{"id":1838583,"date":"2024-06-17T09:23:02","date_gmt":"2024-06-17T09:23:02","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838583"},"modified":"2024-06-19T09:29:01","modified_gmt":"2024-06-19T09:29:01","slug":"la-reponse-de-job-a-ses-amis-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838583","title":{"rendered":"La r\u00e9ponse de Job \u00e0 ses amis (2)"},"content":{"rendered":"\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\"><em><a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838568\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-1542 size-full alignleft\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/trinit\u00e9-ronde.jpg\" alt=\"\" width=\"206\" height=\"194\" \/><\/a>INVESTIGATIONS TRINITAIRES (11) &#8211; La r\u00e9ponse de Job et au-del\u00e0&#8230; <\/em><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #ff0000; font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\"><em><u>R\u00e9sum\u00e9<\/u><\/em><em> : Face \u00e0 ses amis, Job proteste, r\u00e9fute les arguments et engage un proc\u00e8s contre son Cr\u00e9ateur \u00e0 la limite du blasph\u00e8me. Apr\u00e8s de longues disputes, le Cr\u00e9ateur se manifeste enfin : seul Job a bien parl\u00e9 de moi, dit-il, avant de d\u00e9ployer toutes les merveilles de la cr\u00e9ation. J&rsquo;interpr\u00e8te le d\u00e9ploiement de la cr\u00e9ation dans le sens d&rsquo;une cr\u00e9ativit\u00e9 partag\u00e9e au sein de laquelle l&rsquo;\u00eatre humain est un acteur essentiel et qui ouvre une aventure \u00e0 l&rsquo;horizon infini.<\/em><\/span><\/p>\n<h5 class=\"western\" align=\"right\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">&#8211;<a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838568\" data-wplink-edit=\"true\">Th\u00e9ismes face \u00e0 la souffrance innocente de Job &#8211; Article pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> &#8211;<\/span><\/h5>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Face \u00e0 ses amis contradicteurs, dont j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019analyser les arguments dans l\u2019article pr\u00e9c\u00e9dent, avec projection dans notre actualit\u00e9, Job, le juste souffrant, tente de r\u00e9pondre. Il ne donne pas de solution, pas plus que le Livre du reste\u2026 Nous sommes dans le registre de la \u00ab r\u00e9ponse \u00bb, pas de la \u00ab solution \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire celui de la parole et non celui de l\u2019id\u00e9e et de l\u2019algorithme scientifique ou psychologique. Et donc de la dialectique existentielle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #000080;\"><strong><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">L\u2019exp\u00e9rience contredit les discours.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">\u00ab Si votre raisonnement est juste, r\u00e9pond Job \u00e0 ses amis, -traduction avec les mots d\u2019aujourd\u2019hui, \u00e0 savoir que \u00ab tu es malade parce que tu es coupable ou parce que tu es mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve \u00bb, alors expliquez-moi : la souffrance des enfants et des b\u00e9b\u00e9s, et plus g\u00e9n\u00e9ralement celle des innocents, qu\u2019en dites-vous ? \u00bb Quand il y a des \u00e9pid\u00e9mies, tout le monde est atteint, personne n\u2019est \u00e9pargn\u00e9, justes et injustes, bons et m\u00e9chants, riches et pauvres, savants et simples d\u2019esprit, vieillards et enfants. La maladie se moque bien des culpabilit\u00e9s, des raisonnements religieux et des capacit\u00e9s \u00e0 lutter.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">L\u2019\u00c9vangile de Jean pr\u00e9sente une sc\u00e8ne \u00e9mouvante et assez dr\u00f4le d\u2019un aveugle de naissance face \u00e0 J\u00e9sus. Les disciples de J\u00e9sus demandent \u00ab qui a p\u00e9ch\u00e9, lui ou ses parents, pour qu\u2019il soit n\u00e9 aveugle ! \u00bb. J\u00e9sus r\u00e9pond : \u00ab ni l\u2019un, ni l\u2019autre\u2026 mais c\u2019est pour que soit manifest\u00e9e la gloire de Dieu ! \u00bb. De quelle gloire de Dieu s\u2019agit-il ? N\u2019est-ce pas pour l\u2019\u00e9vang\u00e9liste une fa\u00e7on de d\u00e9gager en touche et de r\u00e9animer les poncifs spirituels ? Il faut rester prudent dans l\u2019herm\u00e9neutique ! Je vais marcher sur des \u0153ufs pour ne pas \u00eatre entra\u00een\u00e9 dans des consid\u00e9rations trop simplistes\u2026 L\u2019aveugle-n\u00e9 prend ensuite la parole contre les opposants de J\u00e9sus, avec un sens de l\u2019ironie qui vaut la peine d\u2019\u00eatre relu. En cours d\u2019article, je proposerai une r\u00e9flexion sur la perspective christique par rapport au combat de Job. Voyons Job et sa r\u00e9ponse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #000080;\"><strong><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Pourquoi ne pas revendiquer l\u2019innocence.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">L\u2019attitude de Job est de d\u00e9fendre, contre toutes ces accusations, son innocence. Mais il refuse d\u2019\u00eatre seul. Face \u00e0 ses amis, il supplie qu\u2019on lui trouve un d\u00e9fenseur. Mais o\u00f9 est-il, ce d\u00e9fenseur ? Ses amis ? Il les r\u00e9fute.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Job revendique l\u2019innocence. L\u2019id\u00e9e de la culpabilit\u00e9 de tous a servi d\u2019argumentation afin de trouver une explication morale au mal, \u00e0 la souffrance, \u00e0 la mort. Malheureusement, elle sert aussi \u00e0 maintenir des situations d\u2019injustice : j\u2019en ai parl\u00e9. Tout le monde est coupable, directement ou indirectement. Il existe un fatalisme, pas uniquement religieux, qui \u00e9vite de s\u2019interroger sur les m\u00e9canismes structurels \u00e9thiques et socio-politiques, lesquels conduisent certains \u00e0 \u00eatre pauvres et d\u2019autres riches, \u00e0 \u00eatre malades ou bien portants, \u00e0 \u00eatre dou\u00e9s ou d\u00e9biles. Il y a m\u00eame, dans l\u2019arri\u00e8re-boutique du lib\u00e9ralisme, l\u2019id\u00e9e selon laquelle la libert\u00e9 d\u2019action politique et celle de l\u2019entreprise doivent permettre aux meilleurs et aux justes d\u2019arriver \u00e0 l\u2019abondance, gr\u00e2ce \u00e0 leurs qualit\u00e9s personnelles et naturelles (par gr\u00e2ce divine), ind\u00e9pendamment du conditionnement physique, social et \u00e9conomique\u2026 La solidarit\u00e9 sociale n\u2019est qu\u2019accessoire ou seconde ; elle sera un effet de la bont\u00e9 des riches dont les biens, ch\u00e8rement acquis, ruisselleront vers les mis\u00e9reux, les n\u00e9cessiteux, les malades et les faibles. Les capitalistes sont des gens vertueux. Ceux qui combattent le capitalisme sont des jaloux et des haineux.