{"id":1459,"date":"2016-06-02T10:02:43","date_gmt":"2016-06-02T10:02:43","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1459"},"modified":"2022-05-08T19:45:24","modified_gmt":"2022-05-08T19:45:24","slug":"compostelle-chemin-darles-2-fleurs-et-danse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1459","title":{"rendered":"Compostelle &#8211; Chemin d&rsquo;Arles (2) : fleurs et danse"},"content":{"rendered":"<p align=\"RIGHT\"><em><a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1453\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: arial;\"><span style=\"font-size: small;\">Article pr\u00e9c\u00e9dent <\/span><\/span><\/span><\/a><\/em><\/p>\n<h6 class=\"western\" align=\"RIGHT\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: arial;\">Mai 2016, Saint-Guilhem-le-d\u00e9sert<br \/>\n<\/span><\/span><\/h6>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Me voici sur le Chemin d&rsquo;Arles, vers la tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e Santiago de Compostela. Il y a plus de 1800 kilom\u00e8tres, d&rsquo;apr\u00e8s une borne entr&rsquo;aper\u00e7ue en Camargue. Je suis reparti sans rien pr\u00e9voir, mais avec quelque r\u00e9solution. R\u00e9solution au singulier : celle d&rsquo;\u00e9largir l&rsquo;espace-temps-\u00e9nergie dit \u00ab de l&rsquo;int\u00e9rieur \u00bb, tandis que les sens \u00e9prouvent, via la marche et les passions, le tourbillon de la vie dite \u00ab ext\u00e9rieure \u00bb. Dualit\u00e9 stupide, puisqu&rsquo;il n&rsquo;existe pas d&rsquo;int\u00e9rieur, ni d&rsquo;ext\u00e9rieur, sauf en g\u00e9om\u00e9trie et en architecture&#8230; En ce qui concerne la vie, il n&rsquo;existe que des interactions, des tissages, entre p\u00f4les imaginaires. Ou si on pr\u00e9f\u00e8re une conjugaison, une fugue \u00e0 multiples voix, entre ce qui est dit \u00ab vie int\u00e9rieure \u00bb et \u00ab vie ext\u00e9rieure \u00bb. Au fond, seul le corps vivant importe. Note pour les non initi\u00e9s \u00e0 ma petite philosophie organique de papillon : le corps est d&rsquo;abord un lieu et un vecteur d&rsquo;interfaces et d&rsquo;\u00e9changes d&rsquo;information et d&rsquo;\u00e9nergie, avant d&rsquo;\u00eatre de la bidoche. Quand il est mort, il se d\u00e9compose&#8230; les liens disparaissent.<br \/>\n<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Je passe la journ\u00e9e dans le g\u00eete du petit Carmel de Saint-Guilhem. J&rsquo;aurais l&rsquo;occasion d&rsquo;en reparler. Sept jours de marche d\u00e9j\u00e0 et beaucoup de solitude. Le Chemin d&rsquo;Arles n&rsquo;est pas la Via Podensis, le Chemin du Puy, et encore moins le Camino Franc\u00e9s, de Puente la Reina \u00e0 Santiago. Les rencontres humaines se produisent dans les h\u00e9bergements et dans les villages, quand on croise par chance un marcheur, pas sur les sentiers ou les bords de route. Il y a aussi la ville, puisque j&rsquo;ai profit\u00e9 d&rsquo;Arles un peu, de Montpellier un peu plus. Je suis rest\u00e9 dans la belle ville de l&rsquo;H\u00e9rault une apr\u00e8s-midi et une matin\u00e9e. La nuit, \u00e0 Montpellier, les klaxons ont r\u00e9sonn\u00e9 car le club de Rugby de la ville a gagn\u00e9 le Challenge Europ\u00e9en. L&rsquo;\u00e9nergie m&rsquo;a manqu\u00e9 pour descendre dans la rue et partager la joie des montpellierains.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Le p\u00e9lerinage de l&rsquo;an pass\u00e9 vers Saint-Jacques-de-Compostelle m&rsquo;a laiss\u00e9 dans une grande paix int\u00e9rieure. Je craignais qu&rsquo;elle ne dure pas. Erreur : j&rsquo;ai pass\u00e9 l&rsquo;hiver sereinement, m\u00eame si quelques houles l&rsquo;ont travers\u00e9. L&rsquo;entropie augmente dans un environnement turbulent. Et l&rsquo;environnement turbulent a toujours \u00e9t\u00e9 le m\u00eame dans ma courte vie : celui de ceux qui se disent spirituels ou religieux, alors qu&rsquo;ils ne savent pas de quoi ils parlent ou parce qu&rsquo;ils s&rsquo;en servent pour manipuler les autres ou s&rsquo;illusionner eux-m\u00eames. Peut-\u00eatre en r\u00e9\u00e9crirai-je un mot ? Et m\u00eame. Est-ce vraiment n\u00e9cessaire ?