{"id":1882,"date":"2013-06-29T07:58:51","date_gmt":"2013-06-29T07:58:51","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1882"},"modified":"2017-03-02T08:00:10","modified_gmt":"2017-03-02T08:00:10","slug":"memoire-mahler-et-cerveau-droit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1882","title":{"rendered":"M\u00e9moire, Mahler et cerveau droit"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-1189\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/papeille2.gif\" alt=\"\" width=\"121\" height=\"107\" \/>Il existe \u00e0 Voreppe, au c\u0153ur des rues pi\u00e9tonnes, un lieu calme et abrit\u00e9 o\u00f9 je me retire souvent de longues heures. Quelques frottements de feuilles mortes sur le pav\u00e9, des voix de passants qui approchent, puis s\u2019\u00e9loignent, le sifflement doux et irr\u00e9v\u00e9rencieux du vent \u00e0 travers les interstices des portes, sont les seuls bruits qu\u2019on entend. J\u2019aime y go\u00fbter le silence du corps et des sens, exp\u00e9rience o\u00f9 nul projet, nulle mesure, nul bavardage int\u00e9rieur, ne vient perturber le pr\u00e9sent. Repli sur soi n\u00e9cessaire de temps en temps.<span id=\"more-788\"><\/span><\/p>\n<p>Depuis plusieurs mois, peut-\u00eatre plus, la m\u00e9moire et l\u2019imagination me font d\u00e9faut\u2026 avec les exc\u00e8s qui l\u2019accompagnent (quand il y a d\u00e9faut quelque part, il y a toujours exc\u00e8s d\u2019un autre) : id\u00e9es qui tournent en rond \u00e0 la recherche de mots, efforts mentaux et somatiques pour ranimer les souvenirs et les figures pass\u00e9es ou virtuelles. Un jour mon p\u00e8re m\u2019a confi\u00e9 : <i>\u00ab\u00a0avec tous les poisons que le corps m\u00e9dical t\u2019a instill\u00e9s quand tu \u00e9tais malade <\/i>(27 ans de m\u00e9dicaments parfois violents)<i>, il est certain que bien des neurones ont \u00e9t\u00e9 grill\u00e9s dans ton cerveau\u00a0\u00bb<\/i>. Oh, je ne doute pas de la remarque pertinente de mon p\u00e8re, au vu du nombre d\u2019absences, de trous noirs ou blancs, de vides, que je peux conna\u00eetre \u00e7\u00e0 et l\u00e0, que ce soit dans la solitude ou au milieu d\u2019amis, de coll\u00e8gues ou de passants. De telles absences repr\u00e9sentent un handicap dans le travail et la vie sociale. Mais mes enfants s\u2019en amusent plut\u00f4t et on en rit ensemble. Et informatique et internet aident bien \u00e0 combler nos lacunes et nos z\u00e9phyrs amn\u00e9siques. Comme quoi bien des situations sont \u00e0 appr\u00e9cier en fonction du promontoire o\u00f9 on est assis.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui je tente une exp\u00e9rience : me rendre dans mon petit nid secret du c\u0153ur de Voreppe, avec un lecteur mp3 et des \u00e9couteurs. Au programme, la Septi\u00e8me Symphonie de Gustav Mahler. Je ne r\u00e9p\u00e9terai jamais assez combien Mahler est mon musicien pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, quoique accompagn\u00e9 de deux ou trois autres qui le suivent de pr\u00e8s. Mahler est un cas particulier parmi ceux que j\u2019aime\u00a0: il a compos\u00e9 une musique que j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 incapable d\u2019imaginer. Quand j\u2019\u00e9coute Martinu, Janacek, Szymanowski ou Dutilleux par exemple, souvent je pense que si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 compositeur, ma musique aurait eu une parent\u00e9 avec ces musiciens. Avec Mahler, pas du tout. \u00c0 chaque \u00e9coute, je me demande : \u00ab\u00a0comment a-t-il fait ? O\u00f9 trouve-t-il ses intuitions, ses ondulations et ses constructions musicales\u00a0?\u00a0\u00bb La musique de Mahler est une musique absolue, au sens o\u00f9 s\u2019\u00e9crit ma philosophie de papillon et d\u2019abeille et au sens de la philosophie absolue de Hegel. Non une musique pour soi, mais une musique pour plus vaste que soi, \u00e0 la fois objective et subjective, sensuelle et religieuse, politique et intime, pastorale et technique. J\u2019aurais l\u2019occasion de reparler et encore reparler de Mahler.