{"id":1838673,"date":"2024-05-31T10:24:41","date_gmt":"2024-05-31T10:24:41","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838673"},"modified":"2024-09-05T10:49:49","modified_gmt":"2024-09-05T10:49:49","slug":"quest-ce-quun-lepidosophe-6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838673","title":{"rendered":"Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un l\u00e9pidosophe ? (6)"},"content":{"rendered":"\n<p><em>CONTENU : papillon de nuit.<\/em><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>(1)<a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838630\"> Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un l\u00e9pidosophe ?<\/a><\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>(2) <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838637\">Chenille dans son cocon.<\/a><\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>(3) <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838642\">Chrysalide dans le vent.<\/a><\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>(4) <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838653\">Butinages.<\/a><\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>(5) <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838664\">Un papillon ne doit pas s&rsquo;approcher du feu.<\/a><\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>(6) &nbsp;Papillon de nuit.<\/strong><strong> <\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Job. \u00c9tonnante figure biblique. Le passage r\u00e9cent chez nous d&rsquo;une grande amie de jeunesse a r\u00e9veill\u00e9 le personnage enfoui. Elle m&rsquo;a confi\u00e9 un petit livre tr\u00e8s intelligent, lu la nuit et le matin, \u00e9crit par une th\u00e9ologienne qui confronte une exp\u00e9rience personnelle de grande souffrance avec le Livre de Job. J&rsquo;ai perdu l&rsquo;habitude de lire des ouvrages de th\u00e9ologie et moins encore des possibles ouvrages de spiritualit\u00e9, si ce mot veut dire quelque chose. La plupart d&rsquo;entre eux cachent un d\u00e9sir secret d&rsquo;apolog\u00e9tique, de contr\u00f4le des consciences, voire simplement un \u00e9gocentrisme qui ne veut pas se dire. Je pr\u00e9f\u00e8re un t\u00e9moignage vivant, comme celui de cette th\u00e9ologienne qui parle \u00e0 la premi\u00e8re personne, comme un ami parle \u00e0 un ami.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"205\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Job1-300x205.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2514\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Job1-300x205.jpg 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Job1.jpg 396w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>A priori, la figure de Job n&rsquo;est pas philosophique, puisqu&rsquo;elle appartient au corpus biblique. Les mauvaises langues diraient que glisser la Bible dans une r\u00e9flexion philosophique, ne serait-ce que celle d&rsquo;un l\u00e9pidosophe, est une ouverture vers le religieux qui n&rsquo;a pas sa place. Bon, ce jugement est discutable, puisque la philosophie doit int\u00e9grer toutes les expressions de l&rsquo;histoire humaine, religion comprise, m\u00eame si elles sont r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es par ailleurs par des institutions, des rites et des clerg\u00e9s. Mais ajoutons un point pour ceux qui ne connaissent pas la Bible. En dehors de la r\u00e9f\u00e9rence au Dieu d&rsquo;Isra\u00ebl, Elohim ou El Shadda\u00ef, l&rsquo;histoire de Job est ind\u00e9pendante des aventures et m\u00e9saventures du peuple dit \u00e9lu et de ce que les traditions juives et chr\u00e9tiennes nomment l&rsquo;Histoire Sainte, avec un grand H et un grand S (qualificatif stupide \u00e0 mes yeux&#8230; Soit tout est saint, soit tout est profane, il n&rsquo;y a pas s\u00e9paration, du moins sur notre Plan\u00e8te Terrestre). Alors pourquoi est-ce que j&rsquo;introduis le personnage de Job dans une m\u00e9ditation l\u00e9pidosophique qui, depuis le d\u00e9but, essaie de s&rsquo;affranchir de la chrysalide religieuse ? Il y a d&rsquo;abord une simple raison litt\u00e9raire. Job est un personnage connu de plusieurs civilisations, en Assyrie et en Babylonie, qui d\u00e9borde la sph\u00e8re biblique. J&rsquo;y reviendrai. La figure de Job est une des personnalit\u00e9s qui m&rsquo;a le plus accompagn\u00e9 au long de mon histoire, autant que Teilhard, que Whitehead, que Prigogine et Stengers, que Hegel, que Jean-de-la-Croix&#8230; Et objectivement, je suis loin d&rsquo;\u00eatre le seul \u00e0 le penser, le Livre de Job est un des plus, si ce n&rsquo;est le plus, pertinents et percutants \u00e9crits pour aborder la question du mal, de l&rsquo;absurdit\u00e9 de la souffrance de l&rsquo;innocent, et de la th\u00e9odic\u00e9e (concept de Leibniz pour essayer de concilier l&rsquo;existence d&rsquo;un Dieu juste et bon face au mal et \u00e0 la violence).<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"250\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/marx-300x250.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2516\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/marx-300x250.jpg 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/marx.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>&nbsp;Oh, Job n&rsquo;offre pas de r\u00e9ponse intellectuelle, philosophique et m\u00eame pas religieuse, \u00e0 cette question du mal. En revanche, \u00e0 mes yeux, il invite \u00e0 changer le regard, quelles que soient nos convictions. Certaines traditions chr\u00e9tiennes affirmeront que la Passion du Christ J\u00e9sus r\u00e9pond \u00e0 la question de Job. Je n&rsquo;en suis pas si s\u00fbr. La Passion du Christ, telle qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 le plus couramment interpr\u00e9t\u00e9e, offre plut\u00f4t un \u00e9cho historique et moral au personnage mythologique de Job, et elle ajoute, c&rsquo;est vrai, une signification \u00e0 la mort. Mani\u00e8re de dire que la figure de Job est devenue inutile apr\u00e8s J\u00e9sus. Je ne sais pas, mais je suis persuad\u00e9 qu&rsquo;il serait dangereux d&rsquo;oublier Job dans la contemplation du Christ souffrant. Pourquoi ? Une des caract\u00e9ristiques de la modernit\u00e9 est d&rsquo;avoir fait glisser la question de la condition humaine, du registre du salut (religieux) au registre de l&rsquo;\u00eatre (existentiel). L&rsquo;important est moins&nbsp;\u00ab Comment serai-je jug\u00e9 ou comment serai-je sauv\u00e9 ? \u00bb, que&nbsp;\u00ab pourquoi j&rsquo;existe, pourquoi cette existence est-elle marqu\u00e9e par la souffrance et la mort ?