{"id":1884,"date":"2013-07-07T08:01:48","date_gmt":"2013-07-07T08:01:48","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1884"},"modified":"2017-03-02T11:35:58","modified_gmt":"2017-03-02T11:35:58","slug":"pierre-teilhard-de-chardin-une-amitie-eternelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1884","title":{"rendered":"Pierre Teilhard de Chardin, une amiti\u00e9 \u00e9ternelle"},"content":{"rendered":"<div class=\"entry-content\">\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Depuis quelque temps, je m\u2019offre un bonheur in\u00e9galable et in\u00e9gal\u00e9. Celui de relire et lire Pierre Teilhard de Chardin. Les lecteurs du blog savent que je m\u2019y r\u00e9f\u00e8re souvent en catimini, mais j\u2019avoue que ces r\u00e9f\u00e9rences sont souvent \u00e9crites comme si je m\u2019en excusais. Quelle erreur\u00a0! Il me para\u00eet donc juste de lui rendre l\u2019hommage qu\u2019il m\u00e9rite dans mon itin\u00e9raire de vie.<span id=\"more-801\"><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 10pt; color: #003366;\"><small>\u2013 Pour ceux qui ne connaissent pas Pierre Teilhard de Chardin, je les renvoie au CDROM que j\u2019avais cr\u00e9\u00e9 (et bien vendu) dans les ann\u00e9es 2004 et que je suis en train de reconstruire en HTML et autres langages internet, pour qu\u2019il soit disponible \u00e0 tous sur le WEB.<\/small><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Ce ne sont pas les grandes \u0153uvres du pal\u00e9ontologue et mystique que je lis ou relis. Ce sont ses lettres et ses journaux. C\u2019est-\u00e0-dire tout l\u2019univers que les intellectuels estiment p\u00e9riph\u00e9riques, mais qui sont en fait le c\u0153ur de son \u00eatre. Les lettres sont les lieux de narration des \u00e9v\u00e9nements de la vie quotidienne, ceux des confidences, des enthousiasmes et des agacements, des esquisses de pens\u00e9e, un peu comme le serait le crayonnage de m\u00e9lodies ou de traits musicaux qu\u2019un musicien comme Debussy ou Webern lance sans d\u00e9veloppement. La qualit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture est d\u2019un niveau litt\u00e9raire extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9, ce qui ajoute \u00e0 la valeur personnelle de l\u2019homme. Et bien s\u00fbr, Teilhard appara\u00eet humain dans sa formidable curiosit\u00e9 des mondes qu\u2019il traverse, en Chine, au Moyen Orient et en Extr\u00eame Orient, en Afrique, aux \u00c9tats Unis de l\u2019\u00e9poque, sur les bateaux, dans les d\u00e9serts, dans les h\u00f4tels, les salles de congr\u00e8s, les laboratoires\u2026 avec une lucidit\u00e9 surprenante. On y rencontre un homme tr\u00e8s en avance sur son temps, et en m\u00eame temps en phase avec les forces les plus actives et les plus prometteuses de son \u00e9poque. On partage aussi les \u00e9motions et les amiti\u00e9s d\u2019une personnalit\u00e9 que les t\u00e9moins disaient d\u00e9licieux, subtil et chaleureux.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Je dois avouer que je me reconnais, \u00e0 mon tout petit niveau naturellement, d\u00e9fauts et exc\u00e8s en plus, dans cet homme exceptionnel. Eh oui ! M\u00eame si la vie m\u2019a envoy\u00e9 naviguer sur des rivi\u00e8res plus banales, m\u00e9diocres ou monotones. J\u2019ai lu d\u2019autres journaux de spirituels r\u00e9cemment. Par exemple ces derniers temps, un journal de Yves Congar, th\u00e9ologien qu\u2019on a pr\u00e9tendu d\u2019avant garde \u00e0 son \u00e9poque, mais que j\u2019ai trouv\u00e9 tr\u00e8s conventionnel. J\u2019avoue que les ouvrages de ce th\u00e9ologien, oubli\u00e9 