{"id":1336298,"date":"2024-06-18T03:45:00","date_gmt":"2024-06-18T03:45:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1336298"},"modified":"2025-10-20T15:19:52","modified_gmt":"2025-10-20T15:19:52","slug":"six-mots-hebreux-pour-dire-le-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1336298","title":{"rendered":"Six mots h\u00e9breux pour dire le silence"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"472\" src=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/IMG_20210823_202440-1024x472.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1336337\" srcset=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/IMG_20210823_202440-1024x472.jpg 1024w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/IMG_20210823_202440-300x138.jpg 300w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/IMG_20210823_202440-768x354.jpg 768w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/IMG_20210823_202440-1536x708.jpg 1536w, https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/IMG_20210823_202440-2048x944.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>6 mots en h\u00e9breu pour d\u00e9signer le silence.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai relu derni\u00e8rement le livre d\u2019une intelligence et d\u2019une profondeur vertigineuse d\u2019Andr\u00e9 Neher : \u00ab L\u2019exil de la parole \u00bb, sous-titr\u00e9 \u00ab du silence biblique au silence d\u2019Auschwitz \u00bb. Cela faisait longtemps, depuis mes lectures de Hans Jonas, que je n\u2019avais lu un ouvrage aussi abyssal.<\/p>\n\n\n\n<p>Andr\u00e9 Neher explique, dans un chapitre sur la s\u00e9mantique, qu\u2019il existe 6 mots diff\u00e9rents en h\u00e9breu pour d\u00e9signer le silence. Mille excuses, c\u2019est beaucoup plus d\u00e9velopp\u00e9 dans les lignes du livre. Il donne au \u00ab&nbsp;silence&nbsp;\u00bb un sens dialectique, deux par deux, avant ensuite de tisser une r\u00e9flexion entre chaque duo. J\u2019y ajoute mes petites gloses personnelles quand son explication est beaucoup plus subtile que la mienne.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019h\u00e9breu est une langue concr\u00e8te. Il n\u2019y a pas ou tr\u00e8s peu de grande et belle abstraction. Il colle au r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>\u05d3\u05de\u05d4 (Dam\u00f4), c\u2019est le silence des choses inertes, le silence de la mort. Mais aussi le silence de la nuit, du Cosmos, le silence des pierres. Neher ajoute que Dam\u00f4 est aussi celui de ceux qui parlent creux, de ceux qui parlent de choses qu\u2019ils ne connaissent pas\u00a0: notamment celui des\u00a0<a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1838568\" target=\"_blank\" rel=\"nofollow noopener\">amis de Job qui parlent \u00e0 la place de Dieu<\/a>\u00a0(Adona\u00ef) et qui sont encore pire que le silence divin lui-m\u00eame. Peut-\u00eatre aussi le bavardage de ces commerciaux qui essaient de vendre leur vide (\u00e7a, Neher ne l\u2019\u00e9crit pas\u00a0!).<\/li>\n\n\n\n<li>\u05e9\u05ea\u05e7 (Shataq) Il s\u2019agit du silence du calme qui suit la temp\u00eate. Beaucoup plus rare dans la Bible. On peut songer au cri \u00ab\u00a0Tais-toi\u00a0\u00bb de J\u00e9sus aux \u00e9l\u00e9ments d\u00e9cha\u00een\u00e9s sur le Lac de Gennesareth (m\u00eame si Neher, comme juif, ne le cite pas). C\u2019est aussi le silence qui suit la col\u00e8re ou le silence apr\u00e8s la guerre\u00a0: je pense par exemple \u00e0 ce formidable film d\u2019Eisenstein, avec la musique de Prokofiev, \u00ab\u00a0Alexandre Nevski\u00a0\u00bb, quand la cam\u00e9ra survole le terrible champ de bataille sur la glace o\u00f9 gisent les guerriers morts\u2026 apr\u00e8s le bruit des armes et des chevaux.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Voir aussi le film Titanic avec ses corps flottants apr\u00e8s le naufrage.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces deux silences sont du domaine de&nbsp;<strong>l\u2019inertie.<\/strong>&nbsp;Le sans vie.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>\u05d7\u05e9\u05d4 (Hash\u00f4), rare mais empli de signification, correspond au silence de l\u2019artisan, de l\u2019ouvrier qui n\u2019a pas termin\u00e9 son \u0153uvre et qui se refuse d\u2019en parler. Il est aussi le silence du laboureur qui s\u00e8me sa graine et qui attend la future moisson. C\u2019est encore celui du sportif qui reprend haleine.<\/li>\n\n\n\n<li>\u05d4\u05e8\u05e9 (Harash) , tr\u00e8s proche du pr\u00e9c\u00e9dent, repr\u00e9sente un peu le silence du \u00ab\u00a0suspense\u00a0\u00bb. Il va se passer quelque chose, il va y avoir une \u00e9nigme qui se d\u00e9noue. Mais l\u00e0, pour l\u2019instant, les acteurs sont suspendus. Neher propose l\u2019image du silence de l\u2019orchestre, juste apr\u00e8s le temps de l\u2019accord des instruments entre eux, et juste avant les premi\u00e8res notes d\u2019une symphonie. Le chef entre, applaudissements, puis silence&#8230; Andr\u00e9 Neher fait le rapprochement avec le chaos qui pr\u00e9c\u00e8de la cr\u00e9ation du monde par la Parole, dans le Livre de la Gen\u00e8se.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Ces deux silences repr\u00e9sentent plut\u00f4t ceux de<strong>&nbsp;l\u2019\u00e9nergie<\/strong>, ceux qui annoncent une cr\u00e9ation, quelque chose de nouveau.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Le cinqui\u00e8me silence, \u05d0\u05dc\u05de (\u00c2l\u00e2m ou Il\u00e2m) est celui de l\u2019homme muet. Non muet de naissance, mais muet parce que volontairement il se tait. Il joue \u00e0 \u00eatre muet, ajoute Neher. Ceci lui permet de se cacher\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019avance masqu\u00e9\u00a0\u00bb, \u00e9crivait Descartes. Ici transpara\u00eet tout l\u2019univers du th\u00e9\u00e2tre et du spectacle\u00a0: je joue avec ce que je sais et ce que je ne sais pas. Il y a un public. Comment l\u2019acteur va-t-il le rencontrer\u00a0? Signe sans doute de la libert\u00e9 de l\u2019esprit et de sa cr\u00e9ativit\u00e9.<\/li>\n\n\n\n<li>Le sixi\u00e8me silence est celui de l\u2019attente et de l\u2019esp\u00e9rance\u00a0: \u05d7\u05e1\u05d4\u05e8 \u05e4\u05bc\u05e0\u05d9\u05dd (Hast\u00ebr Panim). \u00c0 la diff\u00e9rence du chef d\u2019orchestre qui, dans le silence qui pr\u00e9c\u00e8de la symphonie, sait ce qu\u2019il va produire, ce silence de l\u2019esp\u00e9rance est celui de l\u2019\u00e9coute de l\u2019autre, l\u2019\u00e9coute de l\u2019infini personnel : on ignore la r\u00e9ponse. Silence de la surprise, de l\u2019\u00e9tonnement, celui qui pr\u00e9c\u00e8de l\u2019\u00e9merveillement face \u00e0 l&rsquo;autre sujet (\u00e7a, c\u2019est moi qui interpr\u00e8te\u00a0!). Le th\u00e8me est central dans le Juda\u00efsme\u00a0: le Juda\u00efsme ne se fonde pas sur une foi ou un savoir (\u00ab\u00a0je crois\