&nbsp;\u00bb. Question mythologique r\u00e9trograde, ai-je entendu dans la bouche de th\u00e9ologiens. Ah bon ? Je pense surtout que cette question \u00e9chappe au pouvoir des clercs et \u00e0 la puissance des rites. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, je suis mal-\u00e0-l&rsquo;aise quand des philosophes ou des moralistes \u00e9vacuent cette question sous pr\u00e9texte qu&rsquo;elle serait d\u00e9pass\u00e9e ou qu&rsquo;il n&rsquo;y aurait pas de r\u00e9ponse. La c\u00e9l\u00e8bre phrase de Marx&nbsp;<em>\u00ab Jusqu&rsquo;ici, les philosophes n&rsquo;ont fait qu&rsquo;interpr\u00e9ter le monde, ce qui importe, c&rsquo;est de le transformer&nbsp;\u00bb<\/em> est insatisfaisante, et de toutes fa\u00e7ons, elle se heurte aujourd&rsquo;hui \u00e0 l&rsquo;irruption de l&rsquo;impr\u00e9visible dont j&rsquo;ai parl\u00e9 dans les articles pr\u00e9c\u00e9dents, et \u00e0 l&rsquo;entropie qui ronge la Plan\u00e8te. Pas de r\u00e9ponse intellectuelle ou morale ? certainement. Et l\u00e0, je puis comprendre la position du grand Karl, m\u00eame si je ne la partage pas, quand il estime que les philosophes ont souvent parl\u00e9 de choses non exp\u00e9riment\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Livre de Job fait changer le regard et le mouvement naturel de la pens\u00e9e, comme cette intrusion d&rsquo;une force ext\u00e9rieure qui fait changer le mouvement. Dynamisme contre inertie, ai-je \u00e9crit dans un article pr\u00e9c\u00e9dent, inertie de la vision du progr\u00e8s h\u00e9riti\u00e8re des Lumi\u00e8res et du r\u00eave de la raison toute puissante. Cette intrusion dynamique dans nos bavardages int\u00e9rieurs et dans nos bonnes raisons change l&rsquo;arri\u00e8re-plan des cat\u00e9gories de pens\u00e9e et des pr\u00e9suppos\u00e9s. En gros, la question premi\u00e8re n&rsquo;est plus celle du bien et du mal, celle du juste et de l&rsquo;injuste, mais celle de la vie et de la mort. Cette vie&#8230; et cette mort&#8230; que le papillon philosophe c\u00f4toie en permanence, aujourd&rsquo;hui menace toute l&rsquo;humanit\u00e9 et est inscrite dans la fragilit\u00e9 m\u00eame de l&rsquo;univers au sein des turbulences entropiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela dit, qu&rsquo;on n&rsquo;imagine pas que les questions de la justice, de la libert\u00e9, de la fraternit\u00e9, des combats pour une meilleure existence humaine m&rsquo;importent peu. Bien au contraire. Elles sont toutes aussi essentielles, mais elles sont secondes. Pas secondaires ou accessoires, mais secondes. Elles doivent \u00eatre rapport\u00e9es \u00e0 la question de la vie et de la mort, \u00e0 celle de la condition humaine qui ne peut emp\u00eacher la souffrance de l&rsquo;innocent, qui elle, est premi\u00e8re au regard du l\u00e9pidosophe. Donc \u00e0 la question de l&rsquo;\u00eatre et du non \u00eatre, \u00e0 celle du sens ou du non sens, \u00e0 celle de l&rsquo;absurdit\u00e9 possible de l&rsquo;existence face \u00e0 la souffrance. Pas n&rsquo;importe quelle souffrance, toutefois. On le verra plus loin&#8230; Et l\u00e0, le Livre de Job a quelque-chose \u00e0 dire, quoiqu&rsquo;en pensent d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 ex\u00e9g\u00e8tes et th\u00e9ologiens, d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9 les philosophes de la fuite en avant. Je vais donc y revenir. Mais auparavant, le l\u00e9pidosophe a continu\u00e9 \u00e0 papillonner et \u00e0 doucement planer avec de moins en moins d&rsquo;\u00e9nergie, entre 2002 et aujourd&rsquo;hui o\u00f9 il \u00e9crit ces lignes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image wp-image-2517\">\n<figure class=\"alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"137\" height=\"300\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/soutane-137x300.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2517\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/soutane-137x300.jpg 137w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/soutane.jpg 229w\" sizes=\"auto, (max-width: 137px) 100vw, 137px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><span style=\"font-size: 8pt;\"><em><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Soutane noire sans \u00e9toiles, symbole de mort\u2026<\/span><\/em><\/span><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>En 2002, je sors de d\u00e9pression, li\u00e9e en grande partie \u00e0 ma d\u00e9sillusion par rapport au monde catho et au manque de reconnaissance universitaire. Peut-\u00eatre aussi, comme je l&rsquo;ai exprim\u00e9 dans l&rsquo;article pr\u00e9c\u00e9dent, m&rsquo;\u00e9tais-je br\u00fbl\u00e9 les ailes. Bon, je sais, ce n&rsquo;est pas un \u00e9chec local qui doit justifier une proposition g\u00e9n\u00e9rale par rapport aux cathos et \u00e0 la religion chr\u00e9tienne. Un hoquet peut-\u00eatre au sein de l&rsquo;immense respiration de l&rsquo;histoire. Toutefois, l&rsquo;invasion progressive des int\u00e9gristes dans toutes les religions et dans toutes les anti-religions (les nouveaux anti-cl\u00e9ricaux primaires), m&rsquo;a confort\u00e9 dans la prise n\u00e9cessaire de distance. Apr\u00e8s avoir suivi une passionnante formation informatique qui m&rsquo;a notamment initi\u00e9 aux r\u00e9seaux open source et alternatifs, j&rsquo;ai cr\u00e9\u00e9 un atelier informatique. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9poque finissante des start up. Trois ans d&rsquo;activit\u00e9 ind\u00e9pendante peu rentable au moment o\u00f9 toutes les grandes surfaces s&#8217;emparaient du march\u00e9 de la micro-informatique.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"199\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/fleurs2-300x199.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-2518\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/fleurs2-300x199.png 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/fleurs2-768x508.png 768w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/fleurs2.png 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Plusieurs deuils tragiques dans la famille et parmi des amis de longue date ont rappel\u00e9 la fragilit\u00e9 de nos vies. Puis, entrecoup\u00e9s de temps de ch\u00f4mage, je suis all\u00e9 enseigner la physique dans un lyc\u00e9e talmudique priv\u00e9, faire des audits \u00e9nerg\u00e9tiques dans des entreprises, avant de retomber dans les rets de l&rsquo;\u00c9glise Catholique en travaillant un peu plus de trois ans dans un institut de recherche th\u00e9ologique. Institut lentement infiltr\u00e9 par des int\u00e9gristes&#8230; que j&rsquo;ai quitt\u00e9 une fois de plus avec beaucoup d&rsquo;amertume et de d\u00e9senchantement. Aujourd&rsquo;hui, \u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;une formation donn\u00e9e justement sur la