{"id":1515,"date":"2012-12-31T11:07:55","date_gmt":"2012-12-31T11:07:55","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1515"},"modified":"2017-03-02T11:07:22","modified_gmt":"2017-03-02T11:07:22","slug":"interlude-du-droit-detre-superficiel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1515","title":{"rendered":"Interlude : du droit d&rsquo;\u00eatre superficiel"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Un jour, dans une conversation s\u00e9rieuse et \u00ab\u00a0profonde\u00a0\u00bb, un de mes coll\u00e8gues de travail m&rsquo;a expliqu\u00e9 que j&rsquo;\u00e9tais une personne \u00ab\u00a0superficielle\u00a0\u00bb. Curieusement, cela ne m&rsquo;a pas vex\u00e9 et m&rsquo;a plut\u00f4t rendu interrogatif sur ce que l&rsquo;on entend par \u00ab\u00a0superficiel\u00a0\u00bb et en contraste, par \u00ab\u00a0profond\u00a0\u00bb. Lorsque j&rsquo;\u00e9tais \u00e9tudiant, \u00e0 peine sorti de quatre ann\u00e9es \u00e9prouvantes de maladie, convalescence, r\u00e9\u00e9ducation, j&rsquo;avais une amie qui lisait les revues \u00ab\u00a0people\u00a0\u00bb, avec vedettes en vue au milieu des publicit\u00e9s pour cosm\u00e9tiques. Elle adorait fr\u00e9quenter les boutiques de gadgets et de colifichets quand elle n&rsquo;allait pas passer des longues heures \u00e0 r\u00eaver dans des boutiques de luxe ou des grands magasins de Centre Ville. Pourtant sa profession \u00e9tait de peindre et de cr\u00e9er des vitraux pour des \u00e9glises et des entreprises. Elle \u00e9tait artiste et pleine de talents. Avec ma jeunesse bless\u00e9e et mes r\u00e9f\u00e9rences cathos, je m&rsquo;\u00e9tonnais de ce c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0superficiel\u00a0\u00bb \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cette activit\u00e9 \u00ab\u00a0profonde\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Inversement, il m&rsquo;est arriv\u00e9 plus tard d&rsquo;entendre des \u00e9tudiants critiquer le fait que tel professeur ou tel \u00e9crivain, en se citant lui-m\u00eame, en exposant ses id\u00e9es singuli\u00e8res ou les id\u00e9es d&rsquo;un livre qu&rsquo;il a \u00e9crit, n&rsquo;est pas objectif dans sa pr\u00e9sentation, fait croire qu&rsquo;il est \u00ab\u00a0profond\u00a0\u00bb alors qu&rsquo;il ne fait que cacher la \u00ab\u00a0superficialit\u00e9\u00a0\u00bb de son savoir et de son \u00eatre. Un vrai professeur ou un vrai savant est quelqu&rsquo;un qui s&rsquo;efface devant le savoir des autres et l&rsquo;immensit\u00e9 \u00ab\u00a0profonde\u00a0\u00bb et myst\u00e9rieuse de l&rsquo;\u00eatre, du temps et du monde. Il me semble toutefois que nombre de ces savants qui se pr\u00e9tendent totalement objectifs, \u00ab\u00a0profonds\u00a0\u00bb parce qu&rsquo;ils ont creus\u00e9 une question (qui souvent n&rsquo;int\u00e9resse que les universitaires), et qui croient poss\u00e9der la v\u00e9rit\u00e9 par addition de toutes ces objets de connaissance, sont tout aussi trompeurs&#8230; et je dirais m\u00eame qu&rsquo;un tel savant peut devenir encore plus totalitaire que celui qui expose ses propres id\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Ne chicanons pas : ce sont deux extr\u00eames, deux polarit\u00e9s. J&rsquo;ai encore le souvenir aussi d&rsquo;un philosophe affirmant la \u00ab\u00a0profondeur\u00a0\u00bb inou\u00efe et sans \u00e9gale de Heidegger, face \u00e0 un contradicteur lui rappelant quand m\u00eame que ce grand et \u00ab\u00a0profond\u00a0\u00bb philosophe \u00e9tait le penseur officiel de l&rsquo;Allemagne nazie. Parenth\u00e8se : le premier philosophe avait m\u00eame parl\u00e9 de la \u00ab\u00a0spiritualit\u00e9\u00a0\u00bb du nazisme&#8230; Comme quoi, on met n&rsquo;importe quoi sous le mot \u00ab\u00a0spiritualit\u00e9\u00a0\u00bb. <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-1517\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/puits-profond-300x270.png\" alt=\"puits-profond\" width=\"300\" height=\"270\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/puits-profond-300x270.png 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/puits-profond.png 473w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Fin de la parenth\u00e8se. Qu&rsquo;il y ait des for\u00eats profondes en Allemagne, comme il y a des puits profonds, des fosses marines