Investigations trinitaires (5) : interlude. Trinité et autres mondes.

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (5) – Interlude : Trinité et exoplanètes –

Investigations trinitaires 4 – Dieu des Prophètes – Article précédent

Résumé : L’histoire chrétienne et celle de la philosophie occidentale ont conduit vers un monothéisme ou un athéisme très anthropocentriques… voire très individualistes. En même temps, la cosmologie dévoile la possibilité d’autres lieux habités dans notre univers multiforme. Peut-on articuler le tourbillon trinitaire, fruit d’une révélation liée à une histoire singulière,  avec d’autres aventures spirituelles et plus universelles ? Je ne propose pas de réponse pour l’instant. L’article reste ouvert aux multiples réflexions sur ce thème.

Anthropocentrisme

Ici, je m’autorise un aparté entre les différentes figures divines que j’ai exposées. Pourquoi ? Parce qu’apparemment très éloignée des développements habituels de la théologie, la question de la possibilité d’autres mondes habités que la Terre, m’a obsédé depuis l’adolescence. Elle fait partie des fissures théologiques et philosophiques que j’imaginais minimes au départ, mais qui se sont élargies avec le temps.

Le titre de cet article « Trinité et exoplanètes » juxtapose deux pôles infiniment éloignés l’un de l’autre. Il y a une trentaine d’années et à quelques mois d’intervalle, j’avais interrogé deux théologiens de tendance intellectuelle différente, sur la possibilité d’autres planètes vivantes et habitées. Le premier avait répondu : « Ha ! Ha ! Ha ! ». Le second m’avait affirmé : « c’est impossible car le Christ est venu sur la Terre ! ». J’aurais pu en rester là et me dire : « foin de ces bavardages théologiques et allons étudier des choses plus sérieuses ». À la même époque, je suivais des cours de physique théorique et j’avais la chance de travailler avec des chercheurs du CNRS et de participer à l’équipe enseignante d’une faculté des sciences. En fait, ces réponses vexantes m’ont au contraire contraint à vouloir creuser, l’interface entre la théologie de la création et la cosmologie.

À la décharge de mes deux interlocuteurs, ces années-là étaient dominées dans la théologie catholique par la question de la christologie et du salut des hommes à travers l’expérience douloureuse de la passion et de la résurrection de Jésus. Rares, voire inexistants, étaient les penseurs qui osaient affronter un autre type d’interrogation, liée à la cosmologie ou à la Création. Elles paraissaient oiseuses, d’où l’hilarité du premier théologien et la réponse facile du second. Sur le coup, les retours des deux théologiens ont anéanti mon désir initial d’approfondir. Parallèlement, le monde intellectuel non catholique et académique était traversé par les débats autour de l’ouvrage de Jacques Monod : « Le hasard et la nécessité ». Celui-ci encourageait les idées selon lesquelles, d’une part l’homme est le produit du hasard des mutations biologiques, d’autre part l’évolution naturelle sur la Planète Terre doit être unique dans l’Univers. L’apparition d’une biosphère et l’émergence d’une conscience réfléchie sont contingentes et aléatoires. Curieusement, scientifiques et théologiens, voire philosophes, s’accordaient sur la conviction que le phénomène de la vie et la montée conscience étaient singuliers, non répétables. Les théologiens s’en satisfaisaient, puisqu’il confirmait l’anthropocentrisme et ils pouvaient spéculer tranquillement sur le salut de l’humanité. Les philosophes et scientifiques de tendance matérialiste étaient rassurés sur le substrat matériel de toutes choses et sur les possibilités offertes par les mécanismes du hasard. S’intéresser sur la possibilité d’autres mondes habités n’était que de la fabulation et de la perte de temps. La vie et la conscience ne sont que des épiphénomènes.

Du côté du religieux, il y avait certes quelques farfelus qui, dans la ligne de « l’Intelligent Design » ou du « Principe Anthropique », tentaient de poser le problème en des termes reconnus par la communauté des experts. « L’Intelligent Design » est une tentative de croyants de démontrer, à travers l’intelligence de la nature, l’existence d’un Dessein divin dans l’univers. Ils n’ont pas assez lu Kant qui rappelle que l’existence de Dieu ne se démontre pas, ni les mises en garde du Vatican concernant le concordisme (essai d’accorder la Bible avec les résultats scientifiques). Le « Principe Anthropique », plus sérieux à mes yeux, est un projet de prolongement du Principe Cosmologique, dont je reparlerai : en gros, puisqu’il y a la même matière et la même énergie partout dans l’univers, pourquoi n’y aurait-il pas également les germes de la vie et celles de la conscience. Mais globalement, à l’époque, ces réflexions n’ont jamais été prises au sérieux ni par les théologiens, ni par les scientifiques. Du moins les plus médiatiques, à de rares exceptions près (à Louvain, par exemple).

