans les certitudes idolâtriques, ni dans les manipulations magiques, ni dans le repos naturel ou la satisfaction éternelle de soi. À titre personnel, j’avoue traverser ces moments en permanence, parfois dans le temps, parfois dans l’instantanéité de la logique, parfois dans le silence impossible ou travaillé de la méditation et de la prière… et naturellement dans le simple mouvement de la vie corporelle et sensible.

Lumière substrat, lumière qui vient de l’infini et qui veut retourner à l’infini, lumière qui peut aveugler parfois, mais qui sait aussi se décomposer et iriser ce qu’elle touche.

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Après ce témoignage de la lumière, je propose une autre clé de lecture de mon aventure spirituelle. Je ne la développerai pas autant. Lors d’un de ces voyages intérieurs, j’ai expérimenté une inversion qui est devenue une empreinte irréversible : ce n’est pas moi qui fait l’expérience du réel, du monde ou de l’esprit, c’est le réel, le monde, l’esprit qui s’expérimente à travers moi. Cette découverte est fondamentale pour une compréhension du mystère trinitaire. Cette inversion, je l’ai vécue sous des formes diverses : dans mes activités sportives, la plongée notamment, dans ma méditation philosophique, dans l’expérience amicale et conjugale, dans ma prise de conscience d’appartenir à une communauté politique, dans ma perception du monde physique qui me traverse, dans des voyages dans le désert ou dans des nations au-delà de mes représentations mentales, dans le bonheur parfois laborieux d’interpréter des musiques que je n’ai pas écrites. Sentiment irremplaçable d’appartenir à plus grand que soi. Ne croyez pas que cette apparente banalité ne soit qu’une figure de style.

Cette expérience ne signifie pas pour autant que je me suis retrouvé dans la situation du moyen, de l’intermédiaire, d’une vie du réel ou de l’esprit. Bien au contraire : l’enfance et l’adolescence vécues dans un contexte européen tendent à renforcer la prise de conscience de soi et de son existence comme « liberté ». Devrais-je perdre ma liberté en m’acceptant objet d’un mouvement qui me déborde ? Waouh ! Combien d’individus se sont perdus en se considérant comme simples instruments au service d’une cause ou d’une religion. Pardonnez-moi de me répéter. Non : là encore, il faut passer par l’analogie. Quels sont les deux lieux où le soi se donne totalement en étant à la fois sujet et objet de ce don de soi ? L’art et l’amour, naturellement. Prenons l’exemple de la musique : je n’ai pas composé de musique, et pourtant Dieu sait le nombre de rêves que j’ai vécus où j’écrivais des pièces musicales extraordinaires. En revanche, je joue du piano. Mal, certes, mais quand même. J’ai joué Chopin, Debussy, Schubert, Ravel, Albeniz, Rachmaninov et tant d’autres ! À chaque fois, j’actualise ici et maintenant une œuvre qui est au-delà de moi-même… et pourtant, c’est bien moi qui m’exprime totalement dans l’interprétation. Qu’elle soit aboutie ou qu’elle soit ratée ! Même si Martha Argerich ou Alfred Cortot jouent infiniment que je ne peux le faire, ma toute petite interprétation, techniquement et musicalement, est à la fois unique, singulière et universelle, dans la mesure où elle participe de la vie de l’œuvre ; et derrière l’œuvre, de la vie du compositeur lui-même ; et derrière le compositeur, de la vie de la musique ; et derrière la musique, de la vie de l’Esprit, du réel.

La musique est une analogie qui j’espère, parlera. J’en donne une autre, également artistique, qui me parle beaucoup, en tant que handicapé physique. C’est celle de la danse. Hegel, je crois, explique que la danse est la seule forme artistique où le corps est lui-même œuvre d’art. Nietzsche propose le danseur Zarathoustra comme modèle du maître qui trace le chemin. On retrouve le danseur, celui qui joue avec la pesanteur et qui s’en sert au service de l’art ou de la vie, dans diverses religions. Être soi-même œuvre de soi, tout en participant à plus vaste que soi, voici une source intarissable de vie. Danse, musique… et navigation dans les activités artistiques et symboliques humaines, offrent la meilleure image de ce que je désire communiquer : ce n’est pas moi qui expérimente le réel, mais le réel qui s’expérimente à travers moi-même.

J’ai aussi parlé de l’amour. Tous les amants expérimentent le fait que dans l’expérience sexuelle, chacun se retrouve soi-même tout en se perdant dans plus vaste que soi. Dans l’espace, dans la vie, dans le temps. Expérience fusionnelle et pourtant créatrice. Je ne développe pas. Il paraît que cette intimité-là ne se raconte pas. Et si elle se raconte un peu, elle fera sourire certains, et rire d’autres. La méditation présente n’est-elle pas trop sérieuse pour cela, même pour un philosophe qui papillonne ?