profondes inexplor\u00e9es, des regards profonds, je veux bien. Qu&rsquo;il y ait des po\u00e9sies profondes, des films profonds, des \u00e9crits profonds, OK. Mais qu&rsquo;on me dise ce qu&rsquo;on entend par \u00ab\u00a0profond\u00a0\u00bb. Je lis actuellement des romans de Haruki Murakami : son style apparemment \u00ab\u00a0superficiel\u00a0\u00bb, sans grandes phrases \u00ab\u00a0profondes\u00a0\u00bb, se situe pourtant sans cesse dans un corridor \u00e9troit entre des murs transparents de r\u00eaves, d&rsquo;\u00e9sot\u00e9risme, d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 et de l&rsquo;autre le mur opaque du quotidien le plus banal, entre la vie quelconque et la mort ou la rupture inattendue.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">L&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e9montre qu&rsquo;il est impossible d&#8217;embrasser un savoir exhaustif et complet sur un th\u00e8me, sauf dans des domaines extr\u00eamement sp\u00e9cialis\u00e9s&#8230; Un tel savoir est possible, bien s\u00fbr : il y a des domaines dans les math\u00e9matiques (la trigonom\u00e9trie) ou dans la logique, parfois dans la physique (l&rsquo;optique g\u00e9om\u00e9trique par exemple), qui sont des sujets achev\u00e9s. Une fois d\u00e9termin\u00e9s leurs axiomes et les r\u00e8gles de leur fonctionnement, tous les th\u00e9or\u00e8mes qu&rsquo;on peut en extraire sont connus et d\u00e9montrables. Toutes les applications sont calculables. Il faut toutefois savoir que ces domaines sont extr\u00eamement r\u00e9duits, et ils diminuent petit \u00e0 petit dans l&rsquo;espace des math\u00e9matiques.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Les derniers penseurs \u00e0 poss\u00e9der un savoir quasi encyclop\u00e9dique sont les humanistes. Je prends l&rsquo;exemple de Pic de la Mirandole (1463-1494) qu&rsquo;on a pr\u00e9sent\u00e9 comme quelqu&rsquo;un qui avait tout lu, qui parlait plus de vingt langues couramment et qui \u00e9tait capable de r\u00e9pondre sur tous les sujets de l&rsquo;\u00e9poque, scientifiques, \u00e9sot\u00e9riques, th\u00e9ologiques. Du moins, c&rsquo;est ce qu&rsquo;en dit la l\u00e9gende. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;un savoir d&rsquo;\u00e9rudition, de lecteur de livres et de biblioth\u00e8ques, et aussi de chance historique : la chance de croiser d&rsquo;autres esprits de m\u00eame culture ou de m\u00eame savoir, la chance d&rsquo;appara\u00eetre \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les livres \u00e9taient diffus\u00e9s \u00e0 partir de quelques \u00e9diteurs et de quelques presses g\u00e9ographiquement situ\u00e9es, o\u00f9 les princes avaient le temps de se cultiver pendant que des serviteurs et des commer\u00e7ants se chargeaient des soins du corps, de la nourriture et de l&rsquo;habitat.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Face au savant du XV\u00e8me si\u00e8cle que repr\u00e9sente Pic de la Mirandole, le jugement de Pascal, deux si\u00e8cles plus tard, est sans concession : ces grands humanistes ont un immense savoir, mais un savoir \u00ab\u00a0superficiel\u00a0\u00bb. Cette id\u00e9e de savoir superficiel a une connotation p\u00e9jorative, pour ne pas dire n\u00e9gative. Pascal a raison d&rsquo;affirmer que Pic de la Mirandole et d&rsquo;autres humanistes ont un savoir dit \u00ab superficiel \u00bb. Mais je ne partage pas les conclusions n\u00e9gatives de sa remarque. On retrouve le m\u00eame genre de critique chez Voltaire critiquant Leibniz, non sans finesse il faut bien le reconna\u00eetre, ou plus r\u00e9cemment par exemple, chez Jacques Monod, dans le best seller \u00ab\u00a0le hasard et la n\u00e9cessit\u00e9\u00a0\u00bb, au nom des \u00ab\u00a0Pens\u00e9es\u00a0\u00bb de Pascal, \u00e0 l&rsquo;encontre de Teilhard de Chardin et de Bergson.