<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Je suis officiellement \u00e0 la retraite depuis Janvier. Une retraite anticip\u00e9e, en tant que handicap\u00e9 physique -et un peu mental-. Une retraite mis\u00e9rable aussi en raison de mon parcours professionnel chaotique, d&rsquo;ann\u00e9es perdues en maladie, convalescence, r\u00e9\u00e9ducation et surtout en \u00e9tudes inutiles -les sept ann\u00e9es de th\u00e9ologie-. Enfin \u00ab perdues \u00bb ? Est-ce si s\u00fbr ? \u00c0 l&rsquo;instant o\u00f9 j&rsquo;\u00e9cris, sur la belle et grande place de Saint-Guilhem-le-d\u00e9sert, je ne le pense plus. On progresse par essais et erreurs, mont\u00e9es et descentes, Soleil, pluies et brouillards, et non par ascension sur une route droite. Ainsi se construit un beau r\u00e9cit de vie.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Les fleurs, raffin\u00e9es ou empoisonn\u00e9es, de la philosophie sont vite r\u00e9apparues. Mais je suis d\u00e9finitivement un philosophe papillon, un \u00ab l\u00e9pidosophe \u00bb, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du th\u00e9ologien d\u00e9senchant\u00e9 et meurtri, du physicien inaccompli et du musicien amateur et passionn\u00e9. Le papillon n&rsquo;est pas courageux, mais il demeure insaisissable. <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/2016-05-16-PontDiable-StGuilhem-fleurs.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-2462\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/2016-05-16-PontDiable-StGuilhem-fleurs-261x300.jpg\" alt=\"2016-05-16-PontDiable-StGuilhem-fleurs\" width=\"261\" height=\"300\" \/><\/a>Il s&rsquo;envole au moindre danger\u2026 et pourtant il recueille du pollen et du nectar. J&rsquo;en ai observ\u00e9 un, \u00e9norme, le long de l&rsquo;H\u00e9rault ce matin. Il butinait sur une tige de fleurs bleues, de la luzerne semble-t-il, puis il s&rsquo;\u00e9loignait de plusieurs m\u00e8tres et invariablement revenait aux premi\u00e8res fleurs. Ainsi en est-il de ma propre \u00ab l\u00e9pidosophie \u00bb. Quelques auteurs restent mes r\u00e9f\u00e9rents, mais j&rsquo;aime vagabonder vers d&rsquo;autres penseurs, parfois tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s de ceux qui ont structur\u00e9 mon squelette intellectuel.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Le premier soir, alors que je ne d\u00e9sirais pas me d\u00e9voiler, un bel homme de la quarantaine explique aux autres p\u00e8lerins sa passion de la philosophie. Il vit dans un camion, \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la ville de Montpellier, un peu comme Diog\u00e8ne dans son tonneau. Il marche sur le Chemin en sens inverse pour se diriger je ne sais plus o\u00f9, en Italie. Il a peu fait d&rsquo;\u00e9tudes, explique-t-il, et s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 deux ans apr\u00e8s le Bac. Il explique avoir d\u00e9couvert la philosophie gr\u00e2ce \u00e0 Michel Onfray. On ne peut vraiment pas reprocher au philosophe de Caen son formidable rayonnement didactique\u2026 et peut-\u00eatre plus encore. Je n&rsquo;ai pas le c\u0153ur \u00e0 d\u00e9battre, mais je ne peux m&#8217;emp\u00eacher de partager une de ces convictions qui se cristallisent dans ma t\u00eate. Ou plut\u00f4t qui \u00ab s&rsquo;ADNisent \u00bb, si on peut cr\u00e9er ce n\u00e9ologisme. La philosophie peut \u00eatre abord\u00e9e \u00e0 partir d&rsquo;un petit noyau de textes et d&rsquo;auteurs qu&rsquo;on appr\u00e9cie, puis s&rsquo;\u00e9largir petit \u00e0 petit en agr\u00e9geant d&rsquo;autres pens\u00e9es proches, ensuite de plus en plus \u00e9loign\u00e9es. Une spirale \u00e0 partir de soi&#8230; Il est aussi possible d&rsquo;attaquer la philosophie en s&rsquo;affrontant aux id\u00e9es qui nous heurtent ou qui s&rsquo;opposent \u00e0 nos propres pr\u00e9suppos\u00e9s. Voyage exotique et incertain au pays des id\u00e9es. La premi\u00e8re approche part de soi, prend de petits risques, puis se r\u00e9conforte par le retour \u00e0 la maison. La seconde approche demande de sortir de soi, de risquer son univers rassurant. Elle met en danger. Ma propre exp\u00e9rience de papillon oscille entre les deux attitudes. Toutefois ma formation polymorphe m&rsquo;a conduit \u00e0 m&rsquo;aventurer plus souvent \u00e0 partir de la seconde attitude, au risque d&rsquo;\u00eatre dangereusement d\u00e9stabilis\u00e9. Et quelquefois de d\u00e9stabiliser les autres : j&rsquo;ai le souvenir d&rsquo;un cours que je donnais sur Nietzsche dans un amphi. Plusieurs de mes \u00e9tudiants se sont r\u00e9volt\u00e9s : \u00ab c&rsquo;est insupportable ! \u00bb, m&rsquo;a cri\u00e9 l&rsquo;un d&rsquo;entre eux. Un d\u00e9bat s&rsquo;est \u00e9lev\u00e9 avec un paradoxe qui m&rsquo;avait amus\u00e9 : c&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t les \u00e9tudiantes qui d\u00e9fendaient le philosophe allemand, et les \u00e9tudiants qui le critiquaient&#8230;<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Je dois toutefois reconna\u00eetre que je m\u00e9nage en moi quelques s\u00e9curit\u00e9s, un peu comme le papillon de ce matin sur la rive de l&rsquo;H\u00e9rault, qui revenait sans cesse au m\u00eame bouquet de luzerne.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Le v\u00e9ritable danger est de se contenter ou de se polariser sur une seule attitude : soit le confort et sa richesse locale qui se d\u00e9ploie doucement, mais reste blottie dans la subjectivit\u00e9 ; soit le risque permanent d&rsquo;ouverture et la menace de d\u00e9composition et de dilution de soi. J&rsquo;ai propos\u00e9 \u00e0 mon compagnon l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle ces deux approches de la philosophie correspondent, la premi\u00e8re, au randonneur, la seconde, au p\u00e8lerin. Elles se compl\u00e8tent, se nouent ou se refl\u00e8tent l&rsquo;une l&rsquo;autre. Le randonneur s&rsquo;\u00e9quipe, calcule ses itin\u00e9raires, pr\u00e9pare des tas de cartes, pr\u00e9voit ses \u00e9tapes et ses h\u00e9bergements, \u00e9ventuellement les r\u00e9serve \u00e0 l&rsquo;avance, et pr\u00e9f\u00e8re marcher en groupe pour s&rsquo;assurer ou se rassurer. Il ne se quitte jamais vraiment lui-m\u00eame. Le p\u00e8lerin s&rsquo;en va, sans savoir o\u00f9 il dormira, o\u00f9 et comment il mangera, ni qui et qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il rencontrera. Il est un nomade et il fait confiance aux \u00e9v\u00e9nements. Le Chemin de Compostelle est un mixte des deux, puisque le marcheur sait globalement o\u00f9 il va, avec quelque assurance de sympathie et de commodit\u00e9 le long de la route, \u00e0 la diff\u00e9rence du c\u00e9l\u00e8bre \u00ab p\u00e8lerin russe \u00bb ou sans doute de ces nomades du d\u00e9sert qui errent avec leurs troupeaux en fonction des points d&rsquo;eau al\u00e9atoires et des herbages soumis aux caprices de la m\u00e9t\u00e9o. Sur les sentiers de la Via Podensis, du Chemin d&rsquo;Arles ou d&rsquo;autres multiples voies vers Compostelle, se d\u00e9plie un \u00e9ventail de marcheurs qui vont de la randonneuse, du randonneur ou d&rsquo;un groupe hyper-organis\u00e9, jusqu&rsquo;au p\u00e8lerin abandonn\u00e9, parfois sans un sou, confiant dans les al\u00e9as des rencontres, des opportunit\u00e9s et des exp\u00e9riences crois\u00e9es.