question du mal, je ne rappelle m\u00eame plus ce que j&rsquo;ai bien pu y faire. Beaucoup d&rsquo;air agit\u00e9, sans doute. La seule formation cit\u00e9e ci-dessus, sur le mal, la souffrance et la th\u00e9odic\u00e9e, \u00e0 Bourgoin-Jallieu, a commenc\u00e9 avec une trentaine de personnes pour finir avec sept ou huit int\u00e9ress\u00e9s. Peut-\u00eatre \u00e9tait-elle trop g\u00eanante, sans doute n&rsquo;\u00e9tais-je pas \u00e0 la hauteur de la situation ? Avec le recul, je reste assez fier de son contenu. Il anime les pages pr\u00e9sentes. Trois collaborations avec l&rsquo;\u00c9glise Catholique, trois chutes. Au risque de se r\u00e9p\u00e9ter, le papillon, qui aime revenir sur ses fleurs et qui aime bien Voltaire aussi (Voltaire et voltige, \u00e7a sonne bien ensemble), sait qu&rsquo;il vaut mieux avoir affaire \u00e0 Dieu qu&rsquo;\u00e0 ses saints. Je n&rsquo;ai pas abandonn\u00e9 l&rsquo;esprit de recherche. Ces derni\u00e8res exp\u00e9riences ont d\u00e9gag\u00e9 les ailes du papillon des derni\u00e8res peaux de la chrysalide, m\u00eame si ces ailes se sont alourdies de fatigue et ont vieilli. J&rsquo;ai toujours autant d&rsquo;app\u00e9tit \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, plus que jamais d\u00e9gag\u00e9 la contemplation silencieuse des pesanteurs de la culpabilit\u00e9, de plus en plus d&rsquo;\u00e9merveillement devant ce monde myst\u00e9rieux, de plus en plus d&rsquo;aspiration \u00e0 la sagesse. Les marches vers Santiago de Compostela fignolent les subtilit\u00e9s de la sculpture de la vie&#8230; Oh pardon ! Pas trop d&rsquo;image statique ! Elles multiplient les variations du th\u00e8me et d\u00e9veloppent ses couleurs et ses tempi.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"179\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/gaston_lagaffe_paresseux-300x179.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2520\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/gaston_lagaffe_paresseux-300x179.jpg 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/gaston_lagaffe_paresseux.jpg 517w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Durant ces ann\u00e9es de vol en douce vrille, j&rsquo;ai \u00e9crit plusieurs livres et des articles, offert plusieurs r\u00e9citals de piano, particip\u00e9 \u00e0 des activit\u00e9s litt\u00e9raires et multipli\u00e9 les amis. J&rsquo;ai cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre conseiller municipal, ce n&rsquo;est pas mon truc. La sant\u00e9 s&rsquo;est am\u00e9lior\u00e9e, en raison de l&rsquo;abandon de tous les m\u00e9dicaments, gr\u00e2ce aux progr\u00e8s de l&rsquo;orthop\u00e9die et \u00e0 la m\u00e9decine. Seul souci latent, les attaques de panique qui se sont apais\u00e9es apr\u00e8s les ann\u00e9es 2006 suite \u00e0 des s\u00e9ances de sophrologie. Lors d&rsquo;un grave malaise une nuit de janvier 2006 o\u00f9 j&rsquo;ai failli mourir, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 appareill\u00e9 pour dormir avec un masque, ce qui ne fait que multiplier les proth\u00e8ses. Il reste toutefois un fond de fatigue qui me conduit \u00e0, en g\u00e9n\u00e9ral, \u00eatre passif, \u00e9puis\u00e9 et improductif dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Les papillons aussi doivent faire la sieste. Les \u00e9preuves, notamment mon d\u00e9part mouvement\u00e9 de l&rsquo;Institut Th\u00e9ologique de Grenoble, m&rsquo;ont permis de discriminer les faux des vrais amis. Les faux amis sont ceux qui ne voient en vous qu&rsquo;un personnage public, celui qu&rsquo;on salue parce qu&rsquo;il repr\u00e9sente une institution&#8230; et qui disparaissent quand vous chutez. Ils ont \u00e9t\u00e9 nombreux. Les vrais amis sont ceux qui restent fid\u00e8les au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9preuve et apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9preuve. \u00c0 ma grande surprise, il y en a eu plus que pr\u00e9vu et il en est m\u00eame apparu de nouveaux. Aujourd&rsquo;hui, je participe discr\u00e8tement, sans animation, \u00e0 plusieurs groupes de r\u00e9flexion et diverses activit\u00e9s culturelles (musique, cin\u00e9ma&#8230;), et cette troisi\u00e8me vie qui d\u00e9bute, celle dite de la retraite, s&rsquo;annonce sous des auspices prometteurs : marcher, \u00e9crire, prier, jouer de la musique et accompagner des musiciens, aider \u00e0 la vie associative, \u00e9couter ceux qui sont dans le feu de l&rsquo;action, \u00e0 commencer par mes proches&#8230; et se pr\u00e9parer au retrait, \u00e0 partir un jour d\u00e9finitivement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le l\u00e9pidosophe ne peut pas finir la r\u00e9flexion sans revenir sur Job. Sur Job, sur Teilhard, sur ceux qui l&rsquo;ont inspir\u00e9, sur ses propres recherches, sur l&rsquo;avenir de la Plan\u00e8te, sur la question existentielle du sens de la vie et de la mort. Un bien lourd programme pour un si l\u00e9ger papillon.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"217\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/voie-lactee2-300x217.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2521\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/voie-lactee2-300x217.jpg 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/voie-lactee2-768x556.jpg 768w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/voie-lactee2.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>S&rsquo;il est une conviction profonde qui m&rsquo;habite, si tant est qu&rsquo;un philosophe papillon puisse \u00eatre profond, c&rsquo;est qu&rsquo;une personne qui n&rsquo;a pas c\u00f4toy\u00e9 la mort, la peur, le d\u00e9nuement, la souffrance de pr\u00e8s, ne voit que la moiti\u00e9 du r\u00e9el. Teilhard de Chardin, lui pourtant homme d&rsquo;action, de voyage, d&rsquo;ouverture au monde, pr\u00e9cise que cette premi\u00e8re moiti\u00e9, l&rsquo;ensemble de nos activit\u00e9s et de nos risques, ne repr\u00e9sente que la moiti\u00e9 la plus petite de la vie&#8230; un peu comme aujourd&rsquo;hui, les cosmologistes d\u00e9couvrent une \u00e9nergie et une mati\u00e8re noire qui composent plus de 70% du r\u00e9el. \u00c9nergie et mati\u00e8re noire dont on mesure les effets, mais dont on ne sait pas grand chose.C&rsquo;est une analogie, naturellement ! Qu&rsquo;on en d\u00e9duise pas des inf\u00e9rences m\u00e9taphysiques ! Le papillon butine en superficie, mais comme il est philosophe, il conna\u00eet et essaie d&rsquo;int\u00e9rioriser sa fragilit\u00e9. La seconde moiti\u00e9 est donc celle que le j\u00e9suite appelle \u00ab les passivit\u00e9s&nbsp;\u00bb, au sens de ce que chacun subit. Teilhard parle de \u00ab&nbsp;divinisation des passivit\u00e9s&nbsp;\u00bb, expression