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Omission des conditions sociales et \u00e9conomiques. De plus, pense-t-on, il y a transmission de l\u2019injustice d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre, le riche transmet \u00e0 ses enfants ses biens, le pauvre transmet \u00e0 sa prog\u00e9niture ses tares. L\u00e0, l\u2019id\u00e9e d\u2019une transmission d\u2019un \u00ab p\u00e9ch\u00e9 originel \u00bb, comme structure d\u2019injustice, retrouve, de mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e, du sens. On peut \u00e9largir.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Malheureusement, explique Job avec les mots de son temps, dans son contexte imm\u00e9diat de soci\u00e9t\u00e9 religieuse et de morale familiale, l\u2019exp\u00e9rience d\u00e9montre le contraire. Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019\u00eatre dans la situation de Job pour s\u2019en apercevoir. Les maladies et la mort frappent les justes et les injustes, les innocents et les coupables, les riches et les pauvres, les g\u00e9nies et les handicap\u00e9s. Au-del\u00e0 d\u2019un certain seuil, le mal est indiff\u00e9rent aux conditions sociales, morales et naturelles des femmes et des hommes.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">J\u2019ai le souvenir de cette anecdote qu\u2019on raconte \u00e0 propos d\u2019une responsable de monast\u00e8re -sans doute, Claire d\u2019Assise-. Elle explique que si une s\u0153ur casse une assiette, elle lui donne une r\u00e9primande. Mais si cette s\u0153ur met le feu involontairement au couvent et que tout est d\u00e9truit, quel sens aurait une r\u00e9primande ? Ceci les d\u00e9passe toutes les deux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong>Sauveur ou d\u00e9fenseur ?<\/strong><\/span> <\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Job demande un d\u00e9fenseur. Ici s\u2019introduit une bifurcation. Les amis de Job et nombre de moralisateurs religieux ou la\u00efques affirment que face \u00e0 la culpabilit\u00e9, nous avons besoin non d\u2019un d\u00e9fenseur, mais d\u2019un sauveur. Le d\u00e9fenseur, l\u2019avocat, d\u00e9fend l\u2019innocence de son client. Le sauveur arrache le coupable de son \u00e9tat de malheur, de sa faute, m\u00eame s\u2019il n\u2019en est pas directement responsable. La perspective est diff\u00e9rente.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Nombres d\u2019\u00e9glises, dans le Christianisme, ont hypertrophi\u00e9 l\u2019image du sauveur, en l\u2019occurrence celle du Christ J\u00e9sus\u2026 Le nom J\u00e9sus signifie \u00ab Dieu sauve \u00bb, Dieu au sens du t\u00e9tragramme. De plus, il est pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019innocent condamn\u00e9, ce qui ajoute du poids \u00e0 la culpabilit\u00e9 de ceux qui l&rsquo;ont condamn\u00e9, sous-entendu nous tous. Le Christ sauveur a souffert pour les fautes que nous avons commises, pour les p\u00e9ch\u00e9s. Nous souffrons parce qu\u2019il faut payer l\u2019addition avec lui\u2026 ou sans lui. L\u2019esprit de la dette \u00e9voqu\u00e9e dans l\u2019article pr\u00e9c\u00e9dent envahit le champ de la r\u00e9flexion. Il existe une analyse de la Passion qui est un terrible pi\u00e8ge pour la libert\u00e9 et la vie spirituelle. Une telle pr\u00e9sentation place les \u00e9glises dans la position des amis de Job. La revendication de Job est pervertie. Lui, Job, demande que soit reconnue son innocence et il appelle un d\u00e9fenseur.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">\u00c0 mes yeux de l\u00e9pidosophe, le sch\u00e9ma Cr\u00e9ation-P\u00e9ch\u00e9-Salut m\u2019appara\u00eet tr\u00e8s superficiel face \u00e0 la souffrance, en d\u00e9pit des terribles d\u00e9bats et conflits qui ont eu lieu dans l\u2019histoire \u00e0 son propos. Il y a une dimension au-del\u00e0 de ce sch\u00e9ma r\u00e9ducteur : c\u2019est celle de la souffrance de l\u2019innocent face \u00e0 l\u2019\u00e9tendue du mal qui d\u00e9borde de partout nos responsabilit\u00e9s et a fortiori nos capacit\u00e9s de le r\u00e9soudre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #000080;\"><strong><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Innocence et culpabilit\u00e9 m\u00e9taphysique.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Le Livre de Job d\u00e9place la question de la culpabilit\u00e9 personnelle, sociale ou h\u00e9r\u00e9ditaire vers un autre niveau. Dans l\u2019article pr\u00e9c\u00e9dent, je l\u2019ai \u00e9voqu\u00e9e \u00e0 travers l\u2019id\u00e9e de \u00ab culpabilit\u00e9 m\u00e9taphysique \u00bb. De quel droit le fait d\u2019exister, sans l\u2019avoir choisi, rend-il coupable et engendre-t-il la souffrance personnelle ? Pourquoi l\u2019existence place-t-elle le sujet en situation de dette ? Faut-il rendre au Cr\u00e9ateur cette vie qui est donn\u00e9e sans consultation ? Et puis, je suis l\u00e0, dans cet espace particulier, dans ce temps, avec des conditionnements ontologiques, sexuels, socio-\u00e9conomiques, physiques ! Sans rien demander. Et maintenant, serais-je redevable d\u2019une dette ? Pourquoi suis-je n\u00e9 ? Pour souffrir ?<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Job maudit le jour de sa naissance. Il n\u2019en peut plus. Le chapitre 3 du Livre de Job est bouleversant : \u00ab p\u00e9risse le jour o\u00f9 je suis n\u00e9 !\u2026 Qu\u2019il se change en t\u00e9n\u00e8bres\u2026 Cette nuit, qu\u2019elle attende en vain la lumi\u00e8re, car elle n\u2019a pas ferm\u00e9 le sein qui me con\u00e7ut, ni d\u00e9rob\u00e9 la souffrance \u00e0 mes regards. Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma m\u00e8re ? Pourquoi n\u2019ai-je pas expir\u00e9 au sortir de ses entrailles ? Pourquoi ai-je trouv\u00e9 des genoux pour me recevoir et des mamelles pour m\u2019allaiter ? Je serai couch\u00e9 maintenant, je serais tranquille, je dormirais, je reposerais&#8230; \u00bb\u2026<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">La situation de Job et de nombre de souffrants m\u2019a souvent fait dire et \u00e9crire que certaines souffrances peuvent \u00eatre per\u00e7ues comme des situations pires que la mort. La mort est le retour au rien, au z\u00e9ro. La souffrance, et plus encore la souffrance de l\u2019innocent, est n\u00e9gative ! La preuve : l\u2019homme ou la femme qui souffre, r\u00e9clame la mort, le z\u00e9ro, comme un bien pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 sa situation n\u00e9gative. Le chemin du bonheur vers le malheur est plus vertigineux que celui du bonheur vers la mort, vers le rien, et inversement. La chute dans un gouffre est pire que celle sur le sol. S\u2019il faut en plus entendre les bavardages des bien-portants et des vertueux, la solitude semble encore plus profonde. Il ne reste au souffrant que le cri, que le silence qui enveloppe le cri, que le silence o\u00f9 le cri s\u2019est perdu. Longtemps, dans un contexte de moralisation religieuse extr\u00eame, les suicid\u00e9s qui ne supportaient plus leur \u00e9tat de souffrance