<\/span><\/p>\n<div id=\"attachment_1518\" style=\"width: 247px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1518\" class=\"size-medium wp-image-1518\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/picdelamirandole-237x300.jpg\" alt=\"Pic de la Mirandole\" width=\"237\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/picdelamirandole-237x300.jpg 237w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/picdelamirandole.jpg 325w\" sizes=\"auto, (max-width: 237px) 100vw, 237px\" \/><p id=\"caption-attachment-1518\" class=\"wp-caption-text\"><\/span> <span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\"><em>Pic de la Mirandole<\/em><\/span><\/p><\/div>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Cela dit, il est impossible d&rsquo;\u00eatre totalement superficiel. Pascal a critiqu\u00e9 Pic de la Mirandole, deux si\u00e8cles apr\u00e8s sa mort, parce qu&rsquo;il \u00e9tait trop \u00e9rudit, trop savant pour \u00eatre quelqu&rsquo;un de profond. Il exprimait une opinion extr\u00e9miste, ce qui n&rsquo;est pas \u00e9tonnant de la part de Pascal dont l&rsquo;oeuvre est particuli\u00e8rement \u00ab\u00a0profonde\u00a0\u00bb&#8230; et dont les rayons aujourd&rsquo;hui \u00e9clairent bien du monde : que ce soient des croyants ou des ath\u00e9es, des scientifiques ou des philosophes. Pic de la Mirandole \u00e9tait aussi un \u00eatre qui avait soif de v\u00e9rit\u00e9 profonde et ses recherches universelles, sans oublier les \u00e9v\u00e9nements difficiles de sa vie (condamnation par l&rsquo;Inquisition, fuite, exil, soumission aux princes de son \u00e9poque et finalement empoisonnement \u00e0 l&rsquo;arsenic \u00e0 la fin de sa courte vie, en 1494) qui d\u00e9montrent une qu\u00eate insatiable de sens. Il y a des carrefours o\u00f9 pour \u00eatre soi-m\u00eame, il faut faire des choix&#8230; et inversement pour faire des choix de plus en plus libres et cr\u00e9ateurs, il faut \u00eatre soi-m\u00eame. Pic de la Mirandole a choisi l&rsquo;\u00e9rudition, a cr\u00e9\u00e9 la Kabbale chr\u00e9tienne, puis s&rsquo;est rapproch\u00e9 de Savonarole \u00e0 la fin de sa vie&#8230; et certaines de ses m\u00e9thodes scientifiques ont beaucoup d&rsquo;actualit\u00e9 : par exemple, le fait que la connaissance compl\u00e8te d&rsquo;un sujet est l&rsquo;analyse et le croisement de plusieurs points de vue, de diverses perspectives. Il avait une pens\u00e9e superficielle et personnelle. Ce n&rsquo;est pas interdit.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">*<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">La \u00ab\u00a0superficialit\u00e9\u00a0\u00bb est aussi essentielle que la \u00ab\u00a0profondeur\u00a0\u00bb. Le superficiel est aussi fondamental que le profond, selon un principe d&rsquo;incertitude de la connaissance qui doit toujours \u00eatre pr\u00e9sent \u00e0 l&rsquo;esprit. Le terme de \u00ab superficiel \u00bb est peut-\u00eatre mal choisi, mais gardons-le pour l&rsquo;instant, puisqu&rsquo;il d\u00e9signe une surface, une \u00e9tendue, un plan, une extension. Ce mot \u00ab extension \u00bb est important. Le principe d&rsquo;incertitude que je propose, je l&rsquo;appellerai \u00ab principe d&rsquo;ind\u00e9termination \u00e9pist\u00e9mologique \u00bb, par extrapolation d&rsquo;un autre principe d&rsquo;ind\u00e9termination bien connu, venu des sciences physiques, celui de Heisenberg dans le domaine de la physique quantique. L&rsquo;adjectif \u00ab \u00e9pist\u00e9mologique \u00bb signifie qu&rsquo;il concerne la connaissance, et dans la tradition fran\u00e7aise, la connaissance scientifique. Le \u00ab principe d&rsquo;ind\u00e9termination \u00e9pist\u00e9mologique \u00bb prend de multiples formes qui se recoupent. Il repose sur les limites qu&rsquo;imposent notre fa\u00e7on de penser. C&rsquo;est-\u00e0-dire une pens\u00e9e qui se d\u00e9roule dans le temps, selon un processus lin\u00e9aire et parfois multi-lin\u00e9aire (je pense une chose, puis une autre, que je relie logiquement ou par analogie, ou \u00e9ventuellement par intuition).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">D&rsquo;abord un rappel : il existe deux principes de connaissance que tout intellectuel devrait conna\u00eetre par c\u0153ur. Nous sommes n\u00e9cessairement sujet et centre de notre propre perspective, et toute connaissance est une mise en perspective. Il y a toujours un grossissement de ce qui est proche, intellectuellement, affectivement, socialement&#8230; et une perte de pr\u00e9cision, voire une perte de r\u00e9solution (au sens optique) de ce qui est loin. Notre pens\u00e9e est toujours en perspective : je vois mieux ce qui est proche, proche spatialement bien s\u00fbr, mais proche de mon histoire, de mes exp\u00e9riences, des pr\u00e9suppos\u00e9s et acquis de la communaut\u00e9 dans laquelle je vis et qui s&rsquo;exprime dans un langage d\u00e9termin\u00e9. Ensuite le lecteur de cet article devra int\u00e9grer le pr\u00e9suppos\u00e9 \u00e9thique suivant : selon moi, le dernier crit\u00e8re qui d\u00e9termine la valeur d&rsquo;une r\u00e9flexion n&rsquo;est ni le jeu entre la v\u00e9rit\u00e9 et l&rsquo;erreur, ni celui entre le bien et le mal, mais la myst\u00e9rieuse dialectique entre la vie et la mort.