aujourd\u2019hui sauf dans quelques lieux nostalgiques ou sp\u00e9cialis\u00e9s, m\u2019avaient d\u00e9j\u00e0 prodigieusement ennuy\u00e9 autrefois. J\u2019ai \u00e9galement lu r\u00e9cemment l\u2019autobiographie de Hans Jonas qui, bien que ce ne soit ni un journal, ni un ensemble d\u2019\u00e9crits \u00ab\u00a0in live\u00a0\u00bb comme on dit aujourd\u2019hui (en direct), d\u00e9voile des itin\u00e9raires qui colorent la pens\u00e9e et qui permettent de mieux la comprendre, et de mieux saisir les luttes et s\u00e9ductions des rapports entre l\u2019Allemagne et du monde juif du si\u00e8cle pass\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Un des lieux fascinants de l\u2019itin\u00e9raire du j\u00e9suite Pierre Teilhard de Chardin est la m\u00e9tamorphose qu\u2019il a \u00e0 la fois subie et accompagn\u00e9e en lui-m\u00eame \u00e0 la fin des ann\u00e9es 20. Ce n\u2019est plus l\u2019\u00e9tude du pass\u00e9 qui devient l\u2019axe de sa r\u00e9flexion, mais le regard vers les puissances et directions d\u2019avenir. Il rejoint l\u2019intuition d\u2019un certain nombre de penseurs contemporains pour lesquels l\u2019humanit\u00e9 n\u2019est pas \u00e0 la fin de son histoire, mais n\u2019en est qu\u2019\u00e0 ses d\u00e9buts. Avec le regard plac\u00e9 aux dimensions de la monumentale aventure de la vie depuis des milliards d\u2019ann\u00e9es et de l\u2019extension de l\u2019univers. Cela peut g\u00eaner les esprits plus pr\u00e9occup\u00e9s de l\u2019imm\u00e9diat et de l\u2019existence concr\u00e8te et subjective. Je l\u2019avoue. D\u2019autant plus qu\u2019ils sont aussi objets de mes lectures. Mais Teilhard est essentiellement un homme g\u00e9n\u00e9reux\u00a0: l\u2019histoire et l\u2019aventure humaine, il les voit, il les pressent de l\u2019int\u00e9rieur, avec des visions de fond qui ne sont pas perturb\u00e9es par les erreurs conjoncturelles dans lesquelles il tombe parfois. Par exemple, dans les d\u00e9chirements de la Chine des ann\u00e9es 30, celles des premiers mouvements communistes (qu\u2019il admire) face aux nationalistes du Kuo Minh Tang ou des revendications des petits seigneurs locaux, il devine d\u00e9j\u00e0 ce que nous observons tous aujourd\u2019hui\u00a0: la lev\u00e9e d\u2019un astre nouveau, non sans tremblements de terre, celui de la Chine. Alors bien s\u00fbr, il ne peut pas imaginer les cruaut\u00e9s de la Chine mao\u00efste et des impacts de la R\u00e9volution Culturelle, mais son regard se porte au-del\u00e0\u00a0des d\u00e9cennies : qu\u2019est-ce que la Chine va apporter \u00e0 la gen\u00e8se et l\u2019\u00e9panouissement de l\u2019Esprit, \u00e0 la noosph\u00e8re, \u00e0 l\u2019avenir de l\u2019humanit\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des si\u00e8cles. \u00c9tonnant\u00a0!<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Comme par hasard ou par heureuse opportunit\u00e9, Teilhard se retrouve toujours l\u00e0 o\u00f9 fermentent, non sans les douleurs de l\u2019enfantement, les germes de l\u2019avenir. Dans les tranch\u00e9es de la Guerre 14-18, au milieu des plus grands scientifiques et chercheurs de l\u2019entre-deux guerres, dans les couloirs des grandes institutions mondiales naissantes \u00e0 New York. Il exp\u00e9rimente l\u2019exil, concr\u00e8tement dans l\u2019\u00e9loignement en Extr\u00eame Orient, spirituellement au sens que j\u2019ai donn\u00e9 dans un article pr\u00e9c\u00e9dent. Et s\u2019il per\u00e7oit, voire endure les souffrances de son temps (notamment celles que lui inflige son \u00e9glise), il accueille et accompagne, comme une sage-femme qui accompagne et guide