ont \u00e9t\u00e9 maudits ! Les sciences psychologiques et psychiatriques, et l\u2019\u00e9thique philosophique, ont heureusement r\u00e9tabli la r\u00e9alit\u00e9 de ce qu\u2019est le mal, par-del\u00e0 les apologies de la culpabilit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Bien s\u00fbr, il y a des maux dues \u00e0 la responsabilit\u00e9 humaine. Si je frappe quelqu\u2019un, si je r\u00e9pands la calomnie, etc., il y aura des retours de b\u00e2ton. OK. Une des forces de l\u2019histoire humaine est d\u2019avoir su se munir, contre les m\u00e9faits responsables, d\u2019un droit et d\u2019une justice, avec accusations, d\u00e9fense, avocats, procureur et\u2026 un juge. Il est tellement plus simple d\u2019\u00eatre accusateur ! Le juge a la Loi et la jurisprudence, et donc la collectivit\u00e9 et l\u2019histoire, avec lui. Mais au-del\u00e0 de la capacit\u00e9 humaine au jugement, au soin, \u00e0 la connaissance, il existe des maux contre lesquels il est difficile de poser une appr\u00e9ciation justifi\u00e9e. Il n\u2019est pas facile, comme cela a \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 dans l\u2019article pr\u00e9c\u00e9dent, de naviguer entre ces trois r\u00e9cifs : celui de la moralisation \u00e0 outrance qui, sous pr\u00e9texte de responsabiliser chacun, le culpabilise ; celui du fatalisme qui conduit \u00e0 l\u2019inaction et parfois d\u00e9charge les monarques et les administrations de leur responsabilit\u00e9 ; et celui d\u2019une justification religieuse qui se r\u00e9soudrait dans la dialectique de l\u2019\u00e9preuve et de la conversion. \u00c0 ces r\u00e9cifs, ajoutons le tourbillon de l\u2019explication rationnelle de la souffrance et du mal, sous l\u2019angle philosophique, scientifique ou politique. Job conteste toutes ces mauvaises solutions.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Voil\u00e0 le drame ultime de Job : la maladie est absurde. La souffrance de l\u2019innocent est absurde. L\u2019existence peut-\u00eatre m\u00eame est absurde ! A-t-elle une raison d\u2019\u00eatre, si mon \u00eatre est atteint, si je dois souffrir sans raison ? Si j\u2019ai eu le bonheur d\u2019avoir v\u00e9cu dans telle ou telle circonstance favorable, la souffrance est-elle une mani\u00e8re de rendre une dette, parce que j\u2019ai joui de la vie qui m\u2019est donn\u00e9e ? Si le mal est pire que la mort, alors pourquoi vivre ? Pourquoi exister ? Pourquoi un tel monde existe-t-il ? Job veut mourir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #000080;\"><strong><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">La piste incompl\u00e8te du plus grand bien<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">La travers\u00e9e de la souffrance et du mal ne trouvent pas non plus d\u2019explication dans un plus grand bien, ai-je expliqu\u00e9 dans l\u2019article pr\u00e9c\u00e9dent, que ce soit en Adona\u00ef, dans un au-del\u00e0, que ce soit encore dans une utopie politique et sociale, ou dans un retour \u00e0 la Nature. Un grand bien a priori, et programm\u00e9, j&rsquo;entends. Il a exist\u00e9 et il existe encore des cynismes politiques qui sont pr\u00eats \u00e0 justifier des massacres ou des morts au nom d\u2019un plus grand bien. Lors de la crise du coronavirus, on l\u2019a bien vu : certains responsables de nations \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 sacrifier une partie de leur peuple, pour maintenir l\u2019\u00e9conomie du pays et l\u2019\u00e9tat de leurs finances\u2026 qu\u2019ils consid\u00e9raient comme un plus grand bien. Nous pouvons dire merci \u00e0 Kant, \u00e0 l\u2019Esprit des Lumi\u00e8res, aux D\u00e9clarations des Droits de l\u2019Homme, d\u2019avoir plac\u00e9 la dignit\u00e9 humaine avant tous les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques et avant toutes les id\u00e9ologies.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Le Dieu tout puissant, tout connaissant, tout libre ou tout transcendant est mis en proc\u00e8s depuis le d\u00e9but de ces articles. L\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9paration des fautes et d\u2019un salut qui \u00e0 la fois culpabilise et infantilise les femmes et les hommes, comme des parents qui prennent en faute leur enfant, ont eu leur temps et ont induit nombre de d\u00e9g\u00e2ts spirituels. Les explications religieuses, morales et intellectuelles, th\u00e9ologiques, se pensent objectives, vraies, neutres, au-dessus de la m\u00eal\u00e9e. Mais le sens du v\u00e9cu subjectif de la souffrance innocente et de celle du juste est omis et il reste insoluble. Il est inacceptable de donner raison au mal. Il est comme un grumeau que le discours rationnel ou symbolique ne parvient pas \u00e0 dissoudre. Job se refuse \u00e0 ces solutions toutes faites.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #000080;\"><strong><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">La r\u00e9volte contre Dieu. Le droit au proc\u00e8s et au blasph\u00e8me.<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Face au mal qui le ronge, expose le Livre, Job se r\u00e9volte. Il retourne l\u2019accusation et met Adona\u00ef en proc\u00e8s. Ce n\u2019est pas lui le coupable, c\u2019est Adona\u00ef. Toutes ces belles constructions religieuses, rituelles, morales s\u2019effondrent. L\u2019ath\u00e9isme existentialiste reprend le proc\u00e8s de Job et compl\u00e8te les ath\u00e9ismes qui vitup\u00e8rent contre les pouvoirs qui ont exploit\u00e9 les pauvres et les exclus.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Je me permets ici une parenth\u00e8se tr\u00e8s importante : dans l\u2019univers biblique, l\u2019innocent et accusateur Job parle \u00e0 Adona\u00ef \u00e0 la deuxi\u00e8me personne comme s\u2019il s\u2019adresse \u00e0 un sujet, alors que les grands ath\u00e9es du Dix-Neuvi\u00e8me Si\u00e8cle parlent de Dieu \u00e0 la troisi\u00e8me personne, comme d\u2019un objet. Ce point est important pour la suite de notre m\u00e9ditation. Continuer \u00e0 parler, m\u00eame quand tout devient absurde\u2026 Nous sommes dans le registre de la question et de la r\u00e9ponse, et non dans celui d\u2019un probl\u00e8me et de sa solution. Il s\u2019agit de celui de la parole et non celui des id\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Ce point nous ancre un peu plus dans le sujet. Le mal, la maladie, la souffrance d\u00e9range un ordre \u00e9tabli et l\u2019entourage. Soit. Mais la r\u00e9volte, le cri, le blasph\u00e8me de celui qui souffre, d\u00e9rangent plus encore cet ordre \u00e9tabli. Avec les mots, avec le pouvoir de la parole et le hurlement de l\u2019esprit, Job touche l\u2019humain dans ce qu\u2019il a de plus sp\u00e9cifique, dans sa condition de sujet. Le risque est celui de la solitude. C\u2019est celui que prend Job. La souffrance n\u2019est pas seulement un scandale objectif, elle atteint le sujet, le moi profond.