qui m&rsquo;a toujours fortement impressionn\u00e9e. Dans l&rsquo;id\u00e9e de passivit\u00e9, il diff\u00e9rencie les passivit\u00e9s dites \u00ab de croissance \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire les r\u00e9actions, les r\u00e9troactions subies lorsqu&rsquo;on est dans l&rsquo;action&#8230; par exemple les baffes qu&rsquo;on se prend quand on veut innover ou r\u00e9former, le travail n\u00e9cessaire pour s&rsquo;instruire et communiquer ou les douleurs qu&rsquo;on supporte lorsqu&rsquo;on s&rsquo;entra\u00eene \u00e0 une activit\u00e9 sportive ou qu&rsquo;on s&rsquo;exerce sur un piano ou un violon. Mais il y a aussi les passivit\u00e9s \u00ab de diminution \u00bb, celles qui in\u00e9luctablement nous m\u00e8nent \u00e0 la d\u00e9ch\u00e9ance, \u00e0 la mort, via les maladies, les deuils, les impuissances, la vieillesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, continue Teilhard, ces \u00ab diminutions \u00bb peuvent \u00eatre divinis\u00e9es. Il faut \u00eatre foutrement gonfl\u00e9 pour affirmer ce genre de propos, mais nous pouvons imaginer le j\u00e9suite, compagnon de J\u00e9sus donc, contempler pendant des heures la Passion du Christ&#8230; La Passion (\u00e9cho \u00e0 passivit\u00e9) du Christ a trop \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 des passivit\u00e9s de croissance plus que du c\u00f4t\u00e9 des passivit\u00e9s de diminution. J\u00e9sus \u00e9tait jeune, il n&rsquo;a pas connu la maladie, la vieillesse. Il est mort pour les p\u00e9ch\u00e9s des hommes, dit la tradition chr\u00e9tienne, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par des m\u00e9chants, par des haineux, par des r\u00e9actionnaires, dirait-on aujourd&rsquo;hui, toutes choses morales et politiques que j&rsquo;accepte, mais qui sont, comme je l&rsquo;ai \u00e9crit, secondes&#8230; et qui ont bien aid\u00e9 les clerg\u00e9s, les id\u00e9ologues, les moralistes de droite et de gauche, \u00e0 exercer un pouvoir sur les peuples et les petites gens, pour le meilleur parfois, pour le pire bien plus souvent. <em>\u00ab Le cauchemar du bien impos\u00e9 \u00bb<\/em>, \u00e9crivait Nicolas Berdiaev. N&rsquo;oublions pas que J\u00e9sus a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 par des religieux, et ex\u00e9cut\u00e9 par les politiques. Mille excuses, les moralistes et les clercs ont aussi aid\u00e9 \u00e0 b\u00e2tir des institutions et des lois pour pr\u00e9venir avant de gu\u00e9rir. Ne soyons pas trop n\u00e9gatifs. OK.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"297\" height=\"300\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/oeufspapillon-297x300.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-2523\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/oeufspapillon-297x300.png 297w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/oeufspapillon.png 621w\" sizes=\"auto, (max-width: 297px) 100vw, 297px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Or la question des limites, de la fragilit\u00e9, des pertes et diminutions est bien plus fondamentale. Une des s\u00e9curit\u00e9s, que les hommes ont b\u00e2ties, a consist\u00e9 \u00e0 noyer le probl\u00e8me de la condition humaine individuelle dans le destin collectif&#8230; sous toutes sortes de formes : messianiques, utopiques, religieuses, nationales, communistes. Malheureusement, et ce fut un des axes de ma propre recherche, non seulement les personnes, mais aussi les \u00e9quipes, les communaut\u00e9s, les nations, les cultures, les civilisations, les \u00e9cosyst\u00e8mes, les esp\u00e8ces vivantes, les biosph\u00e8res&#8230; et l&rsquo;Univers entier sont sous le sceau de la fragilit\u00e9 et de la d\u00e9gradation, sous le risque de la mort. Cette condition d\u00e9borde les bavardages anthropocentriques, moralisateurs et politiques sur le bien et le mal, sur le juste et l&rsquo;injuste, sur le progr\u00e8s et la r\u00e9gression, sur la r\u00e9volution et la r\u00e9action&#8230; Ah oui, pardonnez-moi de m&rsquo;excuser : Et Auschwitz par exemple, et toutes autres abominations de l&rsquo;histoire humaine ? Ne nous contraignent-elles pas \u00e0 nous interroger fondamentalement sur les valeurs \u00e9thiques, et donc sur le bien et le mal ? Bien d&rsquo;accord. Mais je ne suis pas s\u00fbr que ce soit premier. D&rsquo;ailleurs, la plupart des penseurs marqu\u00e9s par l&rsquo;horreur de la Shoah ne se sont-ils pas interrog\u00e9s sur l&rsquo;existence m\u00eame possible d&rsquo;une telle monstruosit\u00e9, et pas seulement sur le fait que ce soit bien ou mal (qui rel\u00e8ve encore des passivit\u00e9s de croissance) ? Je marche sur des \u0153ufs en \u00e9crivant ces lignes. Ce que je veux dire, c&rsquo;est qu&rsquo;on quitte le registre du bien et du mal pour entrer dans celui de la signification de l&rsquo;existence, sur la question de l&rsquo;\u00eatre (To be or not to be), \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur desquelles se situe le myst\u00e8re de nos diminutions et de la mort. Auschwitz a interrog\u00e9 la notion m\u00eame d&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai lu quelque part r\u00e9cemment que le tremblement de terre de Lisbonne, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque des Lumi\u00e8res, avait interrog\u00e9 d&rsquo;une mani\u00e8re parall\u00e8le les penseurs de l&rsquo;\u00e9poque. La c\u00e9l\u00e8bre diatribe entre Voltaire et Rousseau, ind\u00e9pendamment de la position confortable de ces deux bourgeois qui ne l&rsquo;avaient pas v\u00e9cu de l&rsquo;int\u00e9rieur, est significative. Voltaire porte l&rsquo;interrogation sur la condition humaine et sur l&rsquo;existence d&rsquo;une divinit\u00e9 qui pourrait accepter de telles horreurs. Rousseau ram\u00e8ne la question \u00e0 la responsabilit\u00e9 des hommes qui ont b\u00e2ti des villes n&rsquo;importe comment et dont le s\u00e9isme rappelle la stupidit\u00e9. Rousseau est plus moraliste que Voltaire. Les deux positions sont aussi vraies, mais j&rsquo;estime qu&rsquo;\u00e0 partir d&rsquo;un certain seuil, la position de Rousseau est seconde (pas secondaire, je rappelle). L&rsquo;histoire a donn\u00e9 raison \u00e0 Rousseau, puisque le ministre charg\u00e9 de la reconstruction de la ville a r\u00e9ussi \u00e0 reb\u00e2tir Lisbonne, avec les pr\u00e9cautions anti-sismiques de l&rsquo;\u00e9poque, en quelques mois&#8230; Sacr\u00e9 tour de force. Et ce furent aussi les premi\u00e8res techniques en ce sens. Bravo. Mais la question de Voltaire reste sous-jacente, quoiqu&rsquo;en disent les femmes et les hommes d&rsquo;action. La position de Rousseau peut appara\u00eetre comme une sorte de r\u00e9sistance, de refus de la condition humaine mortelle, de sa finitude&#8230;&nbsp;Magnifique projet. Toutefois, si on hypertrophie ce refus, je marche toujours sur les \u0153ufs, le refus de la finitude peut se transformer en un culte de la mort (pour ne pas l&rsquo;affronter existentiellement), comme les nazis l&rsquo;ont mis en place ou comme les terroristes actuels le pratiquent. Le culte de la mort n&rsquo;est-il pas un refus de la vie, dans toutes les composantes qu&rsquo;elle propose, finitude comprise. La fascination envers la mort n&rsquo;est peut-\u00eatre que la face cach\u00e9e du prom\u00e9th\u00e9isme de la philosophie de l&rsquo;action qui domine notre temps&#8230; et qui ne sait pas arr\u00eater la machine folle de notre production et de notre consommation. Le culte de l&rsquo;immortalit\u00e9, celui des transhumanistes extr\u00e9mistes par exemple, est un refus de la condition humaine et m\u00eame de la simple r\u00e9alit\u00e9 biologique et cosmique.