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques minutes de silence et de lecture, j\u2019enveloppe les oreilles sous les \u00e9couteurs et la musique envahit l\u2019espace.<\/p>\n<p>M\u00e9moire\u00a0? \u00c0 ma grande surprise, tandis que les cordes croisent et r\u00e9pondent aux vents et aux cymbales , ma m\u00e9moire se r\u00e9veille et m\u2019emporte. Oh, pas une m\u00e9moire d\u2019\u00e9v\u00e9nements, de visages ou de mots, m\u00e9moire de cerveau gauche, mais une m\u00e9moire d\u2019atmosph\u00e8re. C\u2019est tr\u00e8s difficile \u00e0 expliquer. Je suis saisi, entra\u00een\u00e9 dans des paysages multicolores et accompagn\u00e9 d\u2019un halo irradiant, non comme marcheur rationnel au sein d\u2019un monde ext\u00e9rieur \u00e0 soi, mais comme participant a\u00e9rien d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 fluide et habit\u00e9e. Je comprends le papillon (et l\u2019abeille)\u00a0: il vole de fleurs en fleurs en se laissant emporter par les mouvements de l\u2019air. Ainsi les souvenirs affluent, au sens fluvial du terme, et les espaces de la m\u00e9moire se multiplient. Me voici dans la campagne, au milieu de collines caress\u00e9es par des for\u00eats et des tapis de fleurs\u2026 Il faut dire que la musique et les bouff\u00e9es pastorales du compositeur viennois y aident bien. Puis je suis conduit sur des hauteurs o\u00f9 la musique dialogue avec le silence et le ciel (surtout dans le quatri\u00e8me mouvement de la Symphonie). Et me voici soudain entra\u00een\u00e9 au c\u0153ur d\u2019une ville. Le cinqui\u00e8me mouvement de la symphonie m\u2019y conduit. J\u2019entre en voiture dans une grande cit\u00e9, puis exc\u00e9d\u00e9 par l\u2019agitation et le tumulte, je tourne dans une petite rue silencieuse et je stationne. Puis je sors \u00e0 pas feutr\u00e9s et p\u00e9n\u00e8tre dans la vraie vie urbaine. Celle des myriades de flux, de sons et de teintes anim\u00e9es qu\u2019on ne voit jamais en voiture, en bus ou m\u00eame en v\u00e9lo. L\u00e0 des v\u00eatements se balancent sur un fil, ici des rires jaillissent d\u2019une fen\u00eatre. Quelques \u00e9clats de voix surgissent et s\u2019\u00e9tendent d\u2019une terrasse de bar. Des martinets sifflent en rasant les murs. Sur une place, grouillent mille passants aux visages, aux coloris et aux d\u00e9marches infiniment vari\u00e9es.<\/p>\n<p>J\u2019ignore si Mahler a voulu cela. Quelle importance : la symphonie ne lui appartient plus. Il l\u2019a donn\u00e9e au monde, \u00e0 l\u2019esprit, au c\u0153ur, \u00e0 l\u2019histoire, aux hommes et \u00e0 la noosph\u00e8re. En revanche, la m\u00e9moire globale de mon cerveau droit est intensivement r\u00e9veill\u00e9e. M\u00e9moire et imagination. Car les paysages, rues et places travers\u00e9es, les sentiers, pav\u00e9s ou bitumes pi\u00e9tin\u00e9s, les coloris ou les parfums ressentis, appartiennent tous \u00e0 des lieux que j\u2019ai fr\u00e9quent\u00e9s. Il m\u2019a sembl\u00e9 me promener dans les rues d\u2019Aix-en-Provence, de Nantes ou de Barcelone, ou d\u2019une composition impressionniste de multiples cit\u00e9s. Quant aux monts, vaux et for\u00eats, elles me rappelaient des paysages du Massif Central ou de Suisse normande, ou m\u00eame d\u2019ici. Une myst\u00e9rieuse liaison s\u2019est \u00e9tablie avec un r\u00eave magnifique que je fais souvent la nuit\u00a0: celui d\u2019un pays de montagnes moyennes et d\u2019une grande vall\u00e9e o\u00f9 j\u2019habite en famille, en d\u00e9m\u00e9nageant d\u2019une habitation \u00e0 l\u2019autre. Je laisse aux psys le soin d\u2019interpr\u00e9ter ce r\u00eave r\u00e9current. La m\u00e9moire imaginative tisse les exp\u00e9riences et les sensations\u00a0; c\u2019est peut-\u00eatre cela aussi la libert\u00e9 de l\u2019esprit, par del\u00e0 toutes les fixations et formulations de l\u2019entendement, par-del\u00e0 les mots.<\/p>\n<p>J\u2019avais pr\u00e9venu que c\u2019\u00e9tait difficile \u00e0 expliquer\u00a0!