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Le principe d&rsquo;ind\u00e9termination propos\u00e9 peut prendre de multiples formes. J&rsquo;en propose deux. L&rsquo;un concerne le temps et l&rsquo;espace. L&rsquo;autre concerne le superficiel et le profond, ou plus exactement la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 claire et distincte et la singularit\u00e9 ineffable et libre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">La premi\u00e8re forme d&rsquo;ind\u00e9termination affirme, dans un r\u00e9f\u00e9rentiel spatio-temporel interne, que la connaissance compl\u00e8te d&rsquo;un sujet s&rsquo;accompagne d&rsquo;une ind\u00e9termination compl\u00e8te de son \u00e9volution. Mais sans aller jusqu&rsquo;\u00e0 ces extr\u00eames, disons que la connaissance d&rsquo;un sujet est li\u00e9e \u00e0 une ind\u00e9termination de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;ensemble ou de ses \u00e9l\u00e9ments et r\u00e9ciproquement. Prenons un exemple : supposons que je sois passionn\u00e9 par un savoir A : par exemple la musique romantique allemande de la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle et du d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle. Je vais donc \u00e9tudier les grands musiciens allemands de cette \u00e9poque, leur vie et leurs oeuvres, les pr\u00e9curseurs et les inspirateurs, les d\u00e9dicaces, les interpr\u00e8tes, acheter les disques, analyser et comparer les partitions et les interpr\u00e9tations, etc. Je deviendrais un savant dans ce domaine particulier A.<\/span><\/p>\n<div id=\"attachment_1519\" style=\"width: 229px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-1519\" class=\"wp-image-1519 size-medium\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2012\/12\/Bartok-piano-219x300.gif\" alt=\"bartok-piano\" width=\"219\" height=\"300\" \/><p id=\"caption-attachment-1519\" class=\"wp-caption-text\"><\/span> <span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\"><em>Bel\u00e0 Bartok<\/em><\/span><\/p><\/div>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Maintenant, je veux m&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 un savoir B, toujours musical. Par exemple, la musique populaire de la Hongrie au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle. Je vais de nouveau lire de mani\u00e8re exhaustive tout ce qui s&rsquo;\u00e9crit sur ce th\u00e8me, \u00e9couter tous les disques ou le plus possible de disques, voire \u00e9ventuellement me rendre sur place dans les villages et les quartiers des villes, noter, ou enregistrer toutes les m\u00e9lodies, tous les rythmes et les contrepoints, toutes les nuances vocales et instrumentales etc. Je prends cet exemple, puisque le travail d&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;ethnologie musicale de la Hongrie a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 par les musiciens Bartok et Kodaly dans les ann\u00e9es 1920 \u00e0 1930, dans les campagnes de Hongrie. Pendant que le th\u00e8me B est travaill\u00e9, la musique populaire hongroise donc, le savoir A, la connaissance globale de la musique romantique allemande, bien que log\u00e9e dans la m\u00e9moire, est oubli\u00e9e un certain temps. Bien s\u00fbr, elle agit comme paradigme actif, et peut-\u00eatre m\u00eame aide \u00e0 traiter le savoir B.