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"197\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/lisbonne-seisme-300x197.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2524\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/lisbonne-seisme-300x197.jpg 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/lisbonne-seisme-768x503.jpg 768w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/lisbonne-seisme.jpg 961w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>On l&rsquo;aura compris, j&rsquo;esp\u00e8re, il y a dialectique entre souffrances de croissance et souffrances de diminution, la premi\u00e8re renvoyant \u00e0 nos responsabilit\u00e9s \u00e9thiques et politiques, la seconde \u00e0 l&rsquo;acceptation de la condition humaine (et cosmique, ajoutai-je), condition qui rappelle que m\u00eame nos plus belles r\u00e9ussites sont sous la coupe d&rsquo;un d\u00e9clin ou d&rsquo;un effondrement. C&rsquo;est une des raisons qui m&rsquo;a fait pencher ma m\u00e9ditation vers la contemplation du monde et les interrogations pos\u00e9s par son \u00eatre, plus que vers l&rsquo;action&#8230; \u00e0 laquelle je ne m&rsquo;oppose pas, comprenons-le bien. Ce serait un comble quand m\u00eame, que sous pr\u00e9texte que nous diminuons, il faille ne rien faire pour am\u00e9liorer notre situation. Je ne suis pas pour la d\u00e9pression et la neurasth\u00e9nie, encore moins contre les progr\u00e8s m\u00e9dicaux, scientifiques et sociaux. Ma sant\u00e9, ma condition de handicap\u00e9 et ma petite carri\u00e8re professionnelle, m&rsquo;ont inclin\u00e9 vers l&rsquo;interrogation sur notre fragilit\u00e9. C&rsquo;est tout. Et la suite de la m\u00e9ditation pr\u00e9sente permettra de mieux cerner ce que je veux expliquer. Teilhard ne reste pas sur le terrain des constats et des oppositions, bien au contraire. Il parle avec une audace incomparable de divinisation de ces passivit\u00e9s \u00e9thiques ou existentielles. Et si cette divinisation commen\u00e7ait avec \u00ab Voir \u00bb ! \u00ab Voir&nbsp;\u00bb est le prologue de son grand ouvrage d&rsquo;hymne \u00e0 l&rsquo;\u00c9volution, \u00e0 la Vie, \u00e0 l&rsquo;Univers et \u00e0 la grandeur de l&rsquo;homme, \u00ab Le Ph\u00e9nom\u00e8ne Humain&nbsp;\u00bb.&nbsp;\u00ab Voir&nbsp;\u00bb&#8230; dans tous les sens du terme.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son petit concentr\u00e9 de vie spirituelle, \u00ab Le Milieu Divin \u00bb, Teilhard propose, apr\u00e8s l&rsquo;expos\u00e9 sur la divinisation des activit\u00e9s et celle des passivit\u00e9s, un plongeon dans ce \u00ab Milieu divin \u00bb. Le Milieu Divin est habit\u00e9 de paradoxes, d&rsquo;apparentes contradictions, de complexit\u00e9s tiss\u00e9es entre elles. Les mots du j\u00e9suite chantent une hymne \u00e0 la vie, au vivant, qu&rsquo;ils unifient dans la figure du Christ souffrant, mort et ressuscit\u00e9.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"225\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/Job2-300x225.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2525\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Tout le monde n&rsquo;est pas oblig\u00e9 d&rsquo;aller jusque l\u00e0. C&rsquo;est la raison pour laquelle je reviens sur Job. Je vais essayer de montrer que le Livre de Job, loin de promouvoir une culpabilit\u00e9 qui nous obligerait \u00e0 l&rsquo;action \u00e9thique et politique, fait changer le regard. Voir donc, changer de vision. Pour les lecteurs qui ne connaissent pas le Livre de Job, voici quelques \u00e9l\u00e9ments de rappel. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un des livres de la Bible qui appartient aux courants dits de la Sagesse, reconnu \u00e0 la fois par les juifs et par les chr\u00e9tiens. Le Coran parle aussi de Job, mais la pr\u00e9sentation du personnage est bien palote, bien en de\u00e7\u00e0 du message biblique. Cela dit, je relis ce livre \u00e0 partir de ma propre histoire et de mes yeux ouverts sur aujourd&rsquo;hui, ce qui signifie que les aspects mythologiques, la repr\u00e9sentation du monde divin, le d\u00e9nouement apparemment heureux de l&rsquo;aventure de Job, m&rsquo;apparaissent accessoires. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un conte, et comme les contes de Perrault, de Grimm, d&rsquo;Andersen, ce qui est cach\u00e9 (\u00e9nergie et mati\u00e8re noire) est le plus essentiel.<\/p>\n\n\n\n<p>Le conte de Job raconte que Dieu et un des membres de son conseil, Satan, font un pari : celui de la fid\u00e9lit\u00e9 du juste dans l&rsquo;\u00e9preuve. Je transpose : que vaut un homme, une femme, que vaut l&rsquo;homme (au sens d&rsquo;humain en g\u00e9n\u00e9ral), face \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience de la souffrance, voire de la diminution ? Je transpose aussi l&rsquo;exp\u00e9rience de Job d&rsquo;un point de vue social, par analogie bien s\u00fbr, car les lois du groupe ne sont pas r\u00e9ductibles \u00e0 celle de l&rsquo;individu, ni \u00e0 la somme des individus. Que vaut une entreprise, une soci\u00e9t\u00e9, une civilisation, face \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve ? Job, homme riche et bien portant dans son enclos, poss\u00e8de des terres, des troupeaux, est heureux avec sa femme et ses nombreux fils et filles. Il a bien \u00ab r\u00e9ussi&nbsp;\u00bb sa vie. Premi\u00e8re \u00e9preuve : il perd tous ses biens, sa femme et ses enfants meurent. Le r\u00e9cit raconte que Job continue \u00e0 louer Dieu et \u00e0 lui \u00eatre fid\u00e8le. Pas tr\u00e8s sympa pour sa femme, ses filles et ses fils ! Et le deuil ? Et la r\u00e9volte face \u00e0 l&rsquo;injustice qui lui est faite, lui l&rsquo;homme int\u00e8gre ? Mon amie, celle qui m&rsquo;a fait lire le livre de la th\u00e9ologienne, a perdu ses parents, ses s\u0153urs et surtout son jeune mari, tragiquement ! Ce n&rsquo;est pas rien !