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Certes, on peut se r\u00e9volter \u00e0 plusieurs. OK. La r\u00e9volte collective fonctionne jusqu\u2019\u00e0 un certain degr\u00e9. Mais elle dissout la douleur subjective dans un bain collectif o\u00f9 les acteurs qui la g\u00e8rent ne prennent souvent plus le temps de l\u2019\u00e9couter. D\u00e9rive, pardon de le ressasser, de la parole vers les id\u00e9es. La r\u00e9volte qui est \u00e9voqu\u00e9e ici est au-del\u00e0 de la revendication sociale et politique, au-del\u00e0 d\u2019une formulation objective de la situation de souffrance. Elle est infiniment personnelle, irr\u00e9ductiblement subjective. Elle d\u00e9borde celle des revendications collectives.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong>Impuissance ou sadisme divin ?<\/strong><\/span> <\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Contre Adona\u00ef, contre la Providence, contre le Destin, la r\u00e9volte et le proc\u00e8s s\u2019expriment en trois propositions, des propositions que l\u2019on retrouve, par exemple, dans l\u2019ouvrage de Hans Jonas sur Auschwitz, plus que dans le Livre de Job \u00e0 proprement parler :<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">1) Si Adona\u00ef est tout-puissant, pourquoi laisse-t-il le mal se d\u00e9cha\u00eener ? Serait-il impuissant contre le mal ? Vieux et vertigineux sujet religieux, et m\u00eame philosophique et scientifique. Job et Jonas renvoient l\u2019\u00e9nigme du mal \u00e0 la philosophie. Quoique insoluble dans des solutions simples, apparemment logiques, objectives ou conceptuelles, quoique inachev\u00e9e \u00e0 travers des techniques et des moyens instrumentaux, l\u2019\u00e9nigme de la souffrance doit pouvoir \u00eatre saisie par des mots, par un langage qui permet sa circonscription : imaginaire, litt\u00e9raire, po\u00e9tique et dramatique, dialectique, r\u00e9volte et cri\u2026 Tant que Job continue \u00e0 parler, \u00e0 crier, \u00e0 hurler, m\u00eame contre d\u2019apparentes \u00e9vidences, le mal n\u2019a pas raison. Pouvoir de la parole contre les id\u00e9es. Adona\u00ef, celui du d\u00e9but du Livre de Job, para\u00eet bien impuissant !<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Ici, je transpose cette situation dans le monde m\u00e9dical et face \u00e0 l\u2019administration, suite \u00e0 des parcours que j\u2019ai propos\u00e9s \u00e0 plusieurs reprises dans des milieux de soignants, et dans la ligne d\u2019une exp\u00e9rience personnelle de la maladie. La r\u00e9volte se traduit ainsi : \u00ab non, vous n\u2019\u00eates pas tout puissant \u00bb. Bien s\u00fbr, jamais un soignant ou un m\u00e9decin ne pr\u00e9tendra \u00eatre tout puissant. Toutefois, bien souvent, le corps m\u00e9dical et son arri\u00e8re-fond scientiste aspirent \u00e0 la toute puissance. M\u00eame chose du c\u00f4t\u00e9 des services sociaux, de l\u2019administration et des mutuelles de sant\u00e9. Ces derniers temps, il a fallu l\u2019\u00e9pid\u00e9mie du Covid-19 pour secouer le paradigme de la toute puissance m\u00e9dicale, comme pr\u00e9suppos\u00e9 de la puissance politique\u2026 ou inversement le paradigme politique tout puissant qui enveloppe la puissance m\u00e9dicale.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">2) La seconde proposition de Job se situe dans l\u2019attribut de bont\u00e9 divine. Si Adona\u00ef est bon, pourquoi pers\u00e9cute-t-il ceux qu\u2019il aime ? Quel bien curieux amour qui fait souffrir l\u2019\u00eatre cher ! Du pur sadisme ! Pas de l\u2019amour, en tout cas\u2026 J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 invit\u00e9 le lecteur, dans un article ant\u00e9rieur, \u00e0 mettre en proc\u00e8s certaines notions sur l\u2019amour de Dieu, afin, non de le nier, mais de lui donner un autre sens que celui d\u2019une condescendance divine d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et celui d\u2019une affectivit\u00e9 excessive ou d\u00e9fective de l\u2019autre. Job crie qu\u2019Adona\u00ef est un chasseur qui traque une proie : hop, une fl\u00e8che par ci, hop un coup par l\u00e0. Ce Dieu-l\u00e0 ne peut \u00eatre bon.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Il est possible l\u00e0 aussi de projeter cet \u00e9nonc\u00e9 dans le cas du malade face \u00e0 son m\u00e9decin ou au personnel soignant. Le malade est traqu\u00e9 jusque chez lui, parfois sous des formes froides. Parfois m\u00eame, le corps m\u00e9dical de certaines institutions essaie de d\u00e9busquer des malades pour obtenir des subventions\u2026 Et qu\u2019en est-il de l\u2019acharnement th\u00e9rapeutique ? Est-il vraiment de la bont\u00e9 d\u2019\u00e2me, de l\u2019humanisme ? Veut-on nier la souffrance v\u00e9cue comme exp\u00e9rience plus n\u00e9gative que la mort ? Ne peut-on pas laisser les personnes \u00e2g\u00e9es ou en fin de maladie mourir tranquillement chez elles ? Attention ! Je ne me prononce pas sur la validit\u00e9 morale de l\u2019acharnement th\u00e9rapeutique. Chaque situation est unique.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Voici l\u2019aporie traditionnelle, sous-jacente \u00e0 la r\u00e9volte de Job, et r\u00e9cemment pos\u00e9e par Hans Jonas : si Adona\u00ef est tout puissant, il ne peut \u00eatre bon. Si Adona\u00ef est bon et amour, il n\u2019est pas tout puissant. Ou alors acceptons que son dessein est inconnaissable. Hans Jonas refuse cette troisi\u00e8me alternative, qu\u2019a en revanche adopt\u00e9e le Coran : Allah, l\u2019\u00e9quivalent de l\u2019Elohim biblique, est insondable : la souffrance appartient au myst\u00e8re divin. Et hop, le Coran envoie le ballon dans les tribunes, ce que j\u2019ai souvent tendance \u00e0 lui reprocher. Transcendance ! Autant se taire ! Hans Jonas, lui, face \u00e0 l\u2019aporie, opte pour l\u2019impuissance divine, en s\u2019appuyant sur des traditions de la spiritualit\u00e9 et de la mystique juives, notamment celle de la Kabbale. Job \u00e9galement, d\u2019une certaine mani\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Certaines spiritualit\u00e9s juives et chr\u00e9tiennes ont essay\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019aporie en affirmant que Dieu souffre avec les souffrants. Isra\u00ebl est le messie souffrant, ou le serviteur souffrant. Le Christ J\u00e9sus est l\u2019image du Dieu souffrant avec les hommes. Oui, pourquoi pas ? Toutefois l\u2019accent est alors port\u00e9 sur la passion au d\u00e9triment de l\u2019action et de la cr\u00e9ativit\u00e9, au risque de sombrer dans un dolorisme qui agace prodigieusement nos contemporains.