une naissance, les \u00e9nergies de l\u2019avenir. D\u2019ailleurs, et il l\u2019\u00e9crit, le divin n\u2019est pas dans les \u00e9glises et dans les temples, mais l\u00e0 o\u00f9 se forgent les d\u00e9cisions politiques, scientifiques, sociales\u00a0du futur (congr\u00e8s internationaux, institutions mondiales, laboratoires et universit\u00e9s), ou encore dans les r\u00e9volutions et vastes mouvements sociaux, dans les agitations des fibres vivantes de la noogen\u00e8se (noosph\u00e8re en \u00e9volution) voire m\u00eame dans les plus petits actes ou plus infimes passions de l\u2019existence. J\u2019ai lu d\u2019autres grands penseurs qui r\u00e9fl\u00e9chissent \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019histoire et de la plan\u00e8te, voire de l\u2019univers, mais pour l\u2019instant, je n\u2019en ai pas rencontr\u00e9 qui ait l\u2019envergure de Teilhard.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">*<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Je partage donc une histoire d\u2019amour\u00a0et parfois de petites infid\u00e9lit\u00e9s. J\u2019ai d\u00e9couvert la pens\u00e9e de Pierre Teilhard de Chardin alors que j\u2019\u00e9tais malade, hospitalis\u00e9, puis convalescent et en r\u00e9\u00e9ducation, exp\u00e9rience douloureuse qui dura plusieurs ann\u00e9es. Il est paradoxal d\u2019avoir fr\u00e9quent\u00e9 un homme d\u2019action, summum de l\u2019optimisme, tourn\u00e9 vers l\u2019avenir et une in\u00e9galable foi en l\u2019homme, quand on sait qu\u2019on peut mourir dans les jours qui viennent ou finir handicap\u00e9 et meurtri \u00e0 vie, et qu\u2019on mesure la fragilit\u00e9 de l\u2019existence. Mais les \u00e9crits du penseur Teilhard, mon ami Pierre, apportait \u00e0 la fois une lumi\u00e8re et une chaleur que j\u2019exp\u00e9rimentais presque physiquement\u00a0: il me r\u00e9chauffait et m\u2019\u00e9clairait. Toutefois, ce que je lisais et relisais dans ma soif d\u2019adolescent et de jeune adulte se r\u00e9duisait plut\u00f4t aux grandes \u0153uvres reconnues \u00e0 l\u2019\u00e9poque, celles qui composent la premi\u00e8re partie de la quinzaine d\u2019ouvrages publi\u00e9s au seuil.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Pendant longtemps, je suis rest\u00e9 partag\u00e9 entre deux aspects compl\u00e9mentaires de la pens\u00e9e de l\u2019ami Pierre, mais que je percevais alors en tension dialectique\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 son aspect spirituel et mystique, de l\u2019autre sa philosophie de l\u2019avenir et de confiance en l\u2019homme. Tant\u00f4t je basculais excessivement vers le premier c\u00f4t\u00e9 et alors je finissais par \u00eatre agac\u00e9 par un style encore marqu\u00e9e formellement par des vieilleries cathos, alors que le contenu respirait bien au-del\u00e0. Tant\u00f4t je m\u2019\u00e9merveillais de son autre face, mais ressentais difficilement les r\u00e9cup\u00e9rateurs de sa pens\u00e9e que je croisais \u00e7\u00e0 et l\u00e0 en le trahissant ou le d\u00e9formant.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Entretemps, est arriv\u00e9e une des grandes erreurs de ma vie et son corrolaire, \u00e0 savoir une prodigieuse perte de temps et d\u2019argent\u00a0: l\u2019erreur d\u2019avoir (trop) \u00e9tudi\u00e9 la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne pendant pr\u00e8s de sept ans (sans compter des ann\u00e9es consacr\u00e9es \u00e0 une th\u00e8se inachev\u00e9e), alors que deux ans auraient largement suffi. Heureusement j\u2019ai continu\u00e9 des \u00e9tudes de sciences physiques et de philosophie, me suis