<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image size-medium wp-image-2526\">\n<figure class=\"alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"210\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/chagall-guerre-300x210.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2526\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/chagall-guerre-300x210.jpg 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/chagall-guerre.jpg 686w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><span style=\"font-size: 8pt;\"><em><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Chagall et la guerre<\/span><\/em><\/span><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>J&rsquo;ai c\u00f4toy\u00e9 dans ma famille des anciens combattants qui se rappelaient la perte de leurs camarades, des fr\u00e8res, dans les tranch\u00e9es : terrible ! Lorsque j&rsquo;enseignais dans le lyc\u00e9e talmudique, un de mes fr\u00e8res a disparu dans les Pyr\u00e9n\u00e9es. L&rsquo;\u00e9preuve familiale a donn\u00e9 lieu \u00e0 des partages profonds avec les juifs qui dirigeaient le lyc\u00e9e, \u00e0 propos de la Shoah. Je leur ai \u00e9voqu\u00e9 la disparition des corps dans les tranch\u00e9es de Verdun, ils m&rsquo;ont r\u00e9pondu en rem\u00e9morant la m\u00eame volatilisation dans les camps d&rsquo;extermination&#8230; et donc la signification du deuil. Les restes de mon fr\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s plusieurs mois plus tard. Je me souviens de ce qu&rsquo;est la souffrance, celle de son \u00e9pouse et de ses enfants, nos neveux et ni\u00e8ces, quand elle dure. La Bible est, semble-t-il, un peu exp\u00e9ditive quand elle \u00e9crit en quelques lignes rapides que Job est toujours fid\u00e8le \u00e0 sa foi. Bon, c&rsquo;est un conte. Passons.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde \u00e9preuve est celle de la maladie. Cette fois le corps est touch\u00e9. Job n&rsquo;est plus atteint dans ses biens, dans ses amours, dans sa filiation, mais dans son \u00eatre m\u00eame. L\u00e0, le registre change et les enjeux deviennent beaucoup plus ambigus. Le texte ne dit pas que Job maudit Dieu, mais il d\u00e9faille, maudit le jour de sa naissance, crie l&rsquo;absurdit\u00e9 de sa propre existence, aurait voulu ne pas vivre, plaint sa m\u00e8re, <em>\u00ab pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma m\u00e8re ?&nbsp;\u00bb<\/em>&#8230; Pourquoi ce Dieu auquel je crois pique-t-il ses fid\u00e8les ainsi, pourquoi&nbsp;<em>\u00ab donne-t-il la lumi\u00e8re \u00e0 celui qui souffre, qui esp\u00e8re en vain la mort&#8230;\u00bb<\/em> Le chapitre 3 du Livre de Job est bouleversant : il n&rsquo;y a plus de place pour la justification, pour la raison, pour la volont\u00e9, pour las trucs et astuces psy, m\u00e9dicaux, bio, qui gu\u00e9rissent, dirait-on aujourd&rsquo;hui. J&rsquo;entends les cris de Job, et que le lecteur le sache, je sais de quoi il parle.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"250\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/personneag\u00e9e-300x250.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-2527\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/personneag\u00e9e-300x250.png 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/personneag\u00e9e-768x640.png 768w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/personneag\u00e9e.png 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Voici trois amis. Des vrais amis qui ne l&rsquo;abandonnent pas dans la difficult\u00e9. Au moins, Job n&rsquo;est pas seul. Ils essaient de le consoler et surtout de comprendre ce qui se passe. Mais leurs consolations d\u00e9rivent vers des explications religieuses bien connues : Dieu est juste, donc si tu souffres, c&rsquo;est de ta faute, ou de la faute d&rsquo;un de tes proches ou d&rsquo;un de tes anc\u00eatres. Ou alors c&rsquo;est une \u00e9preuve&#8230; Enfin bref, toutes ces sottises bien \u00ab rassurantes \u00bb. Rassurantes pour qui ? Pour celui qui les prononce ? Moi-m\u00eame, je les ai entendues quand j&rsquo;\u00e9tais malade, sous des formes pas tr\u00e8s diff\u00e9rentes. Une \u00e9preuve ? Oui, c&rsquo;est courant, sauf que je ne vivais pas une pr\u00e9paration militaire ou un entra\u00eenement sportif. Telle tante me raconte qu&rsquo;un amput\u00e9 des deux jambes a travers\u00e9 la jungle tropicale. Ben voyons ! Il a aussi travers\u00e9 le Pacifique \u00e0 la nage, sans doute ? Souffre avec le Christ, me disait une autre parente pieuse. Ouais, mais je ne suis pas le Fils du P\u00e8re. Les culpabilit\u00e9s, l\u00e0 aussi, on les entend : tu ne te nourrissais pas bien, tu \u00e9tais n\u00e9gligent envers toi-m\u00eame, tes parents ou ton \u00e9cole ne te soignaient pas bien non plus, tu geins alors que tu co\u00fbtes cher \u00e0 la S\u00e9curit\u00e9 Sociale (entendu en raison des produits qu&rsquo;on m&rsquo;a inject\u00e9s pendant des mois en 1972 et 1973, lors d&rsquo;un appareillage tr\u00e8s co\u00fbteux et \u00e9galement quand j&rsquo;\u00e9tais en d\u00e9pression en 2002) et que des soignants s&rsquo;occupent de toi (pas toujours tr\u00e8s bien, quand j&rsquo;\u00e9tais hospitalis\u00e9). Etc. J&rsquo;ai tout entendu. Je ne parle pas ici de ce que mon \u00e9pouse rencontre dans l&rsquo;EHPAD, maison de retraite m\u00e9dicalis\u00e9e, o\u00f9 elle travaille. Retour \u00e0 la Bible. Un quatri\u00e8me ami , plus jeune et plus fougueux, vient \u00e0 son tour parler \u00e0 Job, et le ram\u00e8ne \u00e0 un autre niveau : question de foi, fais confiance. Non pas confiance en toi ou confiance envers ceux qui te soignent, mais confiance en ton Cr\u00e9ateur.<\/p>\n\n\n\n<p>Que le lecteur me pardonne, mais je pourrais \u00e9crire des pages et des pages&#8230; Ce que je d\u00e9sire mettre en \u00e9vidence, c&rsquo;est que Job crie son innocence et son incompr\u00e9hension. La souffrance est absurde. L\u00e0 est la vraie question : toutes les r\u00e9ponses explicatives ou consolatrices deviennent \u00e0 ce niveau des r\u00e9ponses toxiques. Elles replient les interlocuteurs vers leur propre confort, vers leur petite s\u00e9curit\u00e9. Pire encore, ceux qui affirment, du haut de leur confort spirituel ou dogmatique, que la souffrance est r\u00e9demptrice, horreur qu&rsquo;on entend encore !