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Or ce savoir A \u00e9volue de son c\u00f4t\u00e9, tandis que nous \u00e9tudions le savoir B, selon deux dynamiques : il y a d&rsquo;une part une dynamique externe, l&rsquo;arriv\u00e9e de nouveaux interpr\u00e8tes, des relectures de la vie et de l&rsquo;oeuvre de tel ou tel compositeur, une nouvelle connaissance des conditions mat\u00e9rielles, affectives ou politiques de la composition de tel oeuvre, de la vie de tel auteur ou de tel courant musicologique. Il y a d&rsquo;autre part une dynamique interne due \u00e0 la r\u00e9troaction qu&rsquo;inf\u00e8re ma nouvelle connaissance du savoir B sur le savoir A : tiens il y a des influences hongroises ou populaires sur tel grand compositeur symphonique ou tel cr\u00e9ateur d&rsquo;op\u00e9ras. Si nous revenons quelque temps apr\u00e8s au savoir A, la musique romantique, nous constatons que nous avons perdu des informations sur ce savoir. D&rsquo;une part, parce qu&rsquo;une partie de ma m\u00e9moire s&rsquo;est perdue, d&rsquo;autre part et c&rsquo;est le point important parce que ce savoir a \u00e9volu\u00e9 dans son environnement intellectuel et historique. A fortiori, cette perte se multiplie et se complexifie si nous voulons \u00e9tudier un savoir C, puis un autre D, etc. \u00e0 l&rsquo;infini.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Nous pouvons m\u00eame avancer plus loin : l&rsquo;\u00e9tude m\u00eame du th\u00e8me B demande de parcourir les diff\u00e9rentes formes, d\u00e9clinaisons, objets de notre \u00e9tude, mais au fur et \u00e0 mesure que nous nous attardons sur tel ou tel point, d&rsquo;autres parties de ce m\u00eame savoir B se sont transform\u00e9es&#8230; Et j&rsquo;irai encore plus loin : au fur et \u00e0 mesure que j&rsquo;\u00e9tudie ce savoir B, c&rsquo;est la perspective elle-m\u00eame qui se transforme. Ainsi telle musique que j&rsquo;attribuais \u00e0 une tradition tzigane, je d\u00e9couvre qu&rsquo;elle a des accointances avec la musique roumaine ou polonaise etc.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Ce qui est exprim\u00e9 ici \u00e0 travers un exemple de connaissance \u00e9tal\u00e9e dans le temps, l&rsquo;est aussi dans l&rsquo;imm\u00e9diat, en raison des multiples influences de l&rsquo;humeur, des \u00e9changes \u00e9nerg\u00e9tiques avec l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me, des soucis et des intentionnalit\u00e9s cach\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Toute connaissance est en \u00e9volution permanente parce que nous habitons un monde vivant, sans cesse cr\u00e9atif et impr\u00e9visible dans nombre de ses processus, et non un monde d&rsquo;objets immobiles, sans relation autre que le fait d&rsquo;\u00eatre pos\u00e9s les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres, comme des cubes. Il peut \u00eatre int\u00e9ress\u00e9, puisque je les ai \u00e9voqu\u00e9s, de se demander ce qui s&rsquo;est ensuite pass\u00e9 chez Bartok par exemple, \u00e0 la fois form\u00e9 dans la tradition allemande et slave, et dans l&rsquo;exp\u00e9rience des campagnes hongroises ? Pour synth\u00e9tiser ses \u00e9tudes et ses connaissances, il a construit sa propre oeuvre personnelle o\u00f9 on sent l&rsquo;influence de toutes ses analyses. Il lui est impossible de tout conna\u00eetre, soit des formes et figures musicales de son temps, soit de leur \u00e9volution. La singularit\u00e9 de l&rsquo;oeuvre de Bartok, g\u00e9niale je l&rsquo;avoue, permet de s&rsquo;ouvrir sur d&rsquo;autres espaces musicaux. D\u00e8s lors, on peut comprendre qu&rsquo;un professeur exp\u00e9riment\u00e9 pr\u00e9f\u00e8re transmettre \u00e0 ses \u00e9tudiants sa propre pens\u00e9e plut\u00f4t qu&rsquo;un catalogue encyclop\u00e9dique de savoirs. J&rsquo;ai le souvenir d&rsquo;enseignants prodigieusement ennuyeux dont le cours consistait \u00e0 accumuler les citations d&rsquo;auteurs et les r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Nous sommes des \u00eatres physiques, mat\u00e9riels, vivants. Dans le concret de l&rsquo;\u00e9tude, il y a des limites \u00e0 d\u00e9terminer. Ces limites peuvent \u00eatre circonscrites dans deux directions : d&rsquo;une part, le fonctionnement m\u00eame de la pens\u00e9e qui se d\u00e9roule dans le temps et qui ne peut embrasser tout \u00e0 la fois ; d&rsquo;autre part, la capacit\u00e9 de la m\u00e9moire \u00e0 enregistrer tout le savoir. Par cons\u00e9quent, la connaissance d&rsquo;un sujet pr\u00e9cis A, se paie d&rsquo;une d\u00e9pense d&rsquo;\u00e9nergie mentale et physique qui exige du temps d&rsquo;\u00e9tude et d&rsquo;appropriation, et aussi du m\u00e9nagement de soi. Personne ne peut tout embrasser instantan\u00e9ment, m\u00eame le plus grand des g\u00e9nies. Toujours dans le domaine musical, j&rsquo;entends souvent des \u00e2neries concernant