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Je n&rsquo;\u00e9cris pas ces mots par hasard. Dans un des premiers h\u00e9bergements, le responsable du g\u00eete m&rsquo;apprend que d\u00e9sormais la \u00ab Compostela \u00bb, \u00e0 Santiago, ne sera remise qu&rsquo;au p\u00e8lerin \u00ab chr\u00e9tien \u00bb. Ma premi\u00e8re r\u00e9action est un mouvement de mauvaise humeur. Mais qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un p\u00e8lerin ? Celui que j&rsquo;ai propos\u00e9 de d\u00e9finir \u00e0 mon interlocuteur philosophique ? Et qu&rsquo;entend-on par \u00ab p\u00e9lerinage chr\u00e9tien \u00bb ? Et si des randonneurs, des des touristes, des bouddhistes, des shinto\u00efstes (il en existe), des tao\u00efstes, des confucianistes, des juifs, des musulmans, des ath\u00e9es et agnostiques, ou m\u00eame de simples chercheurs de sens et de v\u00e9rit\u00e9, d\u00e9sirent la Compostela apr\u00e8s des semaines de marche, devront-ils se renier et mentir aupr\u00e8s des autorit\u00e9s pour l&rsquo;obtenir ?<\/span><\/span><\/p>\n<div id=\"attachment_2469\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/Montpellier-cath\u00e9drale-ou-forteresse.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2469\" class=\"size-medium wp-image-2469\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/Montpellier-cath\u00e9drale-ou-forteresse-300x221.jpg\" alt=\"Cath\u00e9drale de Montpellier... ou forteresse ?\" width=\"300\" height=\"221\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2469\" class=\"wp-caption-text\"><em><small>Cath\u00e9drale de Montpellier&#8230; ou forteresse ?<\/small><\/em><\/p><\/div>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">En un temps o\u00f9 des murs et des barbel\u00e9s s&rsquo;\u00e9rigent partout dans un monde peureux, des hi\u00e9rarchies eccl\u00e9siastiques qui se pr\u00e9tendent des autorit\u00e9s morales ne feraient-elles pas mieux de b\u00e2tir des ponts ou combler des foss\u00e9s ? R\u00e9flexe identitaire, repli vers la forteresse qui caract\u00e9rise nombre de catholiques depuis quelques si\u00e8cles et surtout depuis quelques ann\u00e9es ! La maladie de notre \u00e9poque ! L&rsquo;attitude de ces autorit\u00e9s religieuses refl\u00e8te \u00e0 la fois la peur et le m\u00e9pris du monde. Peut-\u00eatre acceptera-t-on quelques protestants, quelques \u00e9vang\u00e9liques, quelques orthodoxes derri\u00e8re les hautes murailles qui s\u00e9parent ceux qui sont dignes de la Compostela et ceux qui n&rsquo;en sont pas dignes ? C&rsquo;est une question d&rsquo;argent, explique un contradicteur, amus\u00e9 de mon impatience : trop de monde sur les chemins. Bah, il n&rsquo;y a qu&rsquo;\u00e0 demander un euro par personne qui qu\u00eate une Compostela. S&rsquo;il y a deux cent mille marcheurs vers Santiago, cela fera deux cent mille euros dans les caisses. Quand j&rsquo;ai racont\u00e9 ce souci \u00e0 un jeune randonneur plus tard, il a \u00e9clat\u00e9 de rire et il a affirm\u00e9 : \u00ab \u00e7a ne durera pas longtemps, \u00e7a ne tiendra pas ! \u00bb. Il \u00e9tait \u00e9vang\u00e9lique. L&rsquo;Esprit du Christ, a-t-il conclu, est universel. Un commentaire sur facebook ajoute qu&rsquo;\u00e0 la limite, on s&rsquo;en fout. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;un bout de papier. La municipalit\u00e9 de Santiago palliera \u00e0 cette suffisance eccl\u00e9siastique. Tout cela n&rsquo;a pas beaucoup d&rsquo;importance. Mieux vaut en rire.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">*<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Deux jours de suite, je me retrouve avec un groupe de marcheurs seniors. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux m&rsquo;intimide beaucoup. Il arpente le dortoir et les couloirs du g\u00eete et il parle avec assurance. Il exhibe un franc sourire communicatif sous une moustache abondante, mais bien taill\u00e9e. Appelons-le Philippe. Au cours de notre conversation, il m&rsquo;apprend qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 PDG d&rsquo;une grande entreprise de transport et de fret chimique, avec une flotte de tankers, des centaines de wagons de marchandises et de camions. Marche apr\u00e8s marche, Philippe a gravi tous les \u00e9chelons de son entreprise. Il avoue que son parcours professionnel est une belle r\u00e9ussite. Quand je mesure la mienne, c&rsquo;est exactement le contraire. Inversement, Philippe