<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Hier, nous avons termin\u00e9 la journ\u00e9e, mon \u00e9pouse et moi, par une soir\u00e9e barbecue au milieu de personnes tr\u00e8s \u00e2g\u00e9es, parfois d\u00e9mentes, atteintes de la Maladie d\u2019Alzheimer ou autres pathologies de la m\u00e9moire et de l\u2019imagination. Compl\u00e9ment de l\u2019apr\u00e8s-midi secr\u00e8te en compagnie de Mahler. La d\u00e9gradation compl\u00e8te de la m\u00e9moire et des capacit\u00e9s de la parole m\u2019arrivera en son temps. Peut-\u00eatre plus vite que pr\u00e9vu, en raison des ant\u00e9c\u00e9dents dont mon p\u00e8re me rappelait l\u2019existence. Bien s\u00fbr, ce sera une souffrance et une diminution. Mais en d\u00e9visageant discr\u00e8tement les traits des personnes \u00e2g\u00e9es, tandis qu\u2019un chanteur fredonnait les chansons de leur \u00e9poque (Adamo, Hugues Aufray, Jean Ferrat, Claude Fran\u00e7ois\u2026), je pensais que les soignants et analystes scientifiques n\u2019ont sans doute pas ou tr\u00e8s peu acc\u00e8s \u00e0 la m\u00e9moire du cerveau droit, celui de l\u2019atmosph\u00e8re enveloppante et des ambiances hant\u00e9es ou habit\u00e9es de souvenirs ineffables et ensoleill\u00e9s.<\/p>\n<p>Petite conclusion sentencieuse, mais r\u00e9fl\u00e9chie \u00e0 l\u2019horizon d\u2019une philosophie de l\u00e9pidopt\u00e8re batifolant. L\u2019Occident (au sens intellectuel, et non g\u00e9ographique, du terme) est malade de l\u2019exc\u00e8s de ses pr\u00e9suppos\u00e9s analytiques et techniques <sup>(1)<\/sup>. La perte de m\u00e9moire est consid\u00e9r\u00e9e comme une perte de soi, ce qu\u2019elle est certainement. La fuite du langage et la d\u00e9composition des structures id\u00e9ales et des concepts \u00e9galement. Mais il s\u2019agit d\u2019une m\u00e9moire de cerveau gauche et d\u2019une imagination pr\u00e9occup\u00e9e qui cherche sans cesse \u00e0 objectiver ses formes et ses figures, au lieu de les habiter et de les vivre. Nous sommes li\u00e9s \u00e0 l\u2019ensemble de la noosph\u00e8re et de l\u2019univers -et par-del\u00e0 sans doute \u00e0 la po\u00e9sie de l\u2019\u00eatre-. Chaque instant v\u00e9cu s\u2019enregistre myst\u00e9rieusement dans une vie qui nous d\u00e9passe et qui enrichit l\u2019Esprit du r\u00e9el\u00a0: pas seulement celui de la subjectivit\u00e9 individuelle, de la conscience, de l\u2019entendement et de l\u2019histoire, mais encore celui de la nature, de la vie et celui qui \u00e9mane de la source de l\u2019existence et qui se d\u00e9veloppe par del\u00e0 soi. Retrouverons-nous un jour sous une autre forme, par del\u00e0 notre finitude, notre diminution individuelle irr\u00e9versible et notre mort, la m\u00e9moire offerte \u00e0 l\u2019\u00eatre\u00a0? Chenille et papillon\u00a0? Je n\u2019en sais rien\u00a0: parfois, cette derni\u00e8re figure fait tr\u00e8s individualiste. Travers\u00e9es de toutes les exp\u00e9riences de l\u2019esprit, de l\u2019Esprit, au c\u0153ur des lieux les plus contraires et les plus intensifs\u00a0? Oui, certainement. Plus les ann\u00e9es passent, plus cette vision s\u2019illumine dans mon regard et s\u2019inscrit musicalement dans mes fibres.<\/p>\n<p>J\u2019ajouterai donc deux derni\u00e8res dualit\u00e9s \u00e0 la musique de Mahler\u00a0: musique \u00e0 la fois technique et m\u00e9taphysique, gauche et droite. Vous m\u2019autorisez\u00a0?<\/p>\n<p><small>(1) C\u2019est exag\u00e9r\u00e9 naturellement. Ce qui est chass\u00e9 par la porte revient par la fen\u00eatre\u00a0: ainsi l\u2019Empire de l\u2019objectivit\u00e9 technique (pour utiliser une expression d\u2019Isabelle Stengers) se croise sans cesse avec l\u2019Empire de la subjectivit\u00e9 esth\u00e9tique et sensuelle, \u00e0 l\u2019insu de son plein gr\u00e9\u00a0!<\/small><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il existe \u00e0 Voreppe, au c\u0153ur des rues pi\u00e9tonnes, un lieu calme et abrit\u00e9 o\u00f9 je me retire souvent de longues heures. 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