&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais o\u00f9 sont les yeux ouverts ? Qui a les yeux ouverts ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le conte de Job se termine par ce qu&rsquo;on appelle dans le jargon une \u00ab th\u00e9ophanie \u00bb. Une manifestation externe de Dieu, El Shadda\u00ef. On peut la lire comme une illumination de Job, comme ce changement de regard qui saisit celui qui a gard\u00e9 les yeux ouverts. Dieu appara\u00eet. Il renvoie les amis de Job \u00e0 leurs cin\u00e9mas int\u00e9rieurs, moraux, religieux, etc. et explique que Job est le seul \u00e0 bien avoir parl\u00e9 de Lui. \u00c9tonnant quand m\u00eame ! Puis ce Dieu devient un Dieu de l&rsquo;Univers. Il d\u00e9ploie, dans un des plus beaux textes de la Bible, les merveilles de la Cr\u00e9ation, son myst\u00e8re aussi (<em>\u00ab \u00e9tais-tu l\u00e0, quand j&rsquo;ai cr\u00e9\u00e9 l&rsquo;Univers&nbsp;? \u00bb<\/em>), un extraordinaire hymne \u00e0 la vie, aux \u00e9nergies du monde, \u00e0 la puissance d&rsquo;\u00eatre, \u00e0 l&rsquo;existence. Il fait \u00e9cho, \u00e0 mes yeux, \u00e0 ce qu&rsquo;\u00e9crivaient Prigogine et Stengers sur le r\u00e9enchantement du monde. D&rsquo;ailleurs, il suffit d&rsquo;ouvrir une encyclop\u00e9die scientifique pour \u00eatre pris de vertige. Ouvrir, ouvrir les yeux, et se laisser emport\u00e9 par le flux prodigieux de la vie.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"222\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/2015-11-11-Devoluy-35p-300x222.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2528\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/2015-11-11-Devoluy-35p-300x222.jpg 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/2015-11-11-Devoluy-35p-768x569.jpg 768w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/2015-11-11-Devoluy-35p.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Nombre de th\u00e9ologiens, d&rsquo;ex\u00e9g\u00e8tes, de philosophes, expliquent que la th\u00e9ophanie finale du Livre de Job n&rsquo;est pas une r\u00e9ponse. J&rsquo;en conviens, elle n&rsquo;est pas une r\u00e9ponse. Ceux qui me lisent savent que je me m\u00e9fie des r\u00e9ponses. Pas une r\u00e9ponse \u00e0 la souffrance de l&rsquo;innocent, au mal, \u00e0 l&rsquo;injustice, \u00e0 l&rsquo;absurdit\u00e9&#8230; \u00e0 la cruaut\u00e9 d\u00e9mesur\u00e9e des hommes, des gouffres infinis o\u00f9 elle semble parfois nous emmener. Et alors ? Serions-vous satisfaits d&rsquo;avoir une r\u00e9ponse ? J&rsquo;ai ma propre vision (\u00ab voir \u00bb) sur cette question. Je vais tenter de l&rsquo;expliquer, mais l\u00e0 encore, que le lecteur n&rsquo;esp\u00e8re pas une r\u00e9ponse&#8230; ou si c&rsquo;est une r\u00e9ponse, elle se situe dans le changement de regard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Teilhard \u00e9crit \u00ab Voir \u00bb, quand d&rsquo;autres invitent \u00e0 fermer les yeux, voire \u00e0 se boucher les sens. Voir est une n\u00e9cessit\u00e9 premi\u00e8re. Mais plus on ouvre les yeux, plus on entre dans la nuit&#8230; ou plus la lumi\u00e8re est aveuglante. Quand les astronautes quittent l&rsquo;atmosph\u00e8re terrestre, la lumi\u00e8re solaire ne se diffracte plus dans l&rsquo;air et la nuit enveloppe le vaisseau, la navette ou la station spatiale. J&rsquo;ai appris r\u00e9cemment par Pesquet, notre spationaute national, que les \u00e9toiles ne scintillent plus comme des petits vers luisants vivants. L&rsquo;obscure clart\u00e9 des \u00e9toiles n&rsquo;\u00e9claire pas, m\u00eame la nuit, que Corneille me pardonne. En revanche, elles offrent des rep\u00e8res.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"208\" height=\"300\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/spirousousleau-208x300.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2529\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/spirousousleau-208x300.jpg 208w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/spirousousleau.jpg 316w\" sizes=\"auto, (max-width: 208px) 100vw, 208px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>J&rsquo;aime cette image de sortie de la sph\u00e8re terrestre, de la plong\u00e9e dans l&rsquo;infini de l&rsquo;Univers, de la perception de la fragilit\u00e9 de la Plan\u00e8te (qu&rsquo;il faut pr\u00e9server le plus longtemps possible, SVP). Sortir, s&rsquo;\u00e9vader&#8230; S&rsquo;\u00e9tonner, \u00e9crivent les philosophes, s&rsquo;\u00e9merveiller, chantent les po\u00e8tes contemplatifs, exister, crie le vivant. Ce \u00ab\u00a0E\u00a0\u00bb (\u00c9-tonner, \u00c9-merveiller, Ex-ister) est une sortie. Sortie de soi, comme on sort du sein maternel. Non une fuite, mais une nouvelle position qui permet de changer de regard, d&rsquo;envelopper notre vision, d&rsquo;int\u00e9rioriser nos ant\u00e9c\u00e9dents. Le plongeur qui sort de l&rsquo;eau, quitte un milieu et en d\u00e9couvre un autre. \u00ab Sortir de \u00bb signifie que je ne suis pas premier, que je viens de quelque-chose qui est ant\u00e9rieur \u00e0 moi-m\u00eame pour entrer dans un autre qui est plus vaste que moi-m\u00eame. Exactement ce que dit El Shadda\u00ef, le Dieu de Job : \u00ab o\u00f9 \u00e9tais-tu ? \u00bb. En \u00e9crivant cela, je nage \u00e0 contre-courant de tout ce que la modernit\u00e9 proclame depuis quatre si\u00e8cles : \u00ab je pense, donc je suis&nbsp;\u00bb, je suis mon propre ma\u00eetre, je suis la source de mon existence, mais encore, je suis le ma\u00eetre des choses qui ne sont que mati\u00e8re et sources d&rsquo;\u00e9nergie, je me lib\u00e8re de ma nature. Face aux contestations possibles et n\u00e9cessaires, je r\u00e9ponds en g\u00e9n\u00e9ral que la libert\u00e9 n&rsquo;est pas d&rsquo;abord l&rsquo;ind\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de nos d\u00e9terminismes (elle l&rsquo;est aussi), mais la connaissance et la reconnaissance de ces d\u00e9terminismes. Connaissance qui permet d&rsquo;agir sur eux (telle est la vocation des sciences et de la m\u00e9decine, par exemple), reconnaissance qui permet de conserver l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 et la f\u00e9condation possible (par int\u00e9riorisation). Sortir de soi, non pour rejeter l&rsquo;\u00eatre qui d\u00e9termine, mais pour le contempler, pour s&rsquo;en \u00e9tonner, s&rsquo;en \u00e9merveiller&#8230; et, parce que l&rsquo;\u00eatre se pr\u00e9sente comme une vaste d\u00e9rive dynamique vers plus de vie et de conscience, pour y participer. C&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;ailleurs l&rsquo;attitude d&rsquo;Einstein \u00e0 la fin de sa vie : ce monde est myst\u00e9rieux, \u00e9trange \u00e0 ses yeux, il a particip\u00e9 \u00e0 l&rsquo;approfondissement de ses secrets. \u00c9-trange.