explique qu&rsquo;\u00eatre pr\u00e9sent \u00e0 l&rsquo;usine et au bureau tous les matins avant sept heures, revenir le soir apr\u00e8s vingt-et-une heures et sacrifier ses week-ends et ses jours de cong\u00e9s n&rsquo;aident pas tellement la vie domestique. Sa famille en a souffert et il le regrette. J&rsquo;ai v\u00e9cu l&rsquo;inverse, moi qui suis si amoureux de mon \u00e9pouse et si fier de mes enfants\u2026 qui me le rendent bien. Nous en avons conclu la toute relativit\u00e9 de ce que les bavardages m\u00e9diatiques et le r\u00e9f\u00e9rentiel de la modernit\u00e9 nomment r\u00e9ussite ou \u00e9chec. Ce fut une des plus s\u00fbres assimilations de mes p\u00e9r\u00e9grinations, ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Seul importe le r\u00e9cit de vie. Une conversation semblable est r\u00e9apparue plus tard avec un autre marcheur.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">Philippe et moi, nous nous sommes longuement salu\u00e9s avant de nous s\u00e9parer. Mais j&rsquo;ai senti qu&rsquo;il \u00e9tait plus g\u00ean\u00e9 \u00e0 mon \u00e9gard que moi-m\u00eame \u00e0 son \u00e9gard. Je suis parti sur la route avec la paisible impression que bien des illusions se sont dissip\u00e9s dans ma caboche.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\"> Ma disposition d&rsquo;esprit sur le Chemin d&rsquo;Arles n&rsquo;est pas orient\u00e9e comme celle de la Via Podensis, en 2013 et 2014, et encore moins celle du Camino Franc\u00e9s, l&rsquo;an pass\u00e9. J&rsquo;\u00e9tais moins d\u00e9tendu. Entre Pampelune et Santiago, je m&rsquo;\u00e9tais engag\u00e9 \u00e0 ne jamais utiliser de transport en commun, ni de profiter d&rsquo;une quelconque opportunit\u00e9 pour \u00e9viter une \u00e9tape. La seule fois s&rsquo;est produite \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de Burgos, apr\u00e8s avoir tent\u00e9 au maximum d&rsquo;arriver \u00e0 pied au Centre Ville, sous une chaleur \u00e0 crever, avec un moignon en feu : j&rsquo;avais craqu\u00e9 trois kilom\u00e8tres avant le c\u0153ur de la belle cit\u00e9. J&rsquo;avais pris le bus. L\u00e0 maintenant, ma vision est diff\u00e9rente. Les occasions font le larron. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale ou aux si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents, bien des p\u00e8lerins profitaient des caravanes, des chariots ou des diligences. Comme je l&rsquo;ai racont\u00e9 dans l&rsquo;article pr\u00e9c\u00e9dent, des h\u00e9bergeurs recommandent de prendre le train entre Lunel et Montpellier. De gigantesques travaux pour le trac\u00e9 du TGV et le contournement autoroutier de la ville de Montpellier ont cass\u00e9 le GR et l&rsquo;ont oblig\u00e9 \u00e0 se d\u00e9tourner. Je suis parti chercher le train \u00e0 Lunel, en improvisant le trajet, en franchissant un pont sur la Vistoule interdit aux pi\u00e9tons, en traversant une immense flaque d&rsquo;eau de pluie sur un pied nu, la proth\u00e8se enlev\u00e9e, en m&rsquo;\u00e9crabouillant dans un TER bond\u00e9 o\u00f9 il n&rsquo;y avait pas de place pour s&rsquo;asseoir.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\"><a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/Montpellier.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-2466\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/Montpellier-300x169.png\" alt=\"Montpellier\" width=\"300\" height=\"169\" \/><\/a>Parvenu \u00e0 Montpellier, je m&rsquo;engage dans les rues pi\u00e9tonnes. Il fait froid et la m\u00e9t\u00e9o est \u00e0 la pluie. Je suis en chemisette et en short, \u00e9quipement qui contraste avec les habits des habitants et les touristes de la ville, prot\u00e9g\u00e9s sous leurs imperm\u00e9ables ou abrit\u00e9s sous leurs parapluies. La pr\u00e9fecture de l&rsquo;H\u00e9rault me ravit. Je ne me doutais pas qu&rsquo;elle fut si belle. Un pianiste joue de son instrument en pleine rue. Il est \u00e0 peine abrit\u00e9 sous une vaste tenture. Il