Investigations trinitaires (03) : Ouverture. dernières variations et coda.

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (Ouverture) -suite –

Investigations trinitaires 02 – Article précédent

Résumé : dernière figure monothéiste, le Dieu des prophètes, fouilleur des consciences. Puis, sont exposés quelques lignes supplémentaires concernant l’articulation de ces figures entre elles, et une interrogation globale, mais non achevée, sur le monothéisme.

Les trois premières figures proposées peuvent rester relativement inoffensives tant qu’elles demeurent des convictions ou l’objet de systèmes religieux réconfortants, sans ambition totalitaire, ni trop de pression prosélyte. Il est vrai, des utilisateurs frauduleux peuvent s’en servir pour leur propre fin ou pour les fins de leur communauté ou de leur institution. Mais ces abus sont assez simples à repérer et à contrôler. La quatrième figure est plus redoutable. Elle l’est d’autant plus qu’elle est furieusement d’actualité. Il s’agit du Dieu moralisateur des prophètes. Il domine des pans entiers du monde biblique, mais aussi de l’Islam… Il se transpose ou se prolonge sous l’angle laïc et athée en prenant la forme des idéologies moralisantes et culpabilisantes.

Parti d’une légitime observation des maux sociaux et politiques, à savoir les situations d’injustice, d’esclavage, d’inégalités et de misères, de colonisation des territoires et de manipulation des esprits, le prophète se lève, crie et dénonce. Très bien. Pendant longtemps, il s’est situé dans un cadre religieux, car l’injustice politique ou sociale se doublait fréquemment d’un alibi religieux. Le prophète, alors, se heurte aux clergés de son temps, en même temps qu’il s’adresse aux responsables politiques, princes, rois, empereurs. Malheureusement, soit le prophète lui-même, soit ses disciples, prennent parfois le pouvoir. Pas toujours, heureusement. Et quand ils prennent le pouvoir, ce qu’ils promeuvent peut être pire que le mal antérieur : c’est le cauchemar du bien imposé, c’est le spectre de l’ordre moral. Comme je l’ai déjà exprimé, si les méfaits du « mal » (entre guillemets) sont assez évidents à repérer, à dénoncer et à combattre, le « bien » est un trésor qui ne se laisse pas facilement découvrir et il est encore moins un concept à définir et imposer.

Si certains lecteurs contestent à juste titre en me disant que pour repérer le mal, il faut connaître le bien, je réponds qu’ici il faut apprendre à penser en « process ». J’ai eu un ami, d’origine africaine, qui m’expliquait que dans la région de ses origines, l’esclavage n’était pas considéré comme un pratique condamnable : si une tribu se retrouvait esclave d’une autre, c’est qu’elle n’avait pas été capable de se défendre correctement contre son adversaire. Entre-temps, la souffrance de l’esclave est apparue comme choquante et le droit a fini par condamner l’esclavage. La prise de conscience du mal se situe non par rapport à un « bien » défini en soi, mais par rapport à une évolution historique, et donc par rapport au temps présent. La même chose pourrait être dite de la question écologique : il y a un siècle, il n’y avait rien de choquant à exploiter intensément les ressources naturelles de la Planète. On les croyait illimitées et l’anthropologie sociale courante était de considérer l’homme comme maître et possesseur de la nature à n’importe quel prix (caricature de la réflexion de Descartes). Aujourd’hui, ce discours commence à s’effacer devant la réalité et le droit commence à envelopper les dégâts faits à la nature. On pourrait décliner ce processus dans bien des domaines : ce qu’on croit être le « bien » aujourd’hui ne l’était pas forcément hier. Bref, le « bien » n’est pas une entité en soi, mais l’horizon d’un process. Seul le présent et non un idéal fantasmé peut juger du présent et à la rigueur du passé. Voilà bien le danger du prophétisme qui, parti d’une situation historique, s’érige en discours éternel et absolu.

Le prophétisme peut prendre une forme psychologique et spirituelle. Ici, non seulement les injustices sociales, politiques sont dénoncées, mais aussi les comportements individuels qui semblent être, aux yeux du prophète et de ses disciples, des dérèglements moraux. Là, on entre dans un territoire dangereux. Autant les situations de violence politique peuvent être l’objet de travaux, de débats sur les causes et les structures que les mots peuvent objectivement saisir, puis de luttes pour les corriger le mieux possible, autant les origines des apparents errements personnels échappent à l’analyse dite objective. Et c’est ainsi que le prophète s’arroge le droit de juger les consciences et les comportements des individus… indépendamment, j’entends, des impacts politiques de leur comportement. J’ai parlé précédemment de cet ancien ami qui était devenu gourou des consciences individuelles. Aujourd’hui, les gourous et marabouts des consciences pullulent, en se justifiant de systèmes ésotériques, tout en se prenant pour des prophètes d’un nouveau genre.