À titre personnel, je n’ai pu me contenter de ces réponses condescendantes, d’autant plus que comme physicien passionné par l’infiniment grand, l’infiniment petit et le rapport entre simplicité et complexité, j’étais sans cesse confronté à ces questions. Par ailleurs, l’aventure biblique, puis l’histoire de la pensée, qu’elle soit religieuse, philosophique ou naturaliste, m’émerveillaient. Alors : comment établir un pont entre ces deux perspectives aux antipodes l’une de l’autre, même près l’armistice signé entre science et foi dans l’église catholique et les églises protestantes historiques, un siècle après le Concile Vatican I qui avait scellé le passage par un mur peu perméable, plus de trois siècles après les déboires de Galilée, et quelques décennies après la découverte de l’évolution naturelle. Quelques infiltrations avaient été tentées par le biologiste et paléontologiste Pierre Teilhard de Chardin, par le cosmologiste Georges Lemaître, par le mathématicien Alfred North Whitehead et quelques autres… moins connus. L’ouvrage de Hans Jonas « Le phénomène de la vie », que j’ai analysé ligne à ligne et présenté lors de conférences, a cristallisé les interrogations philosophiques. Leurs tentatives m’ont éclairé, mais n’ont pas suffi à me fournir des solutions, si celles-ci existent. À travers mes études de théologie, la découverte du Christianisme comme produit d’une histoire et d’une conscientisation progressive du concept et de l’action divine dans l’univers, dans un peuple singulier, dans l’épopée humaine et dans l’intimité des consciences personnelles, m’a arraché à un questionnement trop spéculatif. L’incroyable vivacité des querelles théologiques et philosophiques, autour de la Méditerranée antique, dans la Patristique, à l’époque médiévale et moderne, pré et post-Lumières, m’ont stimulé.

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Se libérer de l’emprise intellectuelle de la théologie.

L’agitation théologique m’a excité lorsque j’ai découvert que le monothéisme n’avait rien de monolithique. Le monothéisme cristallise l’effort conceptuel et historique d’une humanité cherchant l’unité du sens de son existence et l’affranchissement des contraintes de la nature. L’évolution historique vers le monothéisme, en tant qu’évolution j’entends, a plus de signification que celle d’une vérité religieuse ou métaphysique en soi, même si le monothéisme est incontestablement une avancée de la capacité de penser par abstraction. Le paganisme, la religiosité des paysans, bien plus que l’athéisme, a longtemps été l’ennemi à abattre par les clergés. Comment peut-on croire à la présence de divinités cachées dans les gués, dans les arbres, dans le vent, dans les montagnes, dans les volcans, soumises à des caprices incohérents ? Comment peut-on imaginer, comme dans les cosmogonies et les mythologies, des divinités à notre image se disputant entre elles pour rendre compte des réalités présentes ? Par conséquent, il existe probablement une « Raison » cachée, plus profonde, derrière l’apparence cruelle des contraintes et des contradictions naturelles et existentielles. Un Logos. Et pour que cette Raison ne soit pas accessible trop aisément par la raison humaine, elle doit être située au-delà de nos capacités -d’où l’idée de « transcendance ». Je renvoie à mes chapitres précédents. Rappelons toutefois que dans l’épopée biblique, la conscience monothéiste est passée par la monolâtrie (confiance en un Dieu particulier parmi d’autres), par la condamnation de l’idolâtrie et de la magie, et par la confiance en une alliance singulière entre un peuple et sa divinité. Elle n’est pas le produit d’une spéculation abstraite. Mais la rencontre avec la philosophie grecque, romaine ou proche-orientale, a fait glisser ce monothéisme expérimenté des juifs et des chrétiens vers un monothéisme abstrait, a-historique et a-cosmique.