m&rsquo;interpelle en apercevant ma proth\u00e8se toute color\u00e9e : \u00ab je n&rsquo;ai pas de danseuse ! \u00bb. J&rsquo;\u00e9clate de rire et je lui r\u00e9ponds qu&rsquo;avec moi, cela ne risque pas d&rsquo;\u00eatre tr\u00e8s harmonieux. Ah, la danse ! Le seul art qui fait du corps l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;art elle-m\u00eame ! La veille au soir, j&rsquo;avais regard\u00e9 sur le smartphone l&rsquo;extraordinaire film \u00ab The Red Shoes \u00bb, \u00ab Les Chaussons Rouges \u00bb de Powell et Pressburger. Un des plus beaux films que je connaisse. Il fait partie de mon top cinq, il est le seul que j&rsquo;ai emport\u00e9 sur le smartphone. Le film relate l&rsquo;histoire d&rsquo;une jeune ballerine d\u00e9chir\u00e9e entre les exigences d&rsquo;un chor\u00e9graphe qui veut faire d&rsquo;elle la plus grande danseuse de son temps, et l&rsquo;amour passionn\u00e9, mais int\u00e9ress\u00e9, de son mari, compositeur de musique. L&rsquo;\u00e9poux consid\u00e8re son \u00e9pouse comme une muse, et, tout g\u00e9nial qu&rsquo;il est, m\u00e9prise la danse : <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/chaussons-rouges.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-2467\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/chaussons-rouges-300x225.jpg\" alt=\"chaussons-rouges\" width=\"300\" height=\"225\" \/><\/a>un art mineur \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des symphonies et des concertos ! Le conte d&rsquo;Andersen qui donne le nom au film, retrace l&rsquo;histoire d&rsquo;une danseuse qui met des chaussons rouges qui ne cessent jamais de l&rsquo;entra\u00eener dans la danse\u2026 qui finit dans la mort. Le ballet, au c\u0153ur du film, est un spectacle unique, f\u00e9\u00e9rique, sans \u00e9quivalent, je crois, dans l&rsquo;histoire du cin\u00e9ma. Une pure merveille qui fait fr\u00e9mir et pleurer. Le film se termine tragiquement.<\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: Arial,sans-serif;\">L&rsquo;interpellation du pianiste de rue, sous la pluie, \u00e0 un marcheur unijambiste, n&rsquo;est pas sans signification. Il est bien possible que je poursuive, inconsciemment, ce nouveau Chemin comme une danse. Je songe peut-\u00eatre \u00e0 m&rsquo;identifier un tout petit chouia \u00e0 Zarathoustra, le danseur p\u00e8lerin qui \u00e9coute et conseille ceux qu&rsquo;il croise\u2026 en moins bavard et en moins sentencieux, j&rsquo;esp\u00e8re ! Le corps, m\u00eame meurtri et lourdingue, comme \u0153uvre d&rsquo;art. Montrer sans d\u00e9montrer. Voil\u00e0 un beau projet du Camino. On \u00e9vitera quand m\u00eame la trag\u00e9die&#8230;<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\" align=\"left\"><em><a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1456\"><span style=\"color: #008080;\"><span style=\"font-family: arial;\"><span style=\"font-size: small;\">Article suivant <\/span><\/span><\/span><\/a><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article pr\u00e9c\u00e9dent Mai 2016, Saint-Guilhem-le-d\u00e9sert Me voici sur le Chemin d&rsquo;Arles, vers la tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e Santiago de Compostela. Il y a plus de 1800 kilom\u00e8tres, d&rsquo;apr\u00e8s une borne entr&rsquo;aper\u00e7ue en Camargue. Je suis reparti sans rien pr\u00e9voir, mais avec quelque &hellip; <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1459\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-1459","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-compostelle"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1459","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1459"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1459\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1459"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1459"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1459"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}