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Et Auschwitz ? Et l\u2019effondrement des civilisations ? Et les g\u00e9nocides ? On peut imaginer qu\u2019\u00e0 l\u2019instar de la vie individuelle et familiale, les cultures et les civilisations meurent \u00e9galement selon la nature des choses et de l\u2019histoire \u2013 cynisme de ma part, bien s\u00fbr -, de m\u00eame que les esp\u00e8ces animales et v\u00e9g\u00e9tales s\u2019\u00e9teignent. Hitler et sa bande de crapules deviennent alors des instruments du Destin, de la Fatalit\u00e9 ou de la n\u00e9cessit\u00e9 biologique \u00e9tendue \u00e0 la noosph\u00e8re. Pi\u00e8ge qui fait basculer la contradiction vers le fatalisme.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">J\u2019invite \u00e0 garder de la distance vis \u00e0 vis de toute \u00ab solution \u00bb, que le Livre de Job, du reste, ne propose pas. Nous pouvons tenter de maintenir le c\u0153ur pr\u00e8s de la mis\u00e8re, d\u2019\u00eatre \u00ab mis\u00e9ricordieux \u00bb, comme le dit une notion religieuse vieillotte. Ce n\u2019est pas simple. En rester l\u00e0 serait incomplet et bien triste !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Pour un juste \u00e9quilibre, il est pr\u00e9f\u00e9rable de conserver \u00e0 l\u2019esprit et m\u00e9diter la dialectique action-passion, et son corollaire responsabilit\u00e9-innocence sans en essentialiser l\u2019une ou l\u2019autre. Sachons toutefois, comme le rappelle Pierre Teilhard de Chardin dans un remarquable petit trait\u00e9 de spiritualit\u00e9, que la dimension des passivit\u00e9s et donc des souffrances, est bien plus vaste et profonde que celles des activit\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Ici survient une autre trappe : celle de la victimisation de l\u2019innocent. La victimisation, affective ou justiciable, n\u2019est pas plus efficace que la confiance absolue en la toute puissance, qu\u2019elle soit divine ou humaine, religieuse ou naturaliste, spirituelle ou scientifique. La parole du juste qui souffre doit \u00eatre entendue en v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire dans son innocence et non dans son \u00e9tat victimaire, m\u00eame si parfois l\u2019\u00e9tat de victime est r\u00e9el. Ce n\u2019est pas le cas de Job -sauf par rapport au Satan-. En ce sens, nous le verrons plus loin, l\u2019approche trinitaire peut offrir une direction prometteuse \u00e0 cette dialectique, sans sombrer dans des sch\u00e9mas simplistes du style p\u00e9ch\u00e9-salut ou souffrance divine par empathie, ou confiance en l\u2019humanisme universel\u2026 ni pr\u00e9tendre y trouver une \u00ab solution \u00bb.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Un mot sur la pri\u00e8re. La pri\u00e8re, tant d\u00e9cri\u00e9e dans les milieux forts et sarcastiques, trouve ici une de ses significations. Laquelle ? La r\u00e9volte et le cri sont des invariants des psaumes bibliques, et le cri de Job a un parfum psalmiste. Le blasph\u00e8me fait partie de la pri\u00e8re. Oui, et je le maintiens contre les dragons de vertu religieuse et contre les semeurs de mort de certains courants int\u00e9gristes et fondamentalistes. Malgr\u00e9 tout, Job ou le psalmiste, \u00e0 travers le blasph\u00e8me et la r\u00e9volte, conservent la relation avec Adona\u00ef, \u00e9changent une parole avec Lui, ne se taisent pas, m\u00eame quand les \u00e9v\u00e9nements portent vers la souffrance et la mort. Dans le Juda\u00efsme, m\u2019a un jour expliqu\u00e9 un rabbin, on peut \u00eatre pour Adona\u00ef ou contre Adona\u00ef, mais jamais sans Adona\u00ef. Faire dispara\u00eetre la pri\u00e8re, refuser la r\u00e9volte, hurler contre le blasph\u00e8me, c\u2019est tuer la parole, c\u2019est d\u00e9truire la communication et toute communication\u2026 Job est accus\u00e9 de blasph\u00e9mer. Ce blasph\u00e8me est une pri\u00e8re. Le Christ J\u00e9sus a aussi \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 mort pour blasph\u00e8me. Non : la pri\u00e8re peut et doit parfois aller jusque l\u00e0.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong>Injustice divine.<\/strong><\/span> <\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">3) Dernier point de la r\u00e9ponse r\u00e9volt\u00e9e de Job, Adona\u00ef est injuste. Ou tr\u00e8s exactement, Adona\u00ef, tu es injuste. La justice divine est prise en d\u00e9faut. La raison divine est prise en d\u00e9faut. En d\u2019autres termes, le mal n\u2019ob\u00e9it \u00e0 aucune logique rationnelle ou religieuse. L\u2019univers dans lequel nous vivons est fait de coh\u00e9rence et d\u2019incoh\u00e9rence, d\u2019apparente logique et d\u2019absurdit\u00e9, de raison et de d\u00e9raison. Les deux !<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Voil\u00e0 un paradigme d\u2019arri\u00e8re fond, un horizon fuyant, qu\u2019il faudra conserver \u00e0 l\u2019esprit tout au long de notre navigation. \u00ab Tu ne mettras pas Adona\u00ef \u00e0 l\u2019\u00e9preuve \u00bb, dit la Torah et le r\u00e9cit des tentations dans les \u00c9vangiles. Et pourtant : Job ne craint pas de mettre son Dieu en proc\u00e8s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #000080;\"><strong><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">La passion du Christ r\u00e9sout-elle la souffrance de Job, le juste ?<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Dans ma jeunesse, j\u2019ai crois\u00e9 des courants religieux catholiques qui estimaient que, dans le Christianisme, la Passion du Christ et la R\u00e9surrection offraient une r\u00e9ponse \u00e0 la souffrance de Job. Et ils ajoutaient que l\u2019\u00c9glise Catholique symbolisait cette r\u00e9ponse. Je n\u2019entrerai pas dans l\u2019analyse de cet ajout. En revanche, la premi\u00e8re proposition a de la valeur, puisqu\u2019elle a conduit \u00e0 un bouleversement historique et \u00e0 de grands d\u00e9ploiements culturels, litt\u00e9raires et artistiques.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette affirmation, il est important de d\u00e9ployer toutes les facettes : innocence ou culpabilit\u00e9 ? Fatalit\u00e9 ou responsabilit\u00e9 ? Le Christ Sauveur ou D\u00e9fenseur ? De quel c\u00f4t\u00e9 se situe le Ressuscit\u00e9 ? Du c\u00f4te de son P\u00e8re ou du c\u00f4t\u00e9 des femmes et des hommes ? Du c\u00f4t\u00e9 de Zorro, le sauveur des victimes, ou du c\u00f4t\u00e9 de la solidarit\u00e9 avec les souffrants ? Et la cr\u00e9ation l\u00e0-dedans, quel sens a-t-elle ? Cr\u00e9ation du monde, oui, mais plus encore cr\u00e9ation d\u2019un \u00eatre conscient et sujet de sa propre histoire ?