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le mouvement de reconnaissance qu&rsquo;il est pr\u00e9f\u00e9rable d&rsquo;anticiper pour l&rsquo;inscrire en soi avant que les forces de diminution ne nous menacent ou nous submergent, il y a celui de la vie&#8230; celui que nous sommes des vivants. La vie est donn\u00e9e. Tant qu&rsquo;on essaie de la conqu\u00e9rir, qu&rsquo;on est dans une phase ascendante, on ne s&rsquo;en aper\u00e7oit pas. Donn\u00e9e par les parents, par la nature, par notre environnement social et culturel&#8230; donn\u00e9 au sein de contraintes ontog\u00e9n\u00e9tiques (celles de notre \u00eatre) et phylog\u00e9n\u00e9tiques (celle de notre g\u00e9n\u00e9ration), \u00e9crirait Teilhard. Des dons parfois douloureux : une famille meurtrie ou inexistante, une apparence physique disgracieuse, un handicap, des limites nerveuses, intellectuelles et m\u00eame morales, une condition \u00e9conomique ou sociale mis\u00e9rable, une nation dirig\u00e9e par un dictateur et une police indigne, des administrations kafka\u00efennes, etc. Soit.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image wp-image-2540\">\n<figure class=\"alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"195\" height=\"300\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/dietrich_bonhoeffer-195x300.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2540\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/dietrich_bonhoeffer-195x300.jpg 195w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/dietrich_bonhoeffer.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 195px) 100vw, 195px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><span style=\"font-size: 8pt;\"><em><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">Dietrich Bonhoeffer<\/span><\/em><\/span><\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Le don de la vie a du prix, \u00e9crivait Dietrich Bonhoeffer, cet \u00e9tonnant et courageux pasteur protestant pendu par les nazis, ne la gaspillons pas. Dans ces configurations, nous ne sommes pas seuls : le paradoxe positif de la culture occidentale est d&rsquo;avoir \u00e0 la fois lib\u00e9r\u00e9 le sujet et offert les outils rationnels et institutionnels de solidarit\u00e9. Mais cette conqu\u00eate ne doit pas faire oublier le don de la vie. \u00c0 mon tour, j&rsquo;esp\u00e8re la transmettre \u00e0 d&rsquo;autres pour qu&rsquo;ils existent \u00e0 leur tour, et se d\u00e9tachent de moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est vrai des individus l&rsquo;est aussi des entreprises, des groupes humains, des civilisations m\u00eame. Hegel le rappelle. Aucune civilisation n&rsquo;est \u00e9ternelle. Elles meurent et transmettent, consciencieusement ou \u00e0 leur insu, la vie \u00e0 celles qui suivront. C&rsquo;est une n\u00e9cessit\u00e9 propre aux vivants : plus ils se diversifient, plus ils se transmettent aux suivants, plus la vie s&rsquo;enrichit. La g\u00e9n\u00e9tique le confirme. L&rsquo;Univers lui-m\u00eame repose sur cette loi, et la mont\u00e9e de l&rsquo;entropie n&rsquo;a jamais emp\u00each\u00e9 les \u00e9volutions improbables, les diversifications des \u00eatres c\u00e9lestes, et l&rsquo;inventivit\u00e9 de la Vie. Avec un grand V. de l&rsquo;\u00c9tre avec un grand E. Du R\u00e9el, du Vrai, avec un grand R, avec un grand V. La r\u00e9alit\u00e9 est plus cr\u00e9ative que la fiction. La vie est plus surprenante que les images. Nous en sommes qu&rsquo;aux d\u00e9buts de nos d\u00e9couvertes.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"286\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/terrenuit-ciel-300x286.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2530\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/terrenuit-ciel-300x286.jpg 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/terrenuit-ciel.jpg 661w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Ouvrir les yeux, courir le risque d&rsquo;exister, sortir de soi et du Soi, s&rsquo;\u00e9tonner, recevoir l&rsquo;existence comme un don ne sont pas des r\u00e9ponses \u00e0 la question du mal et de la souffrance innocente. Je le sais. Je l&rsquo;ai \u00e9crit. Le probl\u00e8me n&rsquo;est pas dans la r\u00e9ponse, surtout quand ces r\u00e9ponses sont pr\u00e9cipit\u00e9es d&rsquo;un point de vue religieux, moral ou ath\u00e9e. Je l&rsquo;ai \u00e9crit : accepter d&rsquo;entrer dans la nuit. Accepter de n&rsquo;\u00eatre inform\u00e9 que par des \u00e9toiles, \u00e0 partir d&rsquo;une certaine altitude quand la lumi\u00e8re de nos raisons ne suffit plus pour gu\u00e9rir les maux, pour lutter contre l&rsquo;injustice, pour apporter un peu de confort et des mots pour les angoisses. Les \u00e9toiles, peut-\u00eatre faut-il les chercher plus loin. Mais quelle que soit la profondeur de notre recherche, profondeur que le philosophe papillon ne peut pas sonder \u00e0 la place des autres, il en appara\u00eetra toujours de nouvelles pour signifier notre propre existence. Et si ce n&rsquo;est pas moi, si ce n&rsquo;est pas nous, ce seront d&rsquo;autres qui prendront le relais.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8230; et qui sait ? Peut-\u00eatre derri\u00e8re la premi\u00e8re sortie de soi, de son enclos, de son atmosph\u00e8re (et quelque temps de repos dans sa navette), derri\u00e8re l&rsquo;\u00e9tonnement et la conscience du don de la vie, y a-t-il une nouvelle sortie ? Non une fuite, mais une re-cr\u00e9ation. Mes restes de th\u00e9ologie chr\u00e9tienne m&rsquo;ont d\u00e9couvert quelques autres \u00e9toiles : je ne les \u00e9cris pas ici. Chacun son chemin. Je laisse ces questions ouvertes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le papillon se retire maintenant avec toutes ces interrogations. Il se sent toujours philosophe, l\u00e9pidosophe, ami de la Sagesse. Mais il n&rsquo;est pas la Sagesse ! Attention. L&rsquo;ami seulement.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>(1)<a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838630\"> Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un l\u00e9pidosophe ?<\/a><\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>(2) <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838637\">Chenille dans son cocon.<\/a><\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>(3) <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838642\">Chrysalide dans le vent.<\/a><\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>(4) <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838653\">Butinages.<\/a><\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>(5) <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838664\">Un papillon ne doit pas s&rsquo;approcher du feu.<\/a><\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>(6) &nbsp;Papillon de nuit.<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CONTENU : papillon de nuit. 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