int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la mystique juive, ai vogu\u00e9 dans les coloris de la musique dite classique (surtout du XX\u00e8me si\u00e8cle), puis ai travaill\u00e9 dans, ou collabor\u00e9 avec des vrais lieux cr\u00e9atifs du monde d\u2019aujourd\u2019hui et de demain, qui ont corrig\u00e9 les couches de s\u00e9diments st\u00e9riles, pass\u00e9istes et \u00e9touffants du monde th\u00e9ologique catho. Alors que je ressentais un malaise grandissant et auto-destructeur tout au long de ces ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes th\u00e9ologiques inutiles, ma tendance a \u00e9t\u00e9 de rejeter aussi celui qui m\u2019avait tant apport\u00e9, \u00e0 savoir mon ami Pierre. J\u2019ai cess\u00e9 de lire Teilhard, ou plut\u00f4t je me suis content\u00e9 des phosphorescences qui luisaient encore\u2026 Il m\u2019est m\u00eame arriv\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 90 d\u2019\u00e9crire plus de 600 pages sur l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie de la pens\u00e9e teilhardienne, tapuscrit que j\u2019ai confi\u00e9 aux \u00c9ditions du Seuil. Le but de cet \u00e9crit \u00e9tait de r\u00e9habiliter la pertinence philosophique de la pens\u00e9e teilhardienne, face aux critiques que j\u2019ai pu entendre dans les milieux philosophiques et th\u00e9ologiques. Un responsable du Seuil est alors venu me trouver en Savoie pendant une journ\u00e9e (sympa, quand m\u00eame), avec de longues pages d\u2019analyse critique et r\u00e9flexive (18 pages), puis en guise de conclusion\u00a0: votre travail est tr\u00e8s int\u00e9ressant, mais \u00ab\u00a0il a trop de contenu\u00a0!\u00a0Personne ne le lira\u00a0!\u00a0\u00bb. Gloub\u00a0! Je cite mot pour mot. Le philosophe l\u00e9pidopt\u00e8re que je suis est quand m\u00eame surpris\u00a0! \u00c0 la suite de cette visite, j\u2019ai cr\u00e9\u00e9 le CDROM interactif de pr\u00e9sentation de la pens\u00e9e teilhardienne que je suis en train de convertir pour le NET et que toi, curieux, vous, lecteurs et lectrices du blog, pourrez bient\u00f4t voir et entendre (il y a de la musique)<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 10pt; color: #003366;\"><small>PUB: Mais si certains le d\u00e9sirent, quelques dizaines d\u2019exemplaires tra\u00eenent encore dans les caisses de nos multiples d\u00e9m\u00e9nagements de ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/small><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Autre paradoxe\u00a0: parce que je n\u2019osais trop parler de Teilhard autour de moi, je me suis concentr\u00e9 sur des auteurs proches ou apparent\u00e9s dans lesquels je me suis aussi reconnu et qui sont d\u2019ailleurs eux-m\u00eames mieux accept\u00e9s\u00a0dans la sph\u00e8re intellectuelle : Hegel bien s\u00fbr, mais aussi les penseurs de la Process Philosophy, ceux de la syst\u00e9mique et de l\u2019organisation et naturellement ceux d\u2019une \u00e9cologie r\u00e9solument positive et post-industrielle. J\u2019ai aussi fr\u00e9quent\u00e9 des auteurs plus pessimistes et marqu\u00e9s par les chocs politiques et existentiels du XX\u00e8me Si\u00e8cle ou par de l\u00e9gitimes inqui\u00e9tudes sur les prochaines d\u00e9cennies, qui ont \u00e9paissi et structur\u00e9, et donc donn\u00e9 des mots, aux pulsions d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es que j\u2019avais moi-m\u00eame v\u00e9cu dans mon corps et mes sens, o\u00f9 lorsque je vivais des temps de rejet et d\u2019humiliation, ou face aux interrogations du monde contemporain. J\u2019ai parfois succomb\u00e9 aux sortil\u00e8ges de ceux qui clamaient que l\u2019optimiste et mystique Teilhard n\u2019avait rien compris au myst\u00e8re du mal et de l\u2019absurdit\u00e9. Erreur\u00a0! Grave erreur\u00a0!