par exemple Mozart : Mozart enfant \u00e9tait g\u00e9nial, mais il ne faisait jamais que r\u00e9p\u00e9ter, plus vite que les autres, ce qu&rsquo;on lui avait appris. Ce n&rsquo;est que plus tard, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, qu&rsquo;il a compos\u00e9 une oeuvre personnelle. Pour ma part, je trouve ses \u0153uvres de jeunesse d&rsquo;une grande banalit\u00e9. La connaissance, c&rsquo;est-\u00e0-dire un panorama d&rsquo;id\u00e9es, de repr\u00e9sentations reli\u00e9es entre elles, dans l&rsquo;espace int\u00e9rieur, demande du temps et de l&rsquo;\u00e9nergie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">*<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">La deuxi\u00e8me forme d&rsquo;ind\u00e9termination est associ\u00e9e \u00e0 la profondeur ou \u00e0 la superficialit\u00e9 suppos\u00e9e, mais que je traduirais autour des concepts de singularit\u00e9 et de globalit\u00e9. Venons-en \u00e0 notre th\u00e8me. J&rsquo;entends un jour, dans les couloirs de mon lieu de travail (un centre th\u00e9ologique), une personne me dire \u00ab\u00a0qu&rsquo;Edgar Morin, c&rsquo;est loin d&rsquo;\u00eatre aussi profond que Simone Weil\u00a0\u00bb, m\u00eame si cette personne a admis que les deux auteurs l&rsquo;avaient int\u00e9ress\u00e9e. Admettons. Je n&rsquo;ai pas eu le r\u00e9flexe de r\u00e9pondre : \u00ab oui, mais Simone Weil, c&rsquo;est loin d&rsquo;\u00eatre aussi superficiel qu&rsquo;Edgar Morin ! \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Supposons maintenant que je m&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 un auteur Lambda, par exemple Leibniz dont on a parl\u00e9. Je le fais expr\u00e8s parce que Leibniz passait pour un tr\u00e8s grand \u00e9rudit et parfois pour un philosophe un peu superficiel, au sens courant du terme, notamment dans sa th\u00e9odic\u00e9e&#8230; et objet, comme on le sait, de l&rsquo;ironie d&rsquo;un auteur aussi \u00ab\u00a0profond\u00a0\u00bb que Voltaire. \u00c0 titre personnel, je les aime bien tous les deux ! Le \u00ab\u00a0profond\u00a0\u00bb th\u00e9ologien Urs von Balthasar, par exemple, assassine assez m\u00e9chamment le \u00ab\u00a0superficiel\u00a0\u00bb Leibniz dans la M\u00e9taphysique de \u00ab la Gloire et la Croix \u00bb. L&rsquo;id\u00e9e que Leibniz est superficiel, toujours au sens courant du terme, n&rsquo;est pas pertinente. Il a soulev\u00e9 des questions essentielles, auxquelles il a parfois donn\u00e9 de mauvaises r\u00e9ponses ou des r\u00e9ponses peu cr\u00e9dibles aujourd&rsquo;hui, mais il a eu le m\u00e9rite de les poser en des termes diff\u00e9rents des \u00ab\u00a0profonds\u00a0\u00bb universitaires de l&rsquo;\u00e9poque.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Revenons au point de d\u00e9part : je deviens sp\u00e9cialiste de lambda, Leibniz. Supposons que je n&rsquo;\u00e9tudie que lui, ses livres, ses id\u00e9es, l&rsquo;\u00e9volution de ses id\u00e9es. Plus je creuse sa pens\u00e9e, plus je perds de vue ce qu&rsquo;\u00e9crivent les autres, dans l&rsquo;espace, dans le temps&#8230; Au d\u00e9but, j&rsquo;arrive \u00e0 le rep\u00e9rer par rapport \u00e0 d&rsquo;autres penseurs, je parviens tant bien que mal \u00e0 le situer dans son contexte, mais au fur et \u00e0 mesure que je me familiarise avec sa pens\u00e9e, l&rsquo;obscurit\u00e9 m&rsquo;envahit. En effet, je creuse une singularit\u00e9, une pens\u00e9e personnelle, ce qui signifie que je la diff\u00e9rencie de celle des autres par n\u00e9gations successives : Leibniz se diff\u00e9rencie de Descartes, de Malebranche, d&rsquo;Aristote etc. sur tel ou tel point&#8230; \u00c0 la limite, j&rsquo;insiste bien sur cette limite qui est bien s\u00fbr inaccessible, plus je crois conna\u00eetre l&rsquo;identit\u00e9 de Leibniz, plus je l&rsquo;isole des autres, voire de moi-m\u00eame. Ce qui vrai de l&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;un auteur ou d&rsquo;un th\u00e8me, l&rsquo;est aussi, dans la vie courante, de l&rsquo;exp\u00e9rience de la connaissance de son voisin, de son coll\u00e8gue de travail, et a fortiori de l&rsquo;amiti\u00e9 ou de l&rsquo;amour. Si vous dites \u00e0 quelqu&rsquo;un que vous l&rsquo;aimez pour telle ou telle raison, c&rsquo;est-\u00e0-dire par comparaison ou par effectivit\u00e9 par rapport \u00e0 telle ou telle cause \u00ab\u00a0profonde\u00a0\u00bb cach\u00e9e, l&rsquo;amour n&rsquo;est pas vraiment unique. L&rsquo;aim\u00e9(e) n&rsquo;est pas vraiment singulier \u00e0 vos yeux. Il faut pouvoir dire \u00e0 l&rsquo;autre que vous l&rsquo;aimez pour lui-m\u00eame, ce qui est bien s\u00fbr une finalit\u00e9 impossible \u00e0 atteindre en soi, mais qui marque une tension vers l&rsquo;avenir. Quand on approfondit un sujet, un th\u00e8me ou une relation humaine, on d\u00e9bouche toujours sur une interrogation sur l&rsquo;amour.