Là, la référence à un Dieu fouilleur de consciences et de pensées est une aubaine et une caution sûre. Et elle est d’autant plus convaincante que le prophète se prétend inspiré directement de son Dieu. Qu’on soit clair une fois de plus : en aucun cas, je ne justifie la débauche, l’hypocrisie ou autres dérèglements des individus. J’encourage la nécessité de travailler la conscience morale, en fonction des moyens dont chacun dispose et que l’environnement social permet. Elle est nécessaire, avec un brin d’humour, pour vivre en bonne intelligence avec nos semblables. Elle donne des forces spirituelles dans l’adversité, dans les épreuves et la maladie. L’éthique, globalement, peut donner sens à la finitude de la vie et de la condition humaine, en essayant « d’être meilleur en quittant la vie qu’on y est entré », selon un mot de Soljenitsyne. Elle donne sens à la mort aussi : elle fait partie du patrimoine à transmettre aux générations futures, tout autant que les sciences, le droit, le langage et une gestion la meilleure possible de la Planète. En effet, elle permet d’accepter de se retirer pour permettre aux autres, présents et futurs, d’exister dans leur espace. La prise de conscience de la responsabilité des actes et des nécessités de solidarité dans un monde organisé (et aujourd’hui non seulement au sein de la société humaine, mais encore au cœur des écosystèmes), est une étape essentielle à la prise de conscience de soi, comme personne et comme acteur politique.

Une chose est sûre : autant les trois premières figures du divin pouvaient donner lieu à une vision de l’homme infantilisé ou diminué dans ses capacités, autant la figure du Dieu des prophètes s’adresse à une humanité adulte. Ceci explique peut-être son succès actuel, vu qu’une des caractéristiques de la modernité en Europe, depuis le XVIIème siècle, est d’être passé d’un état d’enfance qui a besoin d’une mère (l’Église ou la Monarchie, par exemple) à un âge adulte (je suis l’acteur de mes propres valeurs, de mon propre développement et je participe de ma propre organisation politique). Le prophète dit : débarrassez-vous de vos comportements puérils et licencieux pour vous comporter en adultes ! Bien. Seulement, certains individus, au nom du divin, au nom d’une révélation personnelle, se pensent obligés d’imposer aux autres leur propre représentation de ce qu’ils appellent « bien » et de ce qu’ils appellent « mal ». L’assurance garantie du Dieu qui les inspire et l’utilisation manipulatrice du sacré (vestiges des fétichismes de l’enfance), technique redoutable pour manipuler les consciences fragiles, essentialisent leur propos et figent des morales.

Aparté : quand j’écris « essentialiser », je veux dire faire passer une pratique ou une conviction d’une position historique ou particulière à un statut de valeur, d’idée, voire de vérité éternelle. Donc, selon la perspective proposée ici, une vérité morte. Or la réalité nous apparaît comme un croisement d’événements et un tissage de relations dans un vaste processus fluctuant, vivant et infiniment créatif. L’existence ne se réduit pas à une promenade de monades dans un univers d’essences mortes, pas plus que le vivant ne se laisse enfermer dans des catégories a priori. Le prophète qui confond son expérience historique, individuelle et même révélée, avec la vérité éternelle et immuable, devient un personnage extrêmement maléfique. Appelons-le le « faux prophète », par opposition à celui qui sait se retirer et rester dans son horizon historique.

Si par malheur, le faux prophète est élevé à une haute dignité et qu’on lui donne des pouvoirs spirituels, voire « séculiers », comme on disait autrefois, c’est-à-dire policiers ou juridiques, on fabrique des inquisiteurs ou des ayatollahs. Autre cas de figure : le prophète est persécuté, voire tué : on en fait alors un martyr et un fondateur de croyances et de mythes. Il s’élève dans les airs et disparaît alors au profit de son Dieu, fouineur et inquisiteur des consciences, qui plane, tel un aigle souverain prêt à fondre sur ses proies -entendez : ceux qui n’agissent pas en fonction du bien et de la vérité éternelle révélée et ceux qui s’éloignent du troupeau-. Avec un poil de sophisme et de rhétorique, voici fabriqué un Dieu juge, moralisateur, œil de la conscience et source de culpabilités insurmontables.