<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">La lecture des lettres et journaux de Teilhard ne contournent en rien la question de la souffrance, du mal, de l\u2019injustice et de l\u2019absurdit\u00e9 apparente de la condition humaine. Bien au contraire. Et sinc\u00e8rement\u00a0: peut-on seulement imaginer qu\u2019un homme qui a v\u00e9cu au c\u0153ur des tranch\u00e9es sur tous les fronts de la Premi\u00e8re Guerre Mondiale, qui a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9 de nombre de ses pairs et de son \u00e9glise, qui a v\u00e9cu en exil (une chance, dira-t-il plus tard), qui a c\u00f4toy\u00e9 des populations qui souffraient, soit na\u00eff \u00e0 ce point\u00a0? Ah, on mesure bien la pleutrerie et la mesquinerie des universitaires, confortablement install\u00e9s dans leurs bureaux ou dans leurs biblioth\u00e8ques, qui peuvent s\u2019autoriser de haut de telles critiques\u00a0! Non, propose Teilhard. Il suffit d\u2019ouvrir les yeux\u00a0! D\u2019\u00e9couter aussi la musique du monde, ajouterai-je\u00a0! \u00catre plus, \u00e9crit-il encore. \u00catre plus n\u2019est pas contourner la souffrance du monde, mais de la saisir dans une vision plus vaste, l\u00e0 o\u00f9 les apparences et le \u00ab\u00a0bon sens\u00a0\u00bb (comme s\u2019en amuse Descartes) n\u2019ont pas acc\u00e8s. Participer au vaste courant de la vie, de l\u2019Esprit, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la Terre et de l\u2019Univers entier, qui nous emporte et nous m\u00e9tamorphose.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Ici sur Grenoble, petite ville de province, mais bien riche en potentialit\u00e9s, je participe \u00e0 un tout petit groupe d\u2019amis de Teilhard. Nous sommes parfois tr\u00e8s peu. Et je relis, avec eux ou seul, les textes de cet homme sans \u00e9quivalent. Et je savoure, loin de la d\u00e9prime ambiante de notre petite nation qui ne compose que 1\u00a0% de la population mondiale, le nectar d\u2019une pens\u00e9e r\u00e9fl\u00e9chie, \u00e9nergique, \u00e9paisse et gorg\u00e9e de vie et de lumi\u00e8re. Mes amours de jeunesse se r\u00e9veillent et retrouvent toute leur vigueur et leurs couleurs. \u00c0 la diff\u00e9rence du fait qu\u2019aujourd\u2019hui, je poss\u00e8de une bien meilleure sant\u00e9 que dans ma jeunesse, un recul plus serein sur l\u2019agitation de la Plan\u00e8te et des vibrations locales, en d\u00e9pit de quelques meurtrissures.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Pour finir, voici un petit extrait d\u2019une lettre envoy\u00e9e de Tien tsin en 1926, \u00e0 une amie, alors qu\u2019il d\u00e9couvre la Chine. Tout l\u2019homme futur que sera Teilhard y transpire. Il n\u2019a pas encore \u00e9crit ses grands\u00a0ouvrages (qui seront condamn\u00e9s, je le rappelle\u00a0!) :<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\"><em>\u00ab\u00a0De la Chine, j\u2019ai vu la duret\u00e9, la d\u00e9solation, l\u2019immense poussi\u00e8re sur les gens et les choses. Je n\u2019ai ni la connaissance de la langue et du pass\u00e9 qui m\u2019ouvriraient, rationnellement, le tr\u00e9sor cach\u00e9, ni une magique intuition qui m\u2019en ferait voir instinctivement, et plus s\u00fbrement que toute science, la beaut\u00e9 secr\u00e8te. Une seule chose m\u2019inspirerait\u00a0: d\u00e9couvrir l\u2019\u00e2me nouvelle qui cherche \u00e0 se d\u00e9gager de l\u2019effondrement des vieilles villes cr\u00e9nel\u00e9es et des vieilles