Cela dit, le panthéisme, sur lequel je reviendrais dans le prochain article, qui fut un beau développement de la pensée antique, qui fut aussi une tentation de Pierre Teilhard de Chardin, et presque une profession de foi de Baruch Spinoza, est tout aussi cohérent contre les excentricités de la nature, que le développement spéculatif et théologique sur le monothéisme. J’ai donc longtemps navigué dans ces eaux non tranquilles.

À cet intérêt pour l’histoire, ses figures, ses basculements d’un moment à l’autre, tantôt pragmatiques, tantôt dogmatiques, tantôt critiques, s’est ajouté un intérêt pour les thèmes de la mystique juive, en particulier la Kabbale, lieu de liberté et d’intelligence symboliques extrêmement excitant. Encore une polarité loin de la question d’autres mondes habités et loin des développements abstraits de la théologie rationnelle ? Pas tant que cela. La mystique juive ose transgresser à la fois les certitudes théologiques et les évidences rationalistes, par son goût pour le symbolisme et l’imagination. Je n’avais pas idée de répondre à la question initiale de cet article à travers cette autre navigation, mais la mystique juive m’a aidé à me détacher de la pression dogmatique et spirituelle des grandes institutions, qu’elles soient religieuses, scientifiques ou médiatiques.

Au sein de ces spéculations imaginatives ou rationnelles, et parce que mon expérience spirituelle m’y poussait, il y avait, comme une sorte d’œil du cyclone, le mystère trinitaire. Non seulement celui-ci m’est apparu comme n’étant pas le terminus d’une navigation sur un long fleuve tranquille, mais plus encore les débats autour de son élaboration et de sa sémantique ont semblé condenser en eux toutes les audaces, les dérives et les créativités de la pensée théologique chrétienne… en amont même des développements christologiques ou ecclésiologiques. Et peut-être même en amont du développement de la philosophie et de la métaphysique, voire des conceptions de la vie politique. Lorsqu’on lit par exemple la vision trinitaire des Cappadociens, celle de Basile de Césarée ou de Grégoire de Nazianze, face à celle d’Augustin ou de Tertullien, on détecte les développements futurs de deux mondes divergents dès le départ. Toutes ces turbulences ont été à mes yeux, et elles le sont de plus en plus, plutôt rassurantes.

Je reviendrais sur la Trinité, dans un second temps, pour voir, d’un point de vue théologique, si l’on peut discerner dans le brouillard quelques pistes pour l’articuler avec la cosmologie moderne, en y intégrant la question d’autres mondes habités, et en prenant garde de ne pas sombrer dans le piège de l’Intelligent Design.

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Principe cosmologique et espaces surprenants.

Lorsque j’aperçois une source de conflit possible entre les présupposés de la théologie et les acquis de la recherche scientifique, je privilégie en général les sciences. Dans l’affaire Galilée, je privilégie la position du savant florentin, même si j’essaie de comprendre la position de ses opposants et de ceux qui l’ont trahi. Après la découverte de l’origine et de l’évolution naturelle des espèces, j’ai privilégié les faits établis par Charles Darwin et ses disciples, plutôt que les hurlements scandalisés de quelques pontifes et membres du clergé qui se prétendaient spirituels et meilleurs connaisseurs de l’homme. Il faut savoir toutefois que derrière les apparences factuelles, se cachent des paradigmes ignorés à l’époque, des méta-langages, qu’il ne faut pas craindre d’analyser, de décrypter, voire de critiquer. Parfois, j’ai des relents de positivisme : celui-ci peut, méthodologiquement parlant, être un bon garde-fou. J’ai le même regard bienveillant sur les travaux, observations et expériences, de Sigmund Freud, puis de la psychanalyse, voire ceux de Karl Marx, du moins, pour ce dernier, tant qu’il est resté collé aux faits sociaux et économiques, avant son inclinaison dogmatique vers une philosophie politique à prétention scientifique.