Imaginons maintenant des catégories de disciples qui s’arrogent le droit de transmettre et d’approfondir la parole du maître. De fil en aiguille, on fabrique des clergés, des directeurs de conscience, des conseillers dans l’ombre des rois et des dirigeants, et des prêtres ou des imams à qui on confère des pouvoirs sacrés. Pour peu qu’on fabrique un système de rites religieux adaptés, on finit par contrôler la vie des individus depuis la naissance (baptême) jusqu’à la mort (onction des malades), en passant par la sexualité, la vie communautaire, la vie intérieure… ou des obligations de prière, de pèlerinage, de jeûne, d’interdits alimentaires etc. Et cela, Dieu l’a voulu naturellement. Ce Dieu, du reste, finit par se cacher au fond des consciences et surveiller toute notre activité intérieure, même si l’on s’enfuit au sommet des montagnes, qu’on se retire au fond d’une grotte ou qu’on descende au fond des mers ; tandis que les hiérarchies religieuses, elles, se chargent et surveillent notre activité extérieure. Nous ne sommes plus dans le cadre du Dieu Papa, monarchique, mais dans celui du Dieu juge et bien plus souvent encore, dans sa fulgurance éternelle, procurateur des consciences.

Il n’est pas interdit d’adhérer à ce type de croyance de temps en temps, en conservant son esprit critique et son œil ouvert à l’égard des perversions religieuses et politiques. Faire appel à la responsabilité adulte et à la relecture des effets de ses actes est la moindre des choses, même s’il faut parfois l’exprimer sous forme religieuse ou prophétique. Les perversions, malheureusement, ont été bien actives dans l’histoire et qui paraissent se réveiller aujourd’hui dans presque toutes les religions, sous la forme de traditionalismes, de fondamentalismes et d’apparition de gourous de tous ordres. L’Église Catholique, que j’ai beaucoup trop fréquentée, ferait bien d’y prendre garde aussi et ne pas cacher sa structure inquisitoriale latente derrière le charisme extraordinaire et admirable de quelques-uns de ses membres, notamment des derniers plus hauts gradés, polonais, allemands ou argentins. Le cauchemar de l’ordre moral, celui qui contrôle et parfois interdit la création artistique, la recherche scientifique, suspecte les jeux, le sport, les plaisirs du corps et de la sexualité, la liberté des distractions commerciales ou culturelles, rôde toujours.

Il ne s’agit pas, une fois de plus, de condamner en soi la démarche religieuse. Puisqu’elle fait partie de l’histoire de l’évolution humaine, elle participe de la structure anthropologique. Ce sont ces dérives perverses et ces fixations dogmatiques ou moralistes qui sont à combattre. On ne peut pas nier que le XXème siècle a aussi vu surgir de redoutables et peut-être pires encore ordres moraux, qu’ils soient de gauche ou de droite, au nom d’idéologies laïques anti-religieuses. La Russie stalinienne, l’Allemagne des nazis, la Chine de la Révolution culturelle, les États-Unis du Maccarthysme, la France de Vichy (quoique ces deux derniers étaient teintés de religiosité) etc. ont été, entre autres, de terrifiants ordres moraux… qu’ils se veuillent prétendu retour en arrière ou prétendue marche en avant. Les écolos fondamentalistes d’aujourd’hui feraient bien d’y prendre garde aussi : le désir de bien faire est louable, imposer le bien que l’on croit l’est beaucoup moins.

