Investigations trinitaires (02) : ouverture, deux autres variations.

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (Ouverture) -suite –

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Résumé : ici sont abordées deux autres représentations monothéistes de Dieu. Le Dieu transcendant et libre ; le Dieu grand architecte ou grand informaticien de l’Univers.

La deuxième grande figure divine est liée à l’aspiration humaine à la liberté. Elle se projette dans l’image du Dieu libre, infiniment libre. « Dieu fait ce qu’il veut », entend-on parfois. Même si cet acte volontaire viole parfois les lois de la nature, celles du bon sens ou si elle ébranle les convictions morales. Pourquoi pas, après tout ? Sauf qu’aujourd’hui, ce discours ne convainc pas totalement.

Partons de la caricature. Le Dieu infiniment libre « qui fait ce qu’il veut » crée un monde selon son bon plaisir. La porte est ouverte pour l’arbitraire : les caprices des dieux sont connus dans les mythologies, pas seulement dans les fromages, et pourquoi pas dans le cadre du monothéisme. Sans raison, la versatilité de la pensée divine dérape aisément vers des actions qui relèvent de la magie ou d’une toute-puissance despotique et partiale. Mais ce n’est pas tout : elle risque de décourager les chercheurs de sagesse et de sens, ainsi que ceux qui tiennent la rationalité en haute estime. Un mot maladroit, et hors contexte, de Paul de Tarse affirmant que la « sagesse » de Dieu est folie pour les hommes a été interprétée contre le légitime travail de la raison… et il a bien servi les tyrans et magiciens qui se sont légitimés de la puissance de Dieu pour manœuvrer les populations. Arrêtons-là la caricature.

L’infinie liberté de Dieu fonde la position philosophique et religieuse selon laquelle les raisons d’être et d’agir du divin sont insondables. Il est impossible pour les hommes, pour les êtres conscients et rationnels de comprendre sa vie et son œuvre. Épistémologiquement parlant, ce point de vue est robuste. Les philosophes et théologiens ont inventé le mot « transcendance » pour qualifier les réalités inaccessibles aux sens et à la raison humaine. Dans son sens le plus courant, une réalité transcendante se situe au-delà de toute démarche intellectuelle déductive, inductive, symbolique et au-delà de toute expérience sensible. Le concept de « transcendance » appliqué au divin concentre en même temps l’infinie liberté de Dieu et l’impossibilité de faire sa connaissance, de le connaître. Il est inaccessible à nos pauvres petits entendements, à nos misérables expériences et à nos impuissantes et ridicules raisons. Les raisons de l’existence humaine, de l’existence naturelle et cosmique, lui appartiennent selon sa libre volonté. Il est le Tout Autre, le Dieu de la nuit privée d’étoiles, l’être incompréhensible, voire le Non Être. Bien.

Pour être franc, la représentation divine de la transcendance est très tentante et très stimulante pour l’intellect. Elle a engendré les grandes philosophies et les grandes mystiques de la nuit obscure, de « l’au-delà de tout », du Dieu caché et voilé. Elle préserve de toute idolâtrie et de tout rationalisme prétentieux. La transcendance est souvent confondue, dans les médias, avec la spiritualité. L’essai présent, du reste, n’est pas sans son influence, puisque, le lecteur s’en rend compte, il commence par analyser, trop précipitamment sans doute, les figures divines incomplètes et ambiguës. Puis il refuse de se reposer sur le matelas confortable des acquis, dans un refuge intellectuel abrité des vents et de la glace. Je reconnais par conséquent la validité de la notion de transcendance divine, associée à l’idée de liberté. Sous la condition, naturellement, de ne pas en rester là. En effet, la démarche ascendante qui progresse par négations, celle donc qui complète la conception transcendante du divin, risque de se laisser piéger par la pensée disjonctive : ceci est vrai, ceci est faux… OK pour les fausses images et les fausses routes. Prudence pour affirmer que les vraies sont ici ou là. Or la pensée disjonctive est elle-même discutable. Pour dépasser la pensée disjonctive, il est nécessaire d’apprendre à penser de manière organique, en collant à l’existence vivante. Je reviendrais sur ces questions.