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Je reviens maintenant à la question de la Trinité, vue d’abord sous l’expérience spirituelle. Elle éclairera les propos précédents. Pardonnez-moi de me répéter : le mot « spirituel » est souvent entendu, dans les médias, dans les conversations de salon, même dans des milieux religieux, comme une expérience de relation avec une entité transcendante qui donne sens à l’existence, aux choix, aux activités. Pourquoi pas ? Relation directe (mystique) ou relation indirecte (via des croyances, des rites ou des idées). Les pages précédentes ont permis, j’espère, de nuancer la notion de transcendance… celle à laquelle je croyais, dans ma jeunesse : à savoir une réalité inaccessible à mes sens et à la raison, à laquelle j’adhère par croyance, par confiance, par un mouvement de sortie de soi. Aujourd’hui, la transcendance ne m’apparaît plus comme l’attribut d’un « Autre » ou comme l’essence d’une autre réalité à laquelle je n’ai plus accès, mais comme une relation ou une interface dont, comme polarité apparente, je ne perçois qu’un sens ou qu’une extrémité, celle de ma perspective informée par l’environnement dans lequel je suis apparu. Une entité « autre » en soi n’a aucun intérêt pour mon existence : le Dieu d’Aristote sensé tout attirer vers lui sans être touché par nous m’apparaît comme un monstre. Comment peut-il être intériorisé s’il n’est pas capable d’éprouver mes émotions et mes souffrances ? Inversement, un Dieu uniquement intérieur ressemble vite à la projection, consciente ou non, des égocentrismes. Bref, ouvrons l’espace et le temps des relations, des mouvements, de l’imprévisible et de la vie.

Quand j’écris, sans doute précipitamment, « tout est mouvement, tout est flux », il ne faut pas s’arrêter sur le premier degré de l’interprétation. Dans l’univers qui se présente à nous, les systèmes apparemment stables sont des formes particulières de mouvement et de flux (voir relativité galiléenne). Un système ne se maintient dans un équilibre apparent que dans la mesure où il échange de l’énergie et de l’information avec son milieu. Un système stable absolu se dégrade. Un système isolé également. De fait, ces systèmes n’existent que dans notre désir d’abstraction. Dans la réalité sensible et expérimentale, ils n’existent pas.

Même remarque en ce qui concerne l’idée d’un Dieu absolu et transcendant, au mauvais sens du terme. Il n’a rien à voir avec notre expérience vivante, physique et humaine : il est donc inintéressant. La seule réalité immobile et absolue est la mort. J’ai développé cette réflexion dans les articles du blog sur le développement soutenable. L’inversion spirituelle que j’ai partagée dans les paragraphes précédents devrait balayer les éventuelles objections. S’il existe une réalité divine transcendante qui soit beauté ou créativité absolues, mais que je n’y participe pas, ou que le monde n’y participe pas, comme interprète au sens musical ou chorégraphique du terme, quel intérêt ! Je laisse cette spéculation aux intellectuels qui se font plaisir en jouant avec des abstractions.

Bien. J’ai vécu une expérience de prière intense, surtout dans ma jeunesse, indépendamment de toute adhésion à un credo ou une foi objectivement formulée. Elle mesure la température de ma vie. Les doutes et les combats à mener se reflètent en elle comme en un miroir. J’ignore s’il y a un destinataire de l’autre côté, ou un initiateur. Ce n’est pas grave : l’expérience de la prière est une expérience anthropologique qui consiste d’abord en une dialectique réelle entre soi et non soi. Intériorisation et extériorisation : intériorisation, en ce sens que je ramasse en moi-même, par la médiation de lectures méditées, par des relectures de vie, par des silences, les événements que je traverse, les personnes que je croise et les interrogations existentielles, politiques ou intellectuelles suscitées par ces faits. Le mouvement d’intériorisation permet aussi d’expérimenter le Soi et ses désirs, de les clarifier (lumière, lumière !) et il aide à prendre des décisions ou à saisir des opportunités. Extériorisation, par un mouvement qui part de soi et qui porte vers le silence et la conscience d’être, puis vers l’action de Soi au milieu d’un monde qui n’est pas Soi. Le terme de ce mouvement se limite-t-il au visible ou porte-t-il au delà ? Je ne sais pas. Qu’importe, après tout. L’important est le mouvement et les conditions dans lequel il réalise ici et maintenant le plus vaste que soi. Au maximum, il se déroule dans la confiance d’être peut-être entendu ou mémorisé par « Quelqu’un » ou quelques-uns -ici et maintenant, ou non ici et non maintenant, dans une sorte de mémoire invisible qui nous dépasse et nous enveloppe-. Au minimum, dans la conscience d’être en présence de ce quelque-chose de plus vaste que soi… conscience qui ne m’a jamais quittée, même quand j’ai le sentiment que toute ma pensée, ma méditation et les effets de mes choix, de mes décisions, de mes activités ou de mes combats ne sont que du vide et qu’ils sont appelés à se dissiper dans le néant.