L’évolution et l’histoire humaine ont heureusement permis l’émergence du droit et de ses multiples formes qui protège les hommes, notamment les plus faibles contre les empires religieux, contre les emprises sur les consciences et leurs hydres politiques. Le droit protège de l’ordre moral et de ses justifications théologiques ou idéologiques : eh oui ! Il est important de le rappeler. Nous sommes en France, le pays de Montesquieu et de la Révolution Française. Les pays anglo-saxons sont plus sensibles à la coutume et à une certaine sagesse populaire. Malgré sa violence et les quelques simplismes dérivés des Lumières, les idées de la Révolution finissent par suivre leur chemin et féconder les esprits et les pratiques. Cela dit, il y a aussi des inquisiteurs et des ayatollahs du Siècle des Lumières ! On les entend parfois sur nos ondes culturelles. Même s’il a besoin de se structurer intellectuellement, le droit est provisoire, événementiel, il relève de la tension entre objectivité et subjectivité et il traverse toujours le moment du « procès » : process, processus, mouvement. Sa mise en œuvre est objet de débat (le pire des criminels et le pire des débauchés ont droit à des avocats), son contenu doit être amélioré et confronté à l’évolution des pratiques et du langage, et son objectif est le service de l’humanité, la liberté, les mille formes de créativité et d’autonomies, les sciences, la recherche de sens et, j’espère de plus en plus, de son écosystème. Il est un moindre mal, contre les maux naturellement, mais aussi contre ceux qui prétendent détenir le bien. Il existe quelques règles universelles, acquises par l’histoire et qui ont coûté des vies et versé du sang, comme la règle d’or ou les Droits de l’homme (qui n’imposent aucun devoir aux individus, mais seulement aux politiques)… Un minimum vital pour mieux vivre ensemble. Déjà, mettons-les en pratique, sans y ajouter des justifications idéologiques ou religieuses. Il y a déjà bien assez à faire pour lutter contre les injustices, les violences, les maux de toutes sortes ! S’il faut en plus y ajouter un combat contre les prétendus prophétismes -et leur Dieu inquisiteur des consciences-, avouons que beaucoup d’énergie est perdue. On remarquera que les grandes religions ont toujours gardé sous le coude un droit à l’interprétation de leurs textes, de leurs rites et de leurs pratiques… ce qui n’est pas assez connu.

Les prophètes doivent rester des personnages historiquement et localement situés. Comme chacun d’entre nous, du reste ! Ils répondent à une époque donnée à une situation désorganisée ou destructrice locale : esclavages, apartheid et ségrégation raciale, misère des prolétariats, exploitation des riches sur les pauvres au nom d’une fausse idée de la « liberté » d’entreprendre, dictatures et totalitarismes, abandon des exclus, des handicapés, des inadaptés et aujourd’hui, destruction de la Planète… ici, là, maintenant. Un point, c’est tout. Ils doivent accepter de se retirer à temps, de prendre garde à leurs disciples trop zélés, aux sacralisations qu’ils suscitent, à la confusion entre leur intuition révélée et l’identité de la divinité ou de l’idéalisme qui les a inspirés. Lorsque la loi et le politique reprennent leurs droits, ils doivent retourner dans le peuple et le lieu d’où ils sont venus – ou éventuellement devenir plus sages et s’engager politiquement avec sens des responsabilités et du dialogue démocratique.

*

Les quatre figures monothéistes, proposées précédemment, celles du Dieu monarchique, Empereur et Père (1), celle du Dieu infiniment libre et transcendant (2), celle du Dieu mécanicien ou architecte, première cause (3), celle du Dieu juge et moralisateur des prophètes, tapi dans les consciences (4), peuvent se conjuguer entres elles. Les formes (2) et (3) sont plus intellectuelles, les formes (1) et (4) plus psychologiques et morales. Plus populaires, aussi. Il est hors de propos d’analyser toutes les associations possibles. Il y en a onze : 1-2, 1-3, 1-4, 2-3, 2-4, 3-4, 1-2-3, 1-2-4, 1-3-4, 2-3-4, 1-2-3-4, en plus des simples 1, 2, 3, 4 et de la position de négation des 5 : l’athéisme, si l’on veut.

La malignité technique des mauvais théologiens consiste à les articuler entre elles, de telle sorte que si l’une des conceptions est défaillante face au réel, une autre vienne la rattraper. Ainsi, si l’idée d’un Dieu architecte de l’Univers (3) résiste mal à des ratés, des monstruosités ou des évolutions qui choquent la bonne conscience (la dite loi de la jungle, par exemple), alors une autre vient à son secours : le Dieu dont la sagesse est infinie, transcendante, dont les desseins sont insondables (3) ; ou celui des prophètes (4) qui explique que la création est inachevée et qu’elle est confiée à la garde de l’homme. Si l’idée d’un Dieu moraliste et inspirateur des prophètes (4) est trop violente, on la compensera avec celle du Dieu bon Père de famille ou de nation (1) qui recouvre l’exigence de justice et de vengeance par sa bonté miséricordieuse et sa tendresse. Si l’infini du monde fait craindre un arbitraire divin (2), on l’équilibrera par la rationalité d’un Dieu architecte d’un monde connaissable par les sciences et par la raison (3). Etc. On peut jouer à ce petit jeu et occuper les universités et les instituts supérieurs théologiques ou sophistiques pendant longtemps. Un célèbre épistémologue autrichien appelait cela « ajouter des hypothèses ad hoc », et rendre une théorie infalsifiable. Ce type de travail intellectuel n’est pas idiot en soi, loin de là, et là je me démarque de notre autrichien, que vous aurez reconnu, Karl P. bien sûr : on crée ainsi des langages, des symboles, des épopées, des systèmes, ce qui est toujours un plus pour l’histoire de l’esprit. Et, regardez-moi dans les yeux, n’est-ce pas ce que je m’amuse à faire ici ?