<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Une bonne philosophie, m\u00eame l\u00e9pidosophique, r\u00e9pond que le \u00ab ou \u00bb est abusif : chacun des points de vue est analysable et peut-\u00eatre m\u00eame \u00e0 reconstruire dans une m\u00e9thodologie dialectique ou organique. Par exemple, pourquoi ne pas lire l\u2019\u00e9pop\u00e9e christique \u00e0 la fois comme celle d\u2019un sauveur et celle d\u2019un d\u00e9fenseur. L\u2019enfant qui se noie dans une piscine a besoin d\u2019un ma\u00eetre nageur, donc d\u2019un sauveur, et non d\u2019un avocat qui explique autour de lui qu\u2019il ne l\u2019a pas fait expr\u00e8s. Je prends l\u2019exemple d\u2019un enfant \u00e0 dessein. Dans un second temps, le sauveur ne servira plus : c\u2019est le d\u00e9fenseur de l\u2019enfant qui reprend la main, contre la maman ou le moniteur qui voudront l\u2019engueuler. Par cons\u00e9quent, pourquoi les chr\u00e9tiens n\u2019accepteraient-ils pas le double r\u00f4le de leur Christ : sauveur et d\u00e9fenseur. Le souci, c\u2019est que le premier aspect a \u00e9t\u00e9 hypertrophi\u00e9, et le second effac\u00e9 dans l\u2019histoire. Le dogme du p\u00e9ch\u00e9 originel n\u2019a rien arrang\u00e9. En r\u00e9alit\u00e9, en th\u00e9ologie trinitaire, la dualit\u00e9 existe.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Signalons en effet que dans l\u2019\u00c9vangile de Jean, J\u00e9sus parle d\u2019un d\u00e9fenseur qu\u2019il appelle par ce mot \u00e9trange \u00ab le Paraclet \u00bb, qui repr\u00e9sente dans le contexte johannique l\u2019Esprit ! Le Myst\u00e8re Trinitaire sort du brouillard et se dessine \u00e0 l\u2019horizon.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Je reste toutefois r\u00e9serv\u00e9 sur la d\u00e9mesure qu\u2019a pris dans l\u2019histoire et la spiritualit\u00e9 l\u2019id\u00e9e du Dieu Sauveur dans la personne du Christ J\u00e9sus. L\u2019id\u00e9e est peut-\u00eatre consolante et n\u00e9cessaire, mais elle n\u2019est pas suffisante. Qu\u2019une petite partie de l\u2019enjeu soit la \u00ab r\u00e9paration du p\u00e9ch\u00e9 \u00bb, le nettoyage de \u00ab la faute originelle \u00bb qui explique la souffrance, et autres fadaises, je veut bien l\u2019accepter comme hypoth\u00e8se. Mais elle me para\u00eet une bien basse id\u00e9e de l\u2019interrogation sur la Passion et de la R\u00e9surrection. Elle omet plusieurs aspects : d\u2019une part, comme cela a \u00e9t\u00e9 dit, la d\u00e9fense de l\u2019innocence du souffrant, ce que justement revendique Job ; le sens de l\u2019histoire et de la dur\u00e9e : sauver, cela semble une action imm\u00e9diate et instantan\u00e9e, mais il n\u2019y a pas beaucoup de place pour la parole, pour la Justice, pour le \u00ab process \u00bb, au sens o\u00f9 je l\u2019entends, c\u2019est-\u00e0-dire le Proc\u00e8s Cr\u00e9ateur (le Credo chr\u00e9tien parle du \u00ab Process \u00bb de l\u2019Esprit) ; enfin, s\u2019arr\u00eater au simple Salut oublie la dimension \u00e0 laquelle j\u2019attache tant d\u2019importance, \u00e0 savoir la Cr\u00e9ation, sa longue gen\u00e8se, et plus profond\u00e9ment, la signification de la Cr\u00e9ation et de l\u2019existence\u2026 une Cr\u00e9ation qui, dans notre conditionnement physique et cosmique, est une vaste d\u00e9rive, une \u00e9volution des entit\u00e9s vers plus de vie et de conscience.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Le Christianisme n\u2019est pas seul \u00e0 tenter d\u2019assumer une r\u00e9ponse au cri de Job, sous l\u2019angle de la Passion. La tradition juive a adopt\u00e9 l\u2019id\u00e9e selon laquelle le peuple juif \u00e9tait le peuple messianique, avec en arri\u00e8re-fond la figure du Serviteur souffrant que l\u2019on trouve dans le Livre du Proph\u00e8te Esa\u00efe.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Par ailleurs, bien des penseurs, des philosophes, ont \u00e9galement tent\u00e9 de d\u00e9montrer que la souffrance surmont\u00e9e des peuples est la v\u00e9ritable source du sens de l\u2019histoire, voire de l\u2019existence elle-m\u00eame. La lutte des classes peut \u00eatre lue comme une douteuse, mais r\u00e9elle, projection de la Passion christique au plan social, de m\u00eame que la loi de la jungle et les combats dans la nature permettraient, explique-t-on, l\u2019am\u00e9lioration des esp\u00e8ces. La souffrance est-elle r\u00e9demptrice, voire cr\u00e9atrice ? Dans un article pr\u00e9c\u00e9dent, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 exprim\u00e9 ce que je pensais de cette double proposition. Non, ce qui est \u00ab r\u00e9dempteur \u00bb, c\u2019est le combat men\u00e9 contre le mal\u2026 et l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 court dans ce sens : m\u00e9decine, droit, sciences, religions, pens\u00e9e, arts, litt\u00e9rature, musique, toute la vie de la Noosph\u00e8re rappelle le combat permanent contre le mal. Mais attention de ne pas voir l\u2019\u00e9pop\u00e9e humaine exclusivement sous l\u2019angle du combat, au risque d\u2019une surench\u00e8re \u00e9thique. Il demeure ici une autre perspective : celle de la cr\u00e9ation et de l\u2019alliance. Ce sera l\u2019objet des prochains articles.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #000080;\"><strong><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Comment interpr\u00e9ter la derni\u00e8re partie du Livre de Job ?<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Les lignes suivantes rel\u00e8vent plut\u00f4t d\u2019une herm\u00e9neutique encore plus personnelle que les lignes pr\u00e9c\u00e9dentes. Elles anticipent ce que j\u2019\u00e9crirai plus loin, sous l\u2019aune de la navigation trinitaire.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">La partie dialectique du Livre de Job met, enfin dira-t-on, le grand accus\u00e9 en sc\u00e8ne : Adona\u00ef. Tout le monde a parl\u00e9 de lui, mais lui, n\u2019a rien dit. Adona\u00ef sort de son silence apr\u00e8s avoir laiss\u00e9 Job et ses amis d\u00e9battre durant des pages et des pages\u2026 \u00c0 la fin du Livre, il est \u00e9crit que la col\u00e8re d\u2019Adona\u00ef s\u2019enflamme contre les amis de Job, forme ancienne pour demander d\u2019arr\u00eater les bavardages sans fin. Il affirme ensuite : \u00ab le seul qui a bien parl\u00e9 de moi, c\u2019est mon serviteur Job \u00bb. En d\u2019autres termes, celui qui s\u2019est r\u00e9volt\u00e9, qui a revendiqu\u00e9 son innocence contre toutes les accusations, contre toutes les explications rationnelles ou morales, celui qui a intent\u00e9 un proc\u00e8s contre Adona\u00ef lui-m\u00eame, jusqu\u2019au blasph\u00e8me, est le seul \u00e0 avoir \u00ab bien parl\u00e9 de lui \u00bb. Comme si Dieu se manifestait aujourd\u2019hui en disant : les ath\u00e9es existentialistes, les non-croyants, les blasph\u00e9mateurs, ont raison quand ils se r\u00e9voltent contre le mal, contre l\u2019injustice, contre la souffrance de leurs s\u0153urs et de leurs fr\u00e8res\u2026 voire contre les m\u00e9faits qu\u2019on impose \u00e0 la biosph\u00e8re. Ils ont raison quand certains, religieux ou moralistes, s\u2019arrogent le droit de faire la le\u00e7on aux souffrants, de se servir de la souffrance pour les manipuler, de donner des explications simples au myst\u00e8re du mal. Ceux qui parlent vrai et sens\u00e9 ne sont pas ceux qui le justifient par des manipulations religieuses, des doctrines, des discours l\u00e9nifiants, style \u00ab New Age \u00bb, qui\u00e9tisme (oriental ou non), sto\u00efcisme\u2026 La souffrance a droit \u00e0 la parole. Ce n\u2019est pas le loup de Vigny : \u00ab souffre et meurs sans parler \u00bb.