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">Bien. Maintenant, prenons l&rsquo;autre bout. Au lieu de m&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 un sujet Lambda pr\u00e9cis, je m&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 toute une \u00e9poque et je regarde les correspondances, les ressemblances des uns et des autres : je vais multiplier les liens et les relations, par exemple de Lambda, avec tout le contexte social, culturel, id\u00e9ologique, naturel, voire mental de l&rsquo;\u00e9poque. Je vais b\u00e2tir de beaux sch\u00e9mas o\u00f9 je vais montrer l&rsquo;influence de tel courant, de tel ph\u00e9nom\u00e8ne ou de telle superstructure sur Lambda, sur Alpha ou sur Epsilon. J&rsquo;\u00e9talerai \u00ab\u00a0en surface\u00a0\u00bb, sur un plan intellectuel, sur un plan tout court, les positions et les relations d&rsquo;Alpha, de Lambda, d&rsquo;Epsilon. Ce sera un \u00e9talage \u00ab\u00a0superficiel\u00a0\u00bb, sans ombres, sans relief, sans \u00ab\u00a0profondeur\u00a0\u00bb, digne d&rsquo;\u00eatre traduit en \u00ab\u00a0slades\u00a0\u00bb pour \u00ab\u00a0power point\u00a0\u00bb. Je peux donc \u00eatre un \u00e9rudit, mais superficiel. Je balaierai en surface toute une \u00e9poque&#8230; et je peux m\u00eame m&rsquo;amuser \u00e0 relier cette \u00e9poque \u00e0 d&rsquo;autres \u00e9poques, trouver des parall\u00e8les, des liens, des relations de cause \u00e0 effet, des globalit\u00e9s et des g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s. J&rsquo;\u00e9talerai mon savoir&#8230; Mais bien s\u00fbr, je perdrais au fur et \u00e0 mesure la singularit\u00e9 personnelle, l&rsquo;unicit\u00e9 d&rsquo;Alpha, d&rsquo;Epsilon et par exemple de Lambda, c&rsquo;est-\u00e0-dire Leibniz.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">La seconde forme du \u00ab principe d&rsquo;ind\u00e9termination \u00e9pist\u00e9mologique \u00bb que je propose consiste \u00e0 rappeler que je ne peux pas approfondir un sujet sans conna\u00eetre les relations que ce sujet poss\u00e8de avec son environnement&#8230; c&rsquo;est-\u00e0-dire que je ne peux pr\u00e9tendre \u00e0 une pens\u00e9e profonde, localis\u00e9e, singuli\u00e8re sans me servir des connaissances superficielles, lesquelles serviront de r\u00e9f\u00e9rentiel \u00e0 ma pens\u00e9e. Inversement, si je veux b\u00e2tir un savoir \u00e9largi, voire global sur un th\u00e8me, et donc multiplier les relations internes et externes, il me faut conna\u00eetre de plus en plus pr\u00e9cis\u00e9ment la position des \u00e9l\u00e9ments. Pour comprendre la philosophie des XVII\u00e8me et XVIII\u00e8me si\u00e8cles, je dois multiplier les relations qui existent entre les auteurs, b\u00e2tir des sch\u00e9mas qui r\u00e9capitulent tel ou tel point de vue&#8230; Mais \u00e0 la limite, une connaissance totalement profonde sur un sujet est impossible car elle conduit \u00e0 la nuit de la connaissance, et une connaissance globale qui embrasse tout est toute aussi impossible car elle perd toutes les singularit\u00e9s et toutes les identit\u00e9s. La connaissance superficielle et la connaissance profonde s&rsquo;alimentent l&rsquo;une l&rsquo;autre. Simone Weil a besoin d&rsquo;Edgar Morin, et Edgar Morin a besoin de Simone Weil.