Aujourd’hui, nouvelle interrogation : et si l’apparition de la vie, puis celle de la conscience et de la conscience réfléchie, n’étaient pas le fruit du hasard ? En d’autres termes, j’ai toujours été étonné par la contradiction entre le « principe cosmologique », principe universel de toute la physique -qui se veut, depuis Galilée et Descartes, le fondement de toutes les sciences-, et de l’astronomie, et sa négation dès qu’il s’agit de biosphère, d’écosphère, de « noosphère » : le principe cosmologique dérivé de la vision galiléenne et newtonienne, je le rappelle, postule que les mêmes lois d’une même matière universelle s’appliquent partout (homogénéité) et dans toutes les directions (isotropie), voire dans la durée. La Relativité Générale et la théorie du Big Bang et de l’expansion de l’Univers nuancent quelque peu des affirmations trop absolues, mais globalement, le principe cosmologique reste valable : la même matière, la même énergie, leurs interfaces, les diverses ondes, sont les mêmes partout, même si les étoiles, les planètes, les divers objets astraux sont à des stades différents de leur évolution ou désagrégation. Par conséquent, pourquoi pas les conditions écologiques et les briques moléculaires, chimiques et systémiques qui permettent l’émergence de la vie, çà et là ? Quant au surgissement des modes supérieurs et complexes du vivant, sensibilité, auto-mouvement et auto-évolution, puis celui de la conscience, de la conscience de soi, du langage, de la pensée, de l’organisation sociale, pourquoi pas non plus ? Simple cohérence cosmologique. Les controverses autour de l’entropie et de la néguentropie qui ont agité ces deux derniers siècles n’ont pas répondu à la question. Pour éviter toute équivoque, je n’en infère nullement, à ce stade de ma réflexion, une volonté divine derrière l’apparition de la vie ou de la conscience.

Or voilà que depuis un peu plus de trois décennies, les astronomes découvrent des planètes autour des étoiles proches. Ils détectent même le fait que le nombre de ces planètes dépasse celui des étoiles elles-mêmes… ce qui implique que leur quantité est colossale, des milliards de milliards dans l’univers. De plus, la proportion du nombre de ces planètes dans des zones orbitales où les conditions de la vie sont possibles n’est pas négligeable, puisque ces dernières années, on en repère même dans la région proche du système solaire. La découverte de biosphères n’est qu’une question de temps : on en découvrira peut-être même de notre vivant. Après tout, rien que sur notre bonne planète, des écosystèmes sont décelés dans des lieux apparemment invivables. Et Mars et Vénus semblent avoir eu à un moment de leur histoire les conditions d’un développement organique. L’Univers serait-il « gros », au sens d’une grossesse, de la vie, et pourquoi pas de la conscience, voire de l’esprit ?

La méthode scientifique impose de rester prudent : après tout, aucun signal intelligent n’est jamais parvenu à nos investigations expérimentales. La cohérence du principe cosmologique autorise toutefois à quelques audaces imaginatives, et là, mes enquêtes dans des recherches philosophiques, théologiques, spirituelles, romanesques, se sentent encouragées, même si je quitte ici la nécessaire circonspection de l’esprit critique. La probabilité d’autres sphères habitées est forte. Risquons notre spéculation.

Ici, apparaît un os. Il a été évoqué : s’il existe d’autres biosphères, voire d’autres noosphères, comment se fait-il que nous n’ayons reçu d’elles aucune information, que nous n’ayons eu aucun contact (sauf dans les films et romans de science-fiction) ? Pour l’instant, nous sommes seuls. La réponse est aisée : depuis un peu plus d’une centaine d’années, depuis donc la manipulation technologique des ondes micrométriques, électromagnétiques ou autres, la sphère atteinte par notre dérangement ondulatoire est démesurément infime par rapport aux centaines de millions d’années-lumière de l’univers. La réciproque est vraie : si d’autres « noosphères » ont tenté de communiquer, leur sphère d’ondes communiquées ne dépasse peut-être pas quelques millions d’années lumière et a eu le temps de se dissiper -ou d’être inaccessible à la précision de nos instruments de mesure… en admettant que dans notre cosmos, les différentes formes de vie soient apparues à peu près en même temps que celles de la Terre. Notre technologie est-elle assez puissante pour capter quelque minime signal intelligent d’un minuscule point de l’espace dans la sphère céleste ? Peut-être. Pourquoi pas ? Je suis admiratif quand, depuis mon smartphone, j’envoie un signal qui est capté à des kilomètres par différents récepteurs. Il y a une dizaine d’années, j’ai écrit un roman, inachevé malheureusement, où j’imaginais l’état d’esprit d’une planète consciente située à 800 années-lumière qui, soudain, captait une émission radio de France Inter : en l’occurrence, une émission sur Hergé ! J’y décrivais les perturbations que cette réception engendrait sur des clergés, laïcs ou religieux, sur des institutions diverses, sur des intellectuels et des politiques, lesquels soutenaient, preuves à l’appui, qu’ils étaient uniques dans le cosmos.