Si la conception du Dieu infiniment libre et transcendant satisfait les intellectuels, les philosophes, les mystiques et les grands priants, elle peut aussi être source de graves dérives dès qu’elle est récupérée par des experts moins scrupuleux, ou si elle est acceptée au pied de la lettre par les personnes plus simples. J’ai le souvenir d’un ancien ami qui, au cours d’un repas, avait balayé d’un revers de la main toute théologie et toute métaphysique au nom de la transcendance. Il est impossible de connaître une quelconque essence de Dieu, ni de prouver son existence, mais plus largement de comprendre ce qui se cache derrière le réel. Il est voilé -cet ami était physicien et se référait, abusivement pensais-je, à la physique quantique et à ses paradoxes-. Contentons-nous de vivre le quotidien et de résoudre les problèmes qui nous sont accessibles. Rien de nouveau sous le Soleil : ce discours est très à la mode, aujourd’hui. Il est souvent entendu à la fois dans les milieux médiatiques, dans certains cercles intellectuels et dans les conversations de salon ou de bar. Entre-temps, mon ancien ami est devenu gourou, s’est entouré de nombreux disciples, il s’affiche comme expert des consciences et des comportements, à la limite de la manipulation. Je l’ai perdu de vue. Voici le danger : sous prétexte que la raison du monde est inconnaissable et qu’il faut être initié pour en connaître les secrets du Royaume, la route est tracée pour tous les experts et magiciens de tous ordres qui en possèdent les clés. Démarche séduisante, car nombre d’hommes et de femmes d’aujourd’hui sont attirés vers l’étrange, l’inconnu, l’exotique.

Un autre risque, plus naïf celui-là, entendu chez de nombreux croyants ou crédules : puisque le mystère et les voies divines sont incompréhensibles et que la liberté de Dieu est infinie, on se satisfait volontiers des injustices et des souffrances du monde : les épreuves, c’est Dieu qui les veut, dans son dessein et son bon vouloir caché. Ou pire encore, on les justifie : les souffrances et les injustices sont des moyens de nous rendre meilleurs et plus courageux. Les épreuves que l’on traverse font progresser les âmes. Ben voyons ! Non seulement le dessein de Dieu est insondable, mais en plus on donne « raison » au mal sous le prétexte qu’il est une épreuve, un test, un examen à passer. Paradoxe et déséquilibre : le réel est déraisonnable, le mal a ses raisons. Le dessein divin est non seulement caché pour l’ensemble de la création, mais il l’est aussi pour chacune de nos histoires et existences singulières. Ce discours fréquemment entendu dans les cercles de compassion se heurte à une interrogation de fond : la souffrance a-t-elle élevé moralement quelqu’un ? J’en doute dans la plupart des cas. Elle avilit et détruit plutôt. Si quelques-uns, quelquefois, ont la chance d’être grandis par la souffrance, c’est parce qu’ils étaient bien entourés, et que leur caractère était trempé par l’éducation et le tempérament.

Suivant cette logique, se situe l’espérance en un « autre » monde, projection du Dieu « autre », où seront consolés les cœurs brisés et essuyés toutes les larmes des yeux. L’absurdité et l’injustice triomphent partout dans notre vallée de larmes. C’est trop injuste ! Les méchants et les orgueilleux seront punis. Légitime revendication de la part de ceux qui souffrent ou qui ont peur -et les raisons d’avoir peur ne doivent pas être sous estimées. Opium du peuple ? Besoin de revanche contre l’injustice de la condition humaine et de bien des situations politiques ? Pourquoi pas ? Il y a des lieux où le combat humain ne peut pas vaincre (la mort, la vieillesse, l’entropie de l’Univers, la finitude des corps, des espèces et des communautés etc.). Bien des idéologies jouent un rôle pas très différent des gourous en prétendant combler ces trous et vaincre ces adversités. Il paraît donc plus pertinent, apparemment, d’espérer une victoire définitive sur ces maux dans un « autre monde », où les loups habiteront avec les agneaux et où les nourrissons dormiront sur les nids des cobras. Seulement, si le Dieu transcendant qui offre en partage son monde « autre » est un Dieu libre et quelque peu arbitraire, qui sait ses critères de jugement, de ses acquittements et de ses condamnations ? La loi de Dieu n’est pas celle des hommes, entend-on dans les sermons. Mais alors, si l’homme n’a aucun moyen de préjuger les critères de discernement divin, quel est le sens de l’action humaine ? À quoi bon agir ? Empêtré dans cette logique, il fut des temps où l’on pataugeait, puis se battait, voire s’entre-tuait autour de l’idée de « prédestination ». Selon les décisions transcendantes divines, certains individus étaient destinés au Salut, tandis que d’autres étaient destinés à la damnation éternelle. Cette sottise continue à fonctionner dans nombre de communautés et d’esprits.