À ceux que le mot « prière » dérange, je renvoie à des écrits déjà publiés sur ce blog. Disons simplement qu’à partir du moment où j’émets des sons, comme le cri du nouveau-né, des cris ou des mots, vers l’inconnu, il y a prière. Cri d’admiration, cri d’étonnement, cri d’effroi, cri de révolte… On s’en fout. Elle signifie : Je suis là. À l’autre bout du mouvement de la prière, se rencontre l’expérience de la présence. Présence silencieuse. Plus besoin de crier « je suis là ». Nous sommes au-delà de la subjectivité ou de l’objectivité. Seulement l’événement présence. Il y a quelque chose, un monde. Le corps est simplement lui-même le cri ou la parole de la prière, dans le silence. Je n’expérimente pas le monde. La présence du mondei m’expérimente. Et le monde autre que moi est présent dans cette mystérieuse interface du silence. Difficile à exprimer, mais expérience vécue. Or cette présence du monde a mille visages : un visage social, un visage physique, un visage éthique, un visage politique, un visage symbolique, un visage religieux, un visage divin etc. La prière les intériorise dans une expérience corporelle de présence, et non dans l’intellect… J’insiste sur « corporel ». Des petits malins me diront, en effet, que la lecture et l’étude font la même chose. Personnellement, je n’y crois pas : le corps, les sens et l’expérience de soi comme présence au monde, ne sont pas partie prenante dans l’étude et la lecture. Dans la prière, on prend conscience du corps et de l’espace-temps concret. Alors, me dira-t-on, il y a le théâtre, la musique, l’art, la danse. Oui, oui, j’avoue. Je l’ai écrit précédemment. À titre personnel, la musique a toujours été le lieu premier de mon langage et de mon expérience de prière. Et la danse est le symbole de la vie humaine accomplie. En tant qu’amputé d’une jambe, ce que j’écris ici a une portée intense. Quant au mot « prière », merci au lecteur de trouver un autre mot et de me le transmettre, si le cœur lui en dit. L’expérience spirituelle et humaine trouve son fondement et sa clé de voûte là, dans ce que j’ai appelé la prière dans ses deux mouvements : intériorisation et extériorisation.

Or au cours de cette aventure spirituelle, l’idée d’un « face à face » avec un Dieu solitaire, avec « l’éternel célibataire des mondes » (Chateaubriand) m’est apparue suspecte. Non pour des raisons intellectuelles, mais pour des raisons existentielles. Le « face-à-face » avec un être sur lequel on projette une image absolue ou totalisante finit par devenir étouffant… comme si on retournait au sein maternel ou au chaos primitif. Parfois, il est bon de vivre l’unité intérieure entre Soi et une polarité apparemment autre que Soi quelques instants, surtout dans un monde moderne violent, un peu comme on passe un moment de tendresse ou de fusion amoureuse avec son épouse ou son époux et où plus rien n’existe autre que nous deux. Mais tôt ou tard, un troisième pôle survient sous la forme de la sollicitation des enfants, sous la forme d’une parole qui informe d’autres réalités, sous la forme d’une exigence pratique, économique ou sociale, ou même simplement parce qu’on a faim, soif ou que le corps proteste par une douleur perdue ou une sensation désagréable. J’ai lu des mystiques pour qui l’union avec le divin ressemblait fort à une fusion entropique : je me perds dans l’autre, dans la vive flamme éternelle, etc. OK, je peux me sentir rassuré de passer quelque loisir dans une sensation d’unité avec ce que je crois être absolu. En fait unité avec soi-même. Mais c’est faire peu de cas du « tiers-réel » (concept que j’invente pour briser l’expérience fusionnelle) ! Le monothéisme, s’il devient une forme religieuse qui conduit à des attitudes d’adoration fusionnelle et de soumission totale, se transforme en une idolâtrie. S’il se conjugue avec un désir de contrôle sur ce « tiers-réel », il fabrique des fanatiques (dois-je produire un dessin ou une caricature ?) ou de l’autisme spirituel. Si, si, ça existe !