pagodes\u00a0; reconna\u00eetre et faire voir l\u2019\u00e9l\u00e9ment sp\u00e9cifique, essentiel, que l\u2019Orient doit apporter \u00e0 l\u2019Occident pour que la Terre soit compl\u00e8te. Mais, je vous le disais, pour cela m\u00eame, je suis fort d\u00e9sarm\u00e9 par mon ignorance de la langue, et aussi par un genre d\u2019exercice qui ne me laisse pas plus plonger librement en somme dans la masse chinoise que dans la masse parisienne. Le seul livre que je voudrais \u00e9crire, que j\u2019ai besoin d\u2019\u00e9crire, ce ne serait pas le livre de la Chine, mais \u00ab\u00a0le livre de la Terre\u00a0\u00bb. Je voudrais, enfin, parler comme je pense, sans souci de ce qui est admis, avec la pr\u00e9occupation exclusive de traduire le plus fid\u00e8lement possible ce que j\u2019entends bruire en moi comme une voix ou un chant qui ne sont pas de moi, mais du Monde en moi. Je voudrais exprimer ce que pense un homme, qui ayant enfin perc\u00e9 les cloisons et les plafonds des petits pays, des petites coteries, des petites sectes, \u00e9merge au-dessus de toutes ces cat\u00e9gories, et se d\u00e9couvre enfant et citoyen de la Terre. Rien que la Terre, a dit Paul Morand dans un dernier bouquin. Les quatre mots valent mieux que tout son livre. Il y a toute une gamme d\u2019impressions et de passions qui se combinent dans ce que je voudrais dire\u00a0: il y a d\u2019abord la joie profonde de sentir, gr\u00e2ce \u00e0 nos perspectives nouvelles sur la Vie, notre \u00eatre se dilater \u00e0 la mesure de tout le pass\u00e9, de tout l\u2019avenir, de tout l\u2019espace\u00a0: l\u2019enracinement dans la mati\u00e8re, qui nous enveloppe, nous tisse, nous r\u00e9unit et se spiritualise en nous. C\u2019est la note Yu chinoise, la note du Tout, \u00e9clatante et magnifique\u00a0; ensuite il y a la col\u00e8re contre la disproportion ridicule qui se manifeste partout entre ces perspectives d\u2019unit\u00e9 ou de recherche commune, et les pr\u00e9occupations \u00e9go\u00efstes de toutes les constructions sociales actuelles. Je suis trop doux, peut-\u00eatre, ou trop pur th\u00e9oricien pour en appeler \u00e0 une destruction imm\u00e9diate de ce qui existe. Mais, ce que je crois percevoir tr\u00e8s clairement, c\u2019est que la seule condition naturelle de la couche humaine terrestre c\u2019est une liaison, une continuit\u00e9, qui ne peut s\u2019\u00e9tablir qu\u2019en faisant sauter toutes sortes de vieilles murailles. Cela, c\u2019est le geste de l\u2019Homme qui s\u2019\u00e9veille, qui s\u2019\u00e9tire, et qui prend possession de lui-m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Et il ajoute \u00e0 la fin de la lettre\u00a0:<em> \u00ab\u00a0Je sais que je passerai pour un fou si j\u2019\u00e9cris ces choses-l\u00e0. Mais pourquoi donc\u00a0? Ne sont-ce pas les sages et les mod\u00e9r\u00e9s qui sont des aveugles\u00a0? Vraiment nous menons une existence de born\u00e9s dans un milieu qui demanderait une respiration immense. Voil\u00e0 ce que sous une forme quelconque, je voudrais faire passer dans un livre de la Terre. Qu\u2019en dites-vous\u00a0? Je voudrais que ce soit une \u0153uvre d\u2019art autant que de pens\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/em><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"entry-utility\"><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">\u00a0<\/span><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis quelque temps, je m\u2019offre un bonheur in\u00e9galable et in\u00e9gal\u00e9. Celui de relire et lire Pierre Teilhard de Chardin. 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