Autre effet de la conception transcendante et infiniment libre de ce Dieu qui « fait ce qu’il veut » : Lui et ses envoyés se moquent des lois de la nature. Elle justifie les phénomènes miraculeux qui enveloppent les grands, mais aussi les petits, spirituels. Les activités des grands personnages religieux, et parfois même politiques, sont accompagnées de miracles qui violent impunément les lois physiques, biologiques, voire cosmiques, au nom de la grâce divine et de la liberté du Dieu qui les inspire et les guide. Je ne nie pas l’existence de phénomènes étonnants et incompréhensibles. Cela arrive : ayant fréquenté plusieurs fois la ville de Lourdes et ayant croisé de discrets mystiques assez étonnants, je suis bien obligé d’admettre des guérisons surprenantes et des événements inattendus. Expliquer ces prodiges par quelque effet psychosomatique ou à partir d’un rationalisme futuriste est un peu précipité. Je refuse, pour ma part et dans la cohérence de l’essai présent, d’affirmer qu’il s’agit de violation de « lois de la nature » : qu’on m’explique ce qu’est la « nature », et que sont ses « lois » ? Cependant, indépendamment des récits et des faits, ils sont de plus en plus rares et ils semblent plus relever d’une fonction pédagogique ou éthique que d’une auto-reconnaissance divine des personnages en question. On remarquera que, comme par hasard, les progrès scientifiques les font disparaître, même autour des grands personnages récents : Gandhi, Luther King, Mandela etc. En ce qui concerne les petits personnages à prétention spirituelle ou les nouveaux magiciens du matin, la manipulation n’est pas loin d’être perverse.

La glissade entre la conception transcendante et infiniment libre de Dieu et l’athéisme paresseux est aisée. Après tout, pourquoi se casser la tête et attendre quoi que ce soit d’une divinité transcendante puisqu’elle est incompréhensible et que sa volonté est arbitraire. Autant ne pas se poser de questions, affirmer simplement la non existence d’une quelconque divinité, bienveillante, malicieuse et indéterminée, et travailler nous-mêmes à résoudre les énigmes de la vie et des injustices sociales et existentielles. J’appelle « athéisme paresseux » cette forme d’athéisme quiétiste qui consiste à nier a priori toute possibilité d’existence à ce qu’on ne comprend pas. Elle est simplement le symétrique inversé du crédule fidéiste qui affirme tout fort qu’il faut croire sans comprendre, au nom d’une « révélation », de dogmes et de confessions de foi, qu’il ne faut pas interroger au risque de blasphème. J’oppose cet « athéisme paresseux » à un athéisme authentique qui reste sur ses gardes dans ses affirmations et se veut éthique (contre les abus religieux et magiques, pour la lutte vers des conditions humaines meilleures), méthodologique et anti-dogmatique (dans la ligne des positivistes et des agnostiques prudents).

L’association des deux premières figures divine n’est pas sotte. La liberté infinie se conjugue avec la bonté paternelle. Elle permet de s’affranchir de la terrible menace d’une conception d’un Dieu arbitraire « qui fait ce qu’il veut ». Puisque Dieu est transcendant et incompréhensible d’une part, qu’il gère le monde tel un Père ou un Empereur soucieux de ses sujets, de ses fils, il associe mystérieusement la toute puissance de la bonté et celle de la liberté. S’il crée, c’est pour un dessein positif, pour lui-même et pour sa création et ses créatures. Toutefois, dans l’affaire, les humains -et peut-être d’autres êtres créés conscients dans l’Univers- restent infantilisés dans le meilleur des cas, humiliés dans le pire. J’ai le souvenir d’un jeune théologien, à coloration traditionaliste, tout frais émoulu de son doctorat, affirmant avec autorité et sans contestation acceptable, que l’activité de l’homme est vaine, car seul Dieu résout toutes les interrogations et toutes les injustices. Soyons humbles, soumis, restons collés avec patience à la terre, à la Terre, avec un peu d’humour et de bonne humeur… et tout ira mieux. Dieu fait tout. J’invite ceux qui se contentent de ce type de proposition à aller raconter cela à un malade qui se tord de douleur sur son lit d’hôpital, ou pire encore, à un juif qui entre dans une chambre à gaz ou à un cambodgien agenouillé dans sa rizière qui attend la balle du khmer rouge qui va lui exploser la nuque. Pardonnez-moi ces exemples un peu provocants. Je peux aussi les convier à venir travailler avec des artistes ou des musiciens qui livrent leur vie à leur œuvre, ou des scientifiques qui restent des journées et des nuits dans des laboratoires pour résoudre un problème théorique ou une difficulté d’ingénierie. L’homme peut être un monstre, oui, mais aussi un génie ou un besogneux au service de l’humanité et de la vie. Il possède les clés du sens de son existence, tout autant qu’un Dieu bouche-trou de nos prétendues incompétences.