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Qu\u2019on soit clair : il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un contexte qui est celui de la souffrance intol\u00e9rable de l\u2019innocent dans un contexte familial et personnel. Le Livre de Job ne parle pas de la haine, du mensonge ou de la suffisance qui peuvent habiter certains anti-religieux primaires et certains int\u00e9gristes. La haine est compl\u00e8tement absente du Livre. Bien au contraire. Le mensonge \u00e9galement. Job n\u2019est nullement orgueilleux. Il est simplement humain. Et l\u00e0 est le lieu o\u00f9 tous les th\u00e9ismes et ath\u00e9ismes se crashent. O\u00f9 tous les faux-fuyants, agnostiques, m\u00e9taphysiciens, moralistes, se dissolvent. Et pourtant, le Livre \u00e9crit que seul Job a bien parl\u00e9 d&rsquo;Adona\u00ef, de son Dieu.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Adona\u00ef montre alors qu\u2019il souffre avec ceux qui souffrent, th\u00e8me r\u00e9current de toute la tradition biblique, juive et chr\u00e9tienne. Cette fois, il le d\u00e9montre lui-m\u00eame. Un travail d\u2019enfantement ? La vie a-t-elle un prix si \u00e9lev\u00e9 qu\u2019elle doit traverser les douleurs de l\u2019enfantement ? Prudence, naturellement. Je renvoie \u00e0 ce que j\u2019ai \u00e9crit de l\u2019intuition de Dietrich Bonhoeffer, dans l\u2019article pr\u00e9c\u00e9dent. Propos \u00e0 ne pas dire \u00e0 un malade qui sait qu\u2019il va mourir ! Quoique ! Qui sait ? Une lueur est pourtant possible dans cette direction, mais j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 exprim\u00e9 ci-dessus ma r\u00e9serve \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un discours excessif sur la souffrance divine, dans la mesure o\u00f9 elle hypertrophie la passion au d\u00e9triment de l\u2019autre dimension, celle de l\u2019action et de la cr\u00e9ation.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\"><span style=\"color: #000080;\"><strong>L&rsquo;Hymne \u00e0 la cr\u00e9ation<\/strong><\/span> <\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Le Livre de Job, en effet, s\u2019ach\u00e8ve par un formidable hymne \u00e0 la Cr\u00e9ation qui est un des plus beaux parmi la \u00ab biblioth\u00e8que biblique \u00bb. Oh, il n\u2019offre pas une solution \u00e0 l\u2019interrogation de la souffrance. Mais il ouvre une piste. M\u00eame si la th\u00e9ophanie, c\u2019est-\u00e0-dire la manifestation divine, demande \u00e0 Job et \u00e0 ses amis de se taire et d\u2019\u00e9couter ce qu\u2019elle a \u00e0 dire, elle n\u2019emp\u00eache pas Job de r\u00e9pondre\u2026 Elle a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par un premier discours sur la Cr\u00e9ation, un peu obscur il est vrai, d\u2019un des amis de Job, le jeune Elihu. L\u2019hymne de la Cr\u00e9ation de la Th\u00e9ophanie commence par \u00ab Quel est celui qui obscurcit mes plans par des propos d\u00e9nu\u00e9s de sens ? \u00bb. Je trouve ce verset tr\u00e8s dr\u00f4le. Il vise sans aucun doute Elihu. Puis elle se tourne vers Job : \u00ab ceins tes reins comme un brave \u00bb. L\u2019hymne divin \u00e0 la Cr\u00e9ation prend la forme de l\u2019adresse personnelle, celle d\u2019un appel \u00e0 la r\u00e9ponse : en gros, \u00ab tu n\u2019\u00e9tais pas l\u00e0, quand je fondais la Terre, quand j\u2019assignais l\u2019aurore \u00e0 son poste, quand les petits des bouquetins crient vers Elohim\u2026 \u00bb. La th\u00e9ophanie parle \u00e0 Job \u00e0 la deuxi\u00e8me personne, ce qui signifie qu\u2019Adona\u00ef le consid\u00e8re comme un sujet qui peut, voire qui doit r\u00e9pondre. Ce n\u2019\u00e9tait pas le cas du discours d\u2019Elihu.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">J\u2019interpr\u00e8te l\u2019hymne de la Th\u00e9ophanie, \u00e0 titre personnel, dans trois directions.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Tout d\u2019abord, la question du mal reste un myst\u00e8re, une pierre sur laquelle chacun tr\u00e9buche et qui n\u2019a pas de raison d\u2019\u00eatre en soi. J\u2019esp\u00e8re avoir suffisamment insist\u00e9 sur ce point dans les lignes qui pr\u00e9c\u00e8dent, m\u00eame si une part de responsabilit\u00e9 dans le mal existe chez les \u00eatres conscients. Au-del\u00e0 d\u2019un seuil, l\u2019\u00e9nigme demeure. Je ne suis pas s\u00fbr que le r\u00e9cit de Job cache une apologie du \u00ab plus grand bien \u00bb. Le texte montre plut\u00f4t une bascule entre le myst\u00e8re de l\u2019absurdit\u00e9 du mal vers celui de l\u2019\u00eatre, au sens m\u00e9taphysique du terme. Le miracle n\u2019est pas la gu\u00e9rison du mal ou le salut, mais l\u2019\u00e9nigme de l\u2019existence d\u2019un monde. Comme je le montre, le d\u00e9ploiement du monde est un \u00ab process \u00bb, aux deux sens du terme : processus et proc\u00e8s. Il est une mont\u00e9e de l\u2019Esprit aux deux sens du terme : \u00e9mergence de sujets libres et souffle cr\u00e9ateur.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">D\u2019autre part, l\u2019hymne \u00e0 la Cr\u00e9ation correspond \u00e0 une remise en place de l\u2019exp\u00e9rience religieuse. Le Livre de Job est le passage de l\u2019angoisse \u00e0 l\u2019\u00e9merveillement, d\u2019une religion de crainte -d\u00e9but du Livre- \u00e0 une religion de l\u2019\u00e9tonnement. Originellement, certains historiens des religions fondent le sentiment religieux et leur structuration rituelle et morale sur la dualit\u00e9 tremblement-fascination. La peur et le vertige, ai-je tendance \u00e0 penser : sur le sommet d\u2019une montagne ou seul sur un voilier au milieu d\u2019un oc\u00e9an d\u00e9cha\u00een\u00e9, chacun peut exp\u00e9rimenter le double sentiment de la peur et de la fascination. Or le Livre de Job commence par une pi\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur la crainte d\u2019Adona\u00ef. Au fond, je suis juste parce que je crains Dieu. Religion bien tranquille et rassurante, celle que d\u00e9nonce Karl Marx dans sa c\u00e9l\u00e8bre formule selon laquelle \u00ab la religion est le soupir de la cr\u00e9ature opprim\u00e9e, l\u2019opium du peuple&#8230; \u00bb, un lieu d\u2019o\u00f9 \u00ab l\u2019esprit est exclu \u00bb, \u00e9crit-il ensuite. La travers\u00e9e de l\u2019oc\u00e9an de souffrance du malheureux Job ne le conduit pas sur une autre rive de crainte, mais sur celle de l\u2019\u00e9tonnement, et m\u00eame de l\u2019\u00e9merveillement face \u00e0 la Cr\u00e9ation. Avec quelques formules fortes, vertigineuses et parfois inqui\u00e9tantes, j\u2019en conviens.