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Liberté théologique, Trinité et autres mondes.

Les Pères de l’Église et théologiens médiévaux, occidentaux ou orientaux, d’Origène à Grégoire Palamas, n’ont eu aucune difficulté à accepter l’existence d’autres êtres créés par le Dieu auquel ils croyaient. Même chose dans nombre de religions, juive, musulmane, extrême-orientales, voire dans d’autres philosophies et espaces de pensée. Évidemment, la plupart ont écrit et suggéré ces existences, avant la formulation du principe cosmologique, donc avec l’idée que le monde créé ou apparent était hétérogène : d’où démons, anges, djinns, êtres intermédiaires divers, etc. et pourquoi pas, sortes de noosphères. Ceci est plus difficile à concevoir dans un univers homogène et isotrope, dans l’univers scientifique du Principe Cosmologique traditionnel, avec ses quarks et ses leptons, avec ses interactions fortes, faibles, électromagnétiques, gravitationnelles, etc. Mais rien ne l’interdit.

Et là, nous pouvons commencer à élargir notre propos. Pourquoi ramener ici la vie trinitaire, apparemment objet d’une spéculation théologique chrétienne entre les troisième et cinquième siècle, pour ce qui est de l’essentiel, mais que des philosophes des Lumières, sous influence newtonienne estimaient sans intérêt… à l’exception notable de Hegel. A-t-elle à voir avec le principe cosmologique, avec l’idée qu’il pourrait exister d’autres mondes habités, d’autres biosphères, d’autres noosphères ? Le saut au-dessus de l’abîme théologique est-il d’une témérité telle qu’il mérite que la réflexion stoppe ici ? Admettons. Toutefois, je l’ai écrit : les débats autour du mystère trinitaire ont concentré toutes les grandes questions existentielles, religieuses et psychologiques, politiques et sociales, et aussi cosmologiques. Il s’y trouve déjà la question d’un Dieu prêt à révéler son intimité à un petit être éphémère dans un immense Univers. S’y ajoute la question de la cohérence entre la situation ontologique et structurelle de l’homme dans un univers immense d’une part, et l’apparente subtilité d’une très discrète révélation historique… cause de multiples débats, d’autre part. Et dans le cadre de la théologie trinitaire, que peut bien signifier l’incarnation d’une personne divine sur une Planète qui exclurait d’autres « incarnations » ou révélations historiques sur d’autres planètes ou d’autres univers… en écho avec la remarque initiale du théologien que j’avais interrogé. S’additionnent à cela les modes et les formes dans lesquelles s’inscrit cette révélation dans un langage accessible à tous. Accessible à tous ? Expérimentable par tous et par chacun, tout en respectant le cheminement propre de chaque individu, de chaque groupe culturel et linguistique, et l’aspiration naturelle au sens ? Et surtout, pourquoi cette idée serait-elle plus vraie et plus complète qu’une autre ?

Avouons-le : c’est un choix. Un choix pas simplement subjectif, mais appuyé sur une observation du réel et une méditation personnelle nourrie, comme elle l’a pu, de l’expérience des autres. Les débats sur la Trinité ont, par exemple, induit une notion de « personne » qui, après maints chaos, nous ont conduit à la fois vers la conception de l’irréductibilité et de la singularité de chaque personne humaine par rapport à la nature, et vers sa non réduction à l’environnement socio-politique. La notion de « personne » se différencie de celle d’individu, en ce sens qu’elle se définit principalement par la relation aux autres personnes, et non seulement à partir de l’unité indivisible (organique ou sociale). Si l’être divin est capable de créer sur la Terre des êtres personnels qui se réalisent dans sa relation avec d’autres personnes sans se fondre dans une bouillie universaliste -naturelle ou politique-, pourquoi refuser d’imaginer qu’il puisse le créer ailleurs ? Et pas seulement dans la structure d’univers qui se présente à nous ! L’apparition de la notion théologique, puis philosophique et psychologique, de « personne » ne serait-elle pas contenue dans les potentialités de l’univers initial ? Les querelles trinitaires autour de la dualité nature-personne, puis autour des relations divines et divino-humanité ne sont-elles pas transposables à une échelle cosmique, voire au-delà… comme nécessité du sens de l’existence ? Autre piste : la puissance de l’Esprit, de l’esprit, ne conduirait-elle pas, par-delà les lois universelles de la nature, à l’émergence de monades, chacune centre de perspective et axe de construction du sens et de l’ensemble de l’Univers cosmique… et pas seulement sur une petite planète égarée dans la Voie Lactée. Et qu’en est-il de la relation possible de ces monades entre elles et avec le tourbillon trinitaire ? Pourquoi l’Univers produirait-il de tels êtres ? Quelle est par conséquent, d’un point de vue théologique, la nature divine ? Pourquoi des écrivains, des scribes ont-ils osé affirmer que « l’homme est à l’image de Dieu » -je connais la plaisanterie de Voltaire qui inverse le propos… et qui va bien au-delà de la plaisanterie-.