Qu’on soit clair : je ne nie pas la finitude humaine et les limites de notre connaissance. Mais elle ne doit pas servir de prétexte à l’invasion de légèretés religieuses et métaphysiques, claironnées par des clercs qui se protègent dans leurs institutions.

Il n’y a pas de raccourci vers des réponses faciles. Analysons une dernière fois l’idée de « liberté infinie » d’un Dieu Créateur et transcendant. Ce Dieu, si on le dit créateur d’un monde et surtout de consciences capables de l’imaginer, voire de l’interpeller et de le mettre en examen, est-il si libre que cela ? La liberté infinie, au sens de volonté arbitraire, n’est-elle pas une abstraction qui perd de sa signification à partir du moment où il existe un monde réel qui n’est pas divin ? Peut-être, pour les croyants et les penseurs qui adhèrent à cette représentation, serait-il plus cohérent (au sens organique du terme) d’accepter qu’en créant un monde, ce Dieu n’est pas si libre que cela. Il perd un peu, voire totalement, disent certains mystiques, de sa liberté : Il se replie dans le néant. L’idée de « liberté de Dieu », caché dans son essence d’une part, dont la volonté est incompréhensible d’autre part, est une abstraction qui résiste bien, mais insuffisamment aux questions posées par l’existence, par la revendication légitime humaine de justice et de bonheur et par la structure même du réel tel qu’il se présente à nos enquêtes. Et si ce Dieu perd de sa liberté en créant un monde en dehors de lui-même, il fait surgir un lien par rapport à ce monde qui le rend accessible. Accessible comment ? Je ne donne pas de réponse. Nous sommes dans une réflexion spéculative.

Ici, le lecteur doit voir poindre une lueur qui scintille dans la réflexion présente : n’est-ce pas notre raisonnement logique qui défaille ? La logique disjonctive, j’entends. Celle qui sépare, qui oppose, qui disjoint, qui dissocie entre vrai et faux, entre bien et mal, existence et non existence, entre liberté et déterminisme, visible et invisible, immanent et transcendant, entre un et zéro, entre possible et réel.

*

Troisième figure divine : le Dieu architecte, mécanicien, informaticien, premier moteur, principe de toutes causes etc. Récemment, je lisais les propos d’un grand scientifique anglais, spécialiste de cosmologie et handicapé physique depuis la naissance… Beaucoup de mes lecteurs le reconnaîtront. Il est très gênant d’oser relativiser les propos d’un personnage aussi brillant et respectable. Avec justesse, il s’oppose à l’idée d’un grand Architecte de l’Univers, en expliquant que l’Univers se suffit à lui-même. La première proposition est légitime, la seconde lue sans conditions est plus douteuse.