Quel est le nœud où les fils de ces quatre figures se croisent ? Il n’est pas compliqué : il s’appelle le monothéisme. Un seul Dieu, source et cohérence de tout l’univers créé, sensible et intelligible, distinct de l’homme et de la nature. Une grande avancée, disent les historiens et experts des religions, par rapport au polythéisme et aux animismes, puisqu’elles ont permis une émancipation progressive de l’humanité par rapport à ses origines naturelles (la nature n’est plus sacrée, elle n’est plus source de crainte religieuse). Elle coïncide avec l’évolution des sociétés humaines, aux prises de conscience nationale (Moïse et la monolâtrie, c’est-à-dire l’adoration d’un seul Dieu par une nation), puis aux États modernes. À quelques exceptions près, et non négligeables : le Japon, l’Inde et la Chine ne semblent pas avoir suivi ce même mouvement !

En réalité, le monothéisme est avant tout une victoire intellectuelle, avant d’être une victoire morale ou historique.Il permet de surmonter les contradictions nées d’une observation et d’une expérience simple du réel. Dans ce rapport de forces, la seconde figure, celle du Dieu transcendant, libre et caché, se situe au sommet. Elle caractérise plus que les autres le monothéisme : les premières et dernières figures sont trop anthropologiques, la troisième peut être confiée à un logos intermédiaire créateur du monde, position philosophique qu’avaient adoptée les philosophes grecs et latins finissants. En ce sens, l’histoire du monothéisme semble s’achever avec l’Islam, dernière en date des grandes religions monothéistes, qui semble bien -mis à part les dérives actuelles- avoir conjugué l’Unicité et la Transcendance divine avec une organisation sociale et politique cohérente, fondée sur une juridiction d’inspiration prophétique. De leur côté, le Christianisme et le Judaïsme semblent mieux se sortir des interrogations existentielles, comme celle du face à face du sujet et de la mort, la souffrance physique, l’absurdité de maintes situations et le désespoir qu’elles peuvent engendrer. Mais ils doivent abandonner le terrain politique et l’organisation sociale à des systèmes laïcs non religieux, et cesser de vouloir régenter la créativité artistique, les loisirs, les sciences, la philosophie, le commerce, l’économie, et l’ensemble des activités humaines -ce qui n’interdit pas aux chrétiens et aux juifs d’y participer activement, pour apporter leur mots et leurs expériences-. De plus, le Christianisme et le Judaïsme sont-ils des monothéismes stricts ? Les multiples débats dans l’histoire semblent démontrer que ce n’est pas si évident. On se casse la tête sur le concept de nature divine d’Unicité, de personnes etc.

Juste une petite anecdote. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de participer à une rencontre juifs-cathos-calvinistes-évangélistes-musulmans et athées sur la question de la souffrance et de la mort. Pas d’un point de vue éthique, j’ajoute, mais d’un point de vue existentiel. J’avais été invité par un rabbin juif de mes amis. Il a été amusant de voir comment, finalement, les seuls qui ont fait avancer la question ont été les cathos, les juifs et les calvinistes, tandis que les autres sont restées figés dans des positions de principe : la position musulmane rejoignait celle des évangélistes, à savoir que « telle est la volonté de Dieu, et nous n’avons pas le droit ou les moyens de connaître ses raisons ! ». La position des agnostiques et des athées était de dire que ces questions étaient subjectives, voire absurdes, mais que toute l’énergie devait être engagée pour lutter contre les maux. Donner des réponses précipitées aux interrogations existentielles est présomptueux, voire obscène. Sur ces questions, l’excellent petit ouvrage de Hans Jonas sur « le concept de Dieu après Auschwitz », et surtout les débats et prolongements qu’il a suscités -et qui m’ont beaucoup aidés personnellement-, est une source de richesse à travailler et méditer.