Remarquons : j’écris ces lignes à propos de l’expérience spirituelle à coloration religieuse. Mais elles sont valables pour des idéologies, des dogmatismes, voire des systèmes de pensée théorique qui finissent par occuper tout le champ intellectuel et sensible. Des fanatiques, on en trouve ailleurs que dans le champ du religieux et du spirituel. Il ne faut pas s’étonner que le fanatisme devienne meurtrier, contemple la mort et détruise la vie. Idéologie et idole, même racine. Ouf, heureusement que nous avons un corps et une sensibilité ! Ouf, heureusement que nous sommes des êtres vivants et pas des purs esprits cheminant au fond d’une caverne d’idées !

Par conséquent, il y a une nécessité double pour vivre réellement au cœur de la méditation ou de la contemplation. La première est celle du triangle symboliquement spatial : le soi, le sujet qui se pose face à soi, et une réalité qui peut entraver ou enrichir ce face-à-face. En aucun cas, je ne prétends que l’un de ces pôles surpasse les autres. Il n’est pas difficile de démontrer que la polarisation ou la fixation essentialiste d’un de ces pôles sombre dans l’abstraction. Pardonnez-moi, je ne développe pas. Le principal est le mouvement tourbillonnaire créé par la triple polarité. Elle prendra d’autres noms et d’autres formes. Mais restons-en là pour l’instant. L’autre nécessité au cœur de la prière est la conscience de la vie qui traverse le corps et le mouvement comme une source de créativité et de fécondation. L’irruption du tiers, l’événement en tant que tel, rebondit ensuite en de multiples autres réalités, potentielles ou réelles. Il nous interdit de rester immobile, satisfait, quiet. Attention : cette irruption peut être active ou passive. Si, si ! Je ne me trompe pas, je ne joue pas avec les mots. Une douleur somatique, une souffrance incontrôlable, l’éveil d’une violence intérieure psychique, ou même une petite distraction due à un tic, un bobo, font partie de ces événements « passifs » qui obligent à se remettre en chemin. Jouissance et souffrance sont deux expériences, deux événements implacables de l’expérience spirituelle. Elles sont en interaction, l’une obligeant à reprendre la route, l’autre à s’arrêter pour mesurer le chemin parcouru et l’espace dessiné par le tourbillon dont j’ai parlé précédemment. C’est ainsi que se réalise en soi le sentiment que j’ose appeler métaphysique d’appartenir à un flux plus vaste que soi. Que ce flux se structure à travers des lectures, des compositions d’images ou d’idées, dans l’espace intérieur, à travers l’expérience d’une présence qui nous dépasse, à travers des figures qui se cristallisent dans l’espace intérieur, puis se dissipent dans la nuit, ne change rien. L’important est de se savoir porté par un mouvement actif et réactif, créatif en fin de compte. C’est là, au cœur de ce tourbillon, que la vie trinitaire se dessine en une première esquisse. On peut la deviner ainsi : un trait qui parcourt le Soi, le non-Soi, le temps de la vie et de sa créativité. Le milieu dans lequel il se meut, se développe ou s’enveloppe, est celui de la lumière et de la danse… analogiquement parlant, naturellement. L’idée de tourbillon concentre les intuitions et expériences partagées tout au long de cet article. Elle indique la manière dont la vie trinitaire m’habite et me communique son énergie.

Très abstrait, me dira-t-on ? Non, non, il s’agit d’une expérience concrète, vécue, qui a fini par occuper non seulement mes temps de méditation, mais aussi ceux de la vie courante. Avec bien entendu, les lourdeurs de mon caractère, de ma mauvaise santé, de mes handicaps, de mes défauts, de mes excès et de mes paresses, qui semblent épuiser mes élans et mon énergie… mais si, comme j’espère, chaque lecteur l’aura pressenti, sont parties prenantes de ce tourbillon.

Petit à petit, la figure trinitaire et son tourbillon ont pris la forme de la trilogie Esprit-Parole-Présence. Mais là, je vais basculer dans une réflexion plus intellectuelle qui fera l’objet du prochain chapitre. Elle est nécessaire pour quitter le climat psychologique dans lequel j’ai exprimé ce que j’ai appelé mon « expérience spirituelle ». J’ai fait en sorte de ne pas la contaminer par le jargon spécifiquement théologique ou confessionnel, et si, brave lecteur, tu trouves qu’elle est quand même contaminée, je te demande d’essayer de la soustraire, momentanément, de tes représentations. Je ne suis pas idiot. Je sais pertinemment qu’il est impossible d’écrire une réflexion ex nihilo : elle est enracinée dans le système organique que représentent la structure et l’histoire du langage et des représentations. Les lignes précédentes sont loin d’être exhaustives, mais chacun s’en contentera pour l’instant. Merci.

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