À l’opposé du Dieu transcendant et infiniment libre, il existe une représentation divine qui fit les beaux jours du Siècle des Lumières, mais qui court à travers l’histoire depuis les origines : il s’agit du Dieu Suprême Raison, Suprême Rationalité -au sens scientifique et non dialectique du terme-. Dieu est un Super Architecte, un Super Mécanicien, qui a conçu, puis créé un monde à la mécanique parfaite… ou, à la rigueur, à la mécanique la meilleure possible. Il est la cause première de toutes les causes dites secondes, le principe de tous les mouvements, de toutes les énergies, de toutes les formes et de toute la matière. Regardez les lois de la nature, les lois physiques, l’ahurissante organisation de la matière et plus encore de la vie biologique et des écosystèmes sur notre petite Planète (et sans doute ailleurs), sans parler des arcanes du cerveau et des sens capables de produire de la conscience, de l’esprit, de la pensée, de la musique, des arts, de l’ingénierie, du droit, de la médecine, de l’amour. Dernier en date : le Dieu hyper-horloger qui a tellement bien réglé les paramètres du mécanisme de l’Univers que la moindre modification d’une des constantes (vitesse de la lumière, constante de Planck, constante de gravitation, constante de structure fine, constante de Boltzman, etc.) fait basculer ce monde dans le chaos.

Non seulement ce Dieu est un super architecte ou un hyper horloger, mais il est aussi un extra-informaticien. Il a tout programmé dans sa raison éternelle, infinie et instantanée (Dieu est en dehors du temps, paraît-il), puis il laisse le mouvement de sa création se dérouler selon les lignes de code du programme initial. Il lui suffit d’appuyer sur « start », comme celui de l’inénarrable Monsieur Portail(s) américain de la Silicone Valley, sa micro douceur et ses multiples fenêtres enchevêtrées. Sauf que les bugs sont moins dévastateurs ! La chiquenaude initiale, dont se moquait notre Pascal national. Il est amusant de constater que les mêmes qui, d’un point de vue global, se posent comme observateurs objectifs et donc abstraits d’un monde entièrement mécaniste et programmé, estiment que l’homme n’est lui-même qu’une super machinerie. Zut alors ! Drôle de machinerie capable de penser la machine. Il va falloir trouver une parade. Bon, acceptons, il faut un peu de liberté pour les êtres humains et autres consciences éventuelles, capable d’autonomie, de délire imaginatif, de musique dodécaphonique ou de free jazz, dans ce mécanisme si bien huilé. Ils doivent donc avoir un statut un peu particulier. Les croyants en ce Dieu architecte et informaticien inventeront l’idée d’une âme, libre et intelligente donc, à l’image du Dieu créateur. Les non-croyants, qui critiquent cette image tout en acceptant l’idée d’une belle mécanique, s’enliseront dans le marécage d’un monde capable d’auto-engendrer son propre déterminisme. Admettons. Le marécage est aussi un lieu de vie.

Bien des religieux se sont satisfaits de cette conception. L’âme libre dans un corps soumis au déterminisme de la nature, belle invention de la philosophie dualiste et des religions manichéennes, convient. Il faut donc sauver cette âme des cruautés de la nature. On invente ainsi la notion de « grâce » qu’on oppose à la nature et qui permet à l’homme d’entrer dans une histoire du salut. La « grâce », action gratuite étymologiquement parlant, est une concession faite au Dieu libre et transcendant par le Dieu mécanicien. D’un côté la nature suspecte qui fonctionne avec ses lois ; de l’autre la grâce qui permet à l’humanité et à chacun de s’engager dans une aventure qui l’arrache à la finitude naturelle. On remarquera que la liberté divine se conjugue avec le Dieu mécanicien, mais qu’on est en droit de se demander quelle raison a poussé ce Dieu à concevoir ce monde de cette manière-là. Cette interrogation n’a pas échappé à l’histoire de la philosophie.

Les spécialistes connaissent le célèbre et houleux débat épistolaire entre ce savant anglais, nouveau Moïse qui dévoila les secrets de la mécanique céleste et personnage central de Gotlib dans la « Rubrique à Brac », et cet autre grand savant et philosophe allemand, inventeur du calcul différentiel, et objet de raillerie de notre Voltaire national dans son petit roman « Candide ». Le second, que chacun reconnaîtra, représente le type même du croyant en un Dieu mécanicien et, avant la lettre, informaticien. Ce monde est le meilleur possible. Il ne peut pas être parfait puisqu’il n’est pas Dieu. M’enfin, c’est déjà pas mal. L’objet principal du débat de plusieurs années, qui fut d’une haute tenue, même s’il finit par quelques noms d’oiseaux, était une discussion autour de la place de l’action divine dans l’Univers. Pour le premier, Newton donc, vous l’avez reconnu, le monde tient par ses lois et que sans elles, il sombrerait dans le chaos et le néant. Ces lois sont le « sens de Dieu », la présence active et inaltérable de Dieu dans l’Univers. Sans le savoir, Newton reprenait des idées qu’on trouvait déjà dans le modèle contre lequel les savants de l’époque s’étaient opposé : le modèle de Ptolémée et d’Aristote. Vagabondage des idées. L’aventure humaine est intégrée dans cette aventure de l’Univers. Le second, Leibniz donc, vous le reconnaissez aussi, dont la perruque valait bien celle du Roi Soleil, Louis XIV, estime que le Dieu mécanicien a créé l’Univers le meilleur possible, qu’il est terminé, qu’il tourne rond, tout seul comme un grand, et que la seule action divine consiste à aider les hommes à trouver leur salut.