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Je suis tr\u00e8s sensible \u00e0 l\u2019argument selon lequel la philosophie na\u00eet de l\u2019\u00e9tonnement, formule socratique et aristot\u00e9licienne. Le \u00ab \u00e9 \u00bb, \u00ab Ex \u00bb est la sortie de soi, l\u2019ouverture. Ex-ister signifie \u00ab sortir de \u00bb, sortir du n\u00e9ant, de l\u2019uniformit\u00e9, du sans forme, dirait Aristote. Dans le cadre de la souffrance de Job, l&rsquo;\u00e9tonnement et l&rsquo;existence se traduisent par la reconnaissance r\u00e9ciproque. Celle d\u2019Adona\u00ef qui affirme que seul Job a bien parl\u00e9 et qui est digne d\u2019un dialogue avec lui ; celle de Job qui s\u2019\u00e9merveille devant la Cr\u00e9ation et affirme son respect envers le Cr\u00e9ateur. La Parole fait exister. Je ne suis pas loin de partager l\u2019id\u00e9e contemporaine selon laquelle la Bible est le Livre des religions de la fin des religions, parce qu&rsquo;elle lib\u00e8re la parole et le sujet religieux contre les rites magiques, les idol\u00e2tries, les superstitions et les mauvais id\u00e9aux. En tout cas, telle est ma mani\u00e8re de lire l\u2019histoire de Job qui n\u2019est qu\u2019apparemment religieuse et qui est avant tout existentielle. Une religion centr\u00e9e sur soi du d\u00e9but du r\u00e9cit bascule vers une religion, puis une philosophie et une po\u00e9sie ouvertes au monde : je sors de moi-m\u00eame et je m\u2019Ex-tonne de cet univers admirable et \u00e9trange -mot d\u2019Einstein de la fin de sa vie pour exprimer son \u00ab sentiment religieux \u00bb personnel !<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Il serait imprudent d\u2019en rester l\u00e0. \u00c9merveillement, \u00e9tonnement OK. Demeurer sur le terrain d\u2019une admiration, d&rsquo;une contemplation \u00e9ternelle face aux merveilles de la Cr\u00e9ation, de la nature, de la vie, et derri\u00e8re elles, du Cr\u00e9ateur, peut faire surgir une nouvelle forme de soumission\u2026 m\u00eame si elle semble plus lib\u00e9r\u00e9e que celle de la crainte : celle de l&rsquo;\u00e9gocentrisme contemplatif, ignorant de l&rsquo;autre comme sujet. Le travail de la philosophie, de la pens\u00e9e religieuse, de l&rsquo;exp\u00e9rience spirituelle (au sens fort du terme) a pu se continuer gr\u00e2ce \u00e0 de nouvelles occasions d\u2019\u00e9tonnement \u00e0 travers la parole du monde, que ce soit celle de la nature, celle de l\u2019histoire, celle de l\u2019esprit&#8230; jusqu&rsquo;\u00e0 la science moderne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">*<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Pour cette raison, j\u2019ajoute aux deux directions propos\u00e9es par l\u2019hymne \u00e0 la cr\u00e9ation, une troisi\u00e8me qui sera un des fils conducteurs de la r\u00e9flexion qui se continue, un des fils de la m\u00e9ditation sur le myst\u00e8re trinitaire. La Cr\u00e9ation, il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019une cr\u00e9ation \u00e0 simple sens : celle qui va du divin cr\u00e9ateur vers le monde surgi du n\u00e9ant, et qui serait un r\u00e9sultat du pass\u00e9. Elle est une cr\u00e9ation partag\u00e9e qui plonge vers l&rsquo;infini de l&rsquo;avenir. Le texte de Job est ici insuffisant. L\u2019\u00eatre humain, comme le reste de la biosph\u00e8re et peut-\u00eatre d\u2019autres formes vivantes et conscientes de l\u2019univers, sont les produits de processus qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s. Mais chacune de ces formes, vivantes et surtout conscientes, d\u00e9veloppent leur propre autonomie d\u2019extension, de sp\u00e9ciation, de complexification et de communication. Elles prennent le relais de la cr\u00e9ation \u00e0 deux niveaux : le premier est l\u2019ach\u00e8vement de ce qui semble inaccompli et parfois bien mal fichu. Le second est celui de la cr\u00e9ativit\u00e9 de leur \u00eatre propre, \u00e0 travers des process qui m\u00e8nent \u00e0 des formes nouvelles, voire des mondes nouveaux. Je ne parle pas d&rsquo;utopie, ici, mais du simple regard sur le r\u00e9el. Arr\u00eatons nous simplement \u00e0 l\u2019aventure humaine, sans extrapoler sur d\u2019autres formes vivantes et conscientes.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Jamais, ni la Bible de la Premi\u00e8re Alliance, ni l\u2019esprit \u00e9vang\u00e9lique ne revendiquent une quelconque valeur de la souffrance en soi. Ce contresens a conduit \u00e0 d\u2019\u00e9normes catastrophes spirituelles dans l\u2019histoire et dans les consciences personnelles. Ils ne suivent pas non plus l\u2019id\u00e9e de destin ou de fatalit\u00e9. La Croix du Christ, par exemple, n\u2019est pas une valorisation de la souffrance. Elle est celle de la lutte \u00e0 mener d\u2019une part contre les maux et d\u2019autre part, pour plus de cr\u00e9ativit\u00e9 : la r\u00e9surrection est une \u00ab re-cr\u00e9ation \u00bb, \u00e9crit Paul. Ainsi m\u00e9decine, connaissance, sciences, techniques permettent de lutter contre les maux et d\u00e9formations physiques et psychiques ; tandis que politique, droit, justice offrent les moyens de combattre les maux moraux et sociaux\u2026 Mais ce n\u2019est pas tout : non seulement, l\u2019histoire humaine est celle de luttes contre les maux divers, mais encore elle est celle d\u2019\u00e9mergences de formes nouvelles dans le domaine de la pens\u00e9e, de la sensibilit\u00e9, de l\u2019imagination, du jeu : arts, musique, litt\u00e9rature, po\u00e9sie\u2026 regards infiniment subtils sur le monde et sur les fr\u00e8res et les s\u0153urs, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019amiti\u00e9 et l\u2019amour cr\u00e9atif et procr\u00e9atif. Non seulement, les hommes prolongent l\u2019\u00e9pop\u00e9e de la nature, mais en plus ils ont fait surgir de nouvelles figures d\u2019existence. Et ce n\u2019est sans doute pas fini.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">\u00c0 leurs risques et p\u00e9rils\u2026 car la cr\u00e9ativit\u00e9 est une aventure o\u00f9 est engag\u00e9e la libert\u00e9 et le jeu \u00e9ternel de la parole, de la question-r\u00e9ponse. Au commencement, le monde \u00e9tait informe et vide. Puis vient par la parole l\u2019alternance des nuits et des jours, de la lumi\u00e8re et des t\u00e9n\u00e8bres.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"font-family: Trebuchet MS; font-size: 10pt;\">Je lis le formidable r\u00e9cit de cr\u00e9ation de la fin du livre de Job non comme un appel au silence face aux merveilles, mais plus encore comme une invitation \u00e0 en d\u00e9battre, \u00e0 stimuler la recherche et le combat contre les maux, et surtout \u00e0 participer \u00e0 cette cr\u00e9ation\u2026<\/span><\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>INVESTIGATIONS TRINITAIRES (11) &#8211; La r\u00e9ponse de Job et au-del\u00e0&#8230; R\u00e9sum\u00e9 : Face \u00e0 ses amis, Job proteste, r\u00e9fute les arguments et engage un proc\u00e8s contre son Cr\u00e9ateur \u00e0 la limite du blasph\u00e8me. 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