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">J&rsquo;ajouterai toutefois une nuance : les seuls sujets sur lesquels nous pouvons avoir une connaissance compl\u00e8te, globale sont les sujets limit\u00e9s, d\u00e9termin\u00e9s, dont les fronti\u00e8res sont d\u00e9finies. Ce sont en fait les sujets morts, c&rsquo;est-\u00e0-dire ceux qui sont clos et qui n&rsquo;\u00e9voluent plus. Les sujets clos se rapetissent au fur et \u00e0 mesure que le savoir humain s&rsquo;\u00e9tend. Les sujets morts se d\u00e9composent : d&rsquo;o\u00f9 le paradoxe. C&rsquo;est une loi de la nature, c&rsquo;est une loi de la vie, c&rsquo;est m\u00eame une loi physique de l&rsquo;\u00e9nergie&#8230; J&rsquo;ai un savoir complet sur un sujet : mais c&rsquo;est un savoir mort, sans vie, sans avenir, sans cr\u00e9ativit\u00e9, sans \u00e9volution. Il y a une cons\u00e9quence : un syst\u00e8me ferm\u00e9 qui pense \u00eatre vrai est un syst\u00e8me mort qui n&rsquo;a pas d&rsquo;avenir&#8230; et s&rsquo;il devient totalitaire et conqu\u00e9rant, il se comporte comme un cancer qui se d\u00e9veloppe dans l&rsquo;organisme. La sp\u00e9cialisation et la cr\u00e9ativit\u00e9 des cellules et des interactions entre cellules c\u00e8dent la place \u00e0 des cellules clones qui se r\u00e9p\u00e8tent ind\u00e9finiment. Ce qui est vrai dans l&rsquo;organisme l&rsquo;est aussi dans les soci\u00e9t\u00e9s. Les mouvements int\u00e9gristes d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, totalitaires de l&rsquo;autre, sont des cancers sociaux. Les personnes se reproduisent comme des clones, identiques les uns aux autres&#8230; et peuvent menacer la vie sociale dans sa multiplicit\u00e9, et la vari\u00e9t\u00e9 de ses individus, de ses groupes et des relations entre eux. Et parce que je travaille dans un centre th\u00e9ologique, j&rsquo;affirme qu&rsquo;une th\u00e9ologie qui se pr\u00e9tend achev\u00e9e, et qui pr\u00e9tend se couper du monde et de l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me est une th\u00e9ologie mortif\u00e8re. Si elle prend le pouvoir, elle peut devenir un cancer dans l&rsquo;espace de la th\u00e9ologie et plus largement, dans le temps de l&rsquo;humanisation.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">La meilleure mani\u00e8re de rester vivant, c&rsquo;est de se construire soi-m\u00eame dans sa singularit\u00e9, en sachant que cette singularit\u00e9 s&rsquo;approfondit dans la relation aux autres sujets, aux autres singularit\u00e9s, mais aussi au monde, \u00e0 la nature. Tout cela pour dire que, comme dans la vie de tous les jours, la pens\u00e9e est une acrobatie permanente, un travail de funambule. La vie est un risque, et la mise au monde est un risque. Ainsi en est-il de la pens\u00e9e. Et j&rsquo;encourage chacun \u00e0 faire l&rsquo;aller-retour permanent entre la connaissance dite superficielle (celle qui se cultive, devient \u00e9rudite et apprend \u00e0 se dire, s&rsquo;\u00e9taler et se r\u00e9pandre : une connaissance spatiale) et la connaissance dite profonde qui est une connaissance de plus en plus personnelle, intime, amoureuse m\u00eame, de l&rsquo;autre, de l&rsquo;autre sujet ou de l&rsquo;autre objet, et surtout de soi.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: trebuchet ms,geneva,sans-serif; font-size: 12pt; color: #003366;\">\u00c0 titre personnel, je revendique le droit d&rsquo;\u00eatre un penseur ou un praticien \u00ab\u00a0superficiel\u00a0\u00bb et m\u00eame, pourquoi pas, de passer aux yeux des uns et des autres pour quelqu&rsquo;un de superficiel. Mais aussi le droit d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0profond\u00a0\u00bb \u00e0 ma mani\u00e8re. Et cela ne se communique pas, except\u00e9 dans un climat d&rsquo;amiti\u00e9 et de confiance.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un jour, dans une conversation s\u00e9rieuse et \u00ab\u00a0profonde\u00a0\u00bb, un de mes coll\u00e8gues de travail m&rsquo;a expliqu\u00e9 que j&rsquo;\u00e9tais une personne \u00ab\u00a0superficielle\u00a0\u00bb. Curieusement, cela ne m&rsquo;a pas vex\u00e9 et m&rsquo;a plut\u00f4t rendu interrogatif sur ce que l&rsquo;on entend par \u00ab\u00a0superficiel\u00a0\u00bb et &hellip; <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1515\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-1515","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-etats-dame"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1515","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1515"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1515\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1515"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1515"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1515"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}