Les deux grands savants représentent en réalité les deux polarités du Dieu mécanicien, que l’on retrouve ensuite dans les conceptions modernes, qu’elles se veulent religieuses ou athées. L’anglo-saxon Newton reproche à Leibniz d’ouvrir la porte à l’athéisme : on n’a plus besoin de Dieu puisque le monde est créé et qu’il fonctionne tout seul ; dans le monde de Leibniz, la notion de grâce devient affaire de croyance personnelle. L’avenir a donné raison à Newton dans son accusation, et donc à Leibniz dans ses affirmations. L’allemand Leibniz, de son côté, s’amuse du Dieu imparfait du savant anglais qui a besoin de lois pour maintenir l’ordre au-dessus du chaos, comme un horloger qui passe son temps à remonter sa pendule. Dieu est donc partout présent et la pensée de Newton est un panthéisme caché. Chacun va préciser son point de vue jusqu’au moment où Newton reproche à Leibniz son manque de religiosité.

Selon les perspectives, les adhérents et les critiques de cette représentation divine, se reconnaissent parfois d’un côté, parfois de l’autre. Les raisons de s’émerveiller devant l’extraordinaire et complexe machinerie de l’univers, dont le fonctionnement semble suivre un ensemble de codes et d’informations élaborées a priori dans une intelligence supra-naturelle, font pencher la balance du côté du philosophe allemand. L’aventure de la grâce, on peut s’en passer, et à la limite Dieu aussi : Laplace expliquera à Napoléon que l’hypothèse « Dieu » n’est pas nécessaire dans son système du monde. De l’autre, la place du hasard, les situations chaotiques, l’émergence de structures adaptées, à la limite de miracles qui peuvent faire supposer une intervention divine, font pencher le cœur vers les conceptions du savant anglais. Il y a au minimum des raisons de garder l’interrogation ouverte, au maximum une présence permanente d’une action divine au sein de l’Univers. Et ne parlons pas de la présence humaine qui est voulue non pas seulement du côté de la grâce, mais aussi du côté de la nature. Les courants de l’Intelligent Design comme les idées du « Principe Anthropique » (qui postulent que les constantes de l’Univers ont été conçues pour la possibilité de l’apparition de l’homme) font penser à la position de Newton, À titre personnel, j’oscille entre les deux, en me méfiant de l’Intelligent Design, un peu trop hâtive à vouloir faire entrer du religieux dans les sciences, et en gardant une réserve face aux formes d’athéisme un peu pressées qui affirment la suffisance logique de l’Univers en soi : physiquement parlant, peut-être, ontologiquement parlant, c’est un peu précipité. Mais j’avoue mon émerveillement quand je lis une encyclopédie de la nature, ou que je regarde une émission sur la télévision ou un site scientifique sur internet. L’émerveillement ne prouve rien du tout, sauf s’il est posé comme événement premier de la conscience dans une réalité où tout peut être lu comme tissu d’événements par-delà toute subjectivité et toute objectivité.

Ah, j’oubliais : avant les sciences modernes, des philosophes ont pensé remonter au divin à travers une chaîne des causes. De causes secondes en causes secondes, on remonte à une cause première, transcendante, cause de tout, mais non causée. Ça va, vous me suivez ? Un principe premier, dit-on aussi. La tradition aristotélicienne avait déterminé quatre causes : des causes formelles et matérielles (conception philosophique quelque peu obsolète, que j’ai appelée autrefois une philosophie de potier), cause efficiente (qui fait fausse route dans sa conception de l’espace, du temps et du mouvement : pas le temps, ici, d’approfondir), cause finale ou finalité qui elle, pose de vraies questions. La notion de causalité, mise à part la critique des philosophes sceptiques comme Hume, résiste mal à une conception organique du réel. La vie s’organise en boucles d’actions et de rétroactions, dans une conception énergétique du réel où tout est flux -mouvements et changements de mouvements- et où les apparentes stabilités restent des tourbillons provisoires, limités dans l’espace et dans le temps. Les effets rétroagissent sur les causes. Même les causes finales : la finalité rétroagit sur les images et les représentations conceptuelles qu’on s’en fait. C’est très bien, tant que tout cela reste vivant et ne se fige pas dans des dogmes ou des idéologies. Ce paragraphe n’est pas directement l’objet de l’essai présent. Il est juste une mise en garde vis à vis des raisonnements logiques et linéaires qui usent et abusent de la notion de causalité.

Les notions d’ordre et de désordre, de grâce et de nature, ont un peu vieilli. Dans l’Univers de Leibniz et des partisans d’un Dieu grand Architecte, mécanicien ou informaticien de l’Univers, la grâce agit telle une magie miraculeuse qui s’oppose au déterminisme de la nature. Nature humaine comprise. Le dualisme sous-jacent devient vite inconséquent, voire irresponsable : opposer l’homme à la nature mène à certains excès que l’on mesure bien aujourd’hui. On comprend la position de Newton qui affirmait qu’en fin de compte, le Dieu de Leibniz menait droit à l’athéisme scientiste. Et de fait, à défaut d’une présence divine quasi physique dans l’Univers, ce que met en évidence l’évolution des sciences, la position athée est bien plus cohérente : le dualisme ne tient pas. Il y a peut-être un Dieu créateur, mais il appartient au passé. On s’en fout. Quant à l’idée du Dieu imparfait -ou acteur direct- dans l’Univers et dans l’histoire, celui qui se rapporte à Newton, il mène à une forme de religiosité cosmique et affective dont il est facile aussi de se moquer -tant qu’il ne prend pas le pouvoir !-. Même si l’on rejette l’idée de Dieu, on peut remercier la position newtonienne et naturaliste de reconnaître l’humanité, dans son histoire et dans sa culture, comme être naturel.

Descartes, quelques décennies auparavant, empêtré dans l’opposition entre un Dieu suprême intelligence et un Dieu hyper liberté, s’est réfugié dans l’idée d’un Dieu infini et actif, où liberté et rationalité se rejoignent comme deux asymptotes. Il semble ramener la solution de cette contradiction à la seconde représentation du divin, celle de la nuit et de la transcendance. Mais conservons son intuition d’un infini actif. Elle sera utile dans la suite de l’essai.

Toutes ces conceptions du divin dans l’Univers de penseurs qui se mettent finalement à la place de Dieu lui-même oublient que ce sont des hommes qui les produisent. Or l’homme est partie prenante de l’Univers physique et biologique, non seulement par son corps et ses sens, mais aussi par l’empreinte imposée et façonnée par son histoire cosmique et phylogénétique (celle de l’Évolution naturelle)… empreinte qui structure aussi, en sous-couche, les catégories et les présupposés de sa pensée. L’histoire de la conscience et du langage et l’expérience ontogénétique (celle de l’individu qui prend conscience de soi) complètent ces présupposés. Tous concourent à orienter la réflexion dans telle ou telle direction. Je n’apprends rien à personne. Nous ne sommes ni des anges abstraits qui observent le monde derrière leur verrière, ni des satellites qui survolent un paysage de montagnes, ses reliefs et ses vallées, mais plutôt des plongeurs équipés de scaphandres autonomes qui nagent au sein d’un océan dont ils ne voient que l’environnement qui les enveloppe et les traverse. Le scaphandre s’améliore avec le temps, mais il ne peut enfermer la mer dans la combinaison. Les belles constructions scientifiques qui infèrent l’idée d’un Dieu mécanicien, programmateur de génie, ou un mauvais horloger, qui remonte le mécanisme en permanence, ne sont jamais que des représentations et des outils de l’intellect humain, formatés par une méthode et informés par des dispositifs expérimentaux correspondants à cette méthode. Même si le corps humain plonge ses racines dans l’Univers.

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