La notion de « Dieu » ou de sa « nature » n’est peut-être pas une piste suffisante, sinon pour complaire notre pulsion intellectuelle. Comme je l’ai écrit au début de cet essai, si on me demande « est-ce que je crois en Dieu ? », je ne sais que répondre dans un premier réflexe : « de quoi parles-tu quand tu parles de Dieu ? » Les quatre figures précédentes et leurs combinaisons, quelles soient naturelles, prophétiques, révélées ou rationnelles, sont imprégnées de nos perceptions et de nos conceptions anthropologiques et anthropomorphiques. Selon que nous soyons plus sensibles à l’organisation du monde naturel et cosmique, à la nécessité d’une unité politique bienveillante et juste, à une exigence morale forte, etc. on projette sur un Dieu nos désirs, ici un Dieu architecte et raisonnable, là un Dieu Père, là encore un Dieu juge et moraliste. La transcendance de Dieu permet d’échapper à toute essentialisation hâtive. Et la « nature » de Dieu s’avère être, comme le berceau des origines de l’humanité, un véhicule à roulettes : elle se balade d’une contrée à l’autre, selon la pente du sol et les obstacles du chemin. Elle dégringole, tel le landau d’Eisenstein, les marches de l’escalier qui mène aux sous-sols de la condition humaine… et le bébé est perdu en cours de route.

Je ne vais pas ici discuter de la pertinence du concept de transcendance. Il colporte une signification différente selon les philosophies et les religions. J’ai tendance à penser qu’il est un concept pratique pour éviter d’affronter la condition existentielle et politique de l’homme, mais surtout qu’il est mal placé pour tenter d’y répondre. « D’y répondre », j’entends, au sens où on a besoin de mots pour suggérer une signification et se remettre en route, pas « d’y donner des solutions ». En d’autres termes, le concept de transcendance est second et non premier. Ce qui est premier, c’est la relation entretenue avec ce concept, et c’est la conjugaison entre lui et l’événement « il existe un monde ». C’est-à-dire s’interroger à partir non du nécessaire (trop soumis à des rationalités d’un autre âge), mais du contingent : le réel, l’existence surgit, survient gratuitement, comme un cadeau, peut-être bénéfique, peut-être empoisonné ou explosif. Nous sommes conduits à essayer d’éviter de penser en termes de causalités, de nécessités ou d’explications, mais à partir de la surprise et de l’étonnement. Voilà pour l’événement. J’avoue, à titre personnel, n’avoir jamais oublié cet étonnement d’exister, même s’il est générateur alternativement d’angoisse et d’émerveillement.

À cela, j’ajoute une petite coquetterie venue de ma formation et de mon empreinte scientifique : il n’existe rien en dehors d’une relation. L’espace lui-même, le temps ne surgissent que par relations d’équivalence, relations d’ordre, de relations de différenciation. Je suis un penseur papillon post-Einstein, post Niels Bohr. Que voulez-vous ! C’est ainsi. Choix arbitraire, me direz-vous ? Peut-être. Dites-moi comment prouver, voire justifier une existence en soi ? Voir Monsieur Kant ! On a déjà bien du travail avec les phénomènes. Notre expérience ontogénétique (celle de notre évolution et de notre prise de conscience individuelle) progresse par différenciation et par relation : la conscience de soi n’apparaît que dans un second temps, via le langage, le jeu et le travail. De même l’histoire du monde physique et l’évolution biologique et écologique montrent que les êtres surgissent par différenciation, information et organisation, avec un coup de pouce du hasard, et non par génération spontanée, par magie ou par action divine. Et ils doivent lutter contre l’entropie (attribut de l’énergie libre qui ramène les êtres complexes à un système inférieur indifférencié) pour exister. J’aurais l’occasion d’y revenir.

Dans l’affaire, l’idée d’un Dieu unique, même s’il est transcendant, risque d’être à la fois étouffant (en empêchant la différence) et inintéressant (il est coupé de l’aventure humaine et cosmique). Autant s’en passer. Les quatre figures divines précédentes ont engendré autant de formes de doutes et d’athéisme, inverses des idolâtries, magies et unilatéralismes de toutes sortes. Ce qui ne nous avance pas beaucoup !

Alors, faut-il renoncer au monothéisme ? Analysons trois autres figures divines. Le polythéisme, le panthéisme en pleine ascension actuellement, et le Dieu Amour copain-copain, très à la mode dans les communautés affectives chaudes.

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