Mille questions. Pour en revenir à la toute dernière question : si le Dieu de la Trinité se révèle comme une communauté de personnes, et que l’homme est affirmé « image de Dieu », n’y a-t-il pas des conséquences politiques et sociales ? Et j’ajoute « cosmique », car l’humanité ne s’arrête pas à sa simple existence politique et psychologique.

Un des axes d’approfondissement repose sur l’absurdité suivante : qu’en est-il d’une création en dehors du divin (drôle d’idée, si on est croyant ou religieux) ? Il se double de la question plus logique et plus intéressante : la création participe-t-elle et comment participe-t-elle à une vie divino-cosmique dans laquelle tout le mouvement trinitaire est impliqué ? Dans ce dernier cas, il ne s’agit pas seulement d’une petite histoire d’alliance entre des lilliputiens d’une petite planète perdue avec un Père tout-puissant, mais bien de l’aventure d’une multitude d’êtres vivants, conscients, personnels et spirituels, dans une histoire divine infiniment plus vaste.

Un chemin est à écarter : celui d’une spécificité d’un salut limité à l’aventure humaine et terrestre. Le personnage du Christ appartient à à la logique de la nature et de l’histoire humaine, via l’épopée biblique et juive. Il est lié par la chair, le sang, par le langage, par les formes qu’ont pris les évolutions naturelles et spirituelles, par les mots utilisés au-delà de Pâques dans la communauté croyante. L’incarnation n’est pas un parachutage, mais le produit d’une longue alliance entre Celui qui révèle progressivement sa vie intime, et des êtres humains qui éprouvent la pédagogie divine au travers d’épreuves, de conciliations et réconciliations, de réponses -ou d’entêtements- et de créativité. S’il existe d’autres noosphères, d’autres lieux habités par des êtres naturels, personnels et historiques, gageons que pour eux aussi, une telle « incarnation » ou « révélation » émerge et se réalise. Une « christologie » autre. L’idée d’un tissage de ces multiples aventures de révélation ouvre des perspectives hallucinantes ! Multiples découvertes didactiques entre la source divine trinitaire, son esprit, son logos… sous d’autres formes, dans d’autres langages.

De manière encore plus vaste, la Création de tous les êtres, de toutes choses, n’est pas le résultat d’un caprice divin ou d’une nécessité abstraite. Elle appartient à un immense tourbillon de vie trinitaire dont la signification reste à approfondir, avec les moyens beaucoup plus généreux, dans l’imaginaire, dans le langage, dans l’histoire et l’aventure humaine et cosmique, telle que nous l’offre cette révélation divine. Là, je parle avec mes tripes spirituelles. S’il y a une conviction religieuse qui s’affirme à l’intérieur de moi-même, c’est bien celle d’une alliance mystérieuse que chacun, comme être personnel, naturel, corporel, cosmique, spirituel et organiquement politique, peut vivre : elle est possible parce que le Dieu de cette alliance n’est pas un être abstrait et monolithique caché dans sa transcendance, mais parce qu’il est mystère de relations vivantes, parce qu’il est Trinité : et là, je suis contraint de faire confiance à tous ceux qui ont médité sur ce thème… et d’espérer voir un jour les myriades de créations qui découlent de cette source initiale, et qui s’y achèvent.

– Investigations trinitaires 06 –

Récit d'un unijambiste
sur le Chemin de Compostelle
106 jours de marche, à 2 Km/h
et 14 Km/jour sur 1540 Km...

- Difficultés et joies de la marche d'un handicapé physique -
Tome 1 : Voie du Puy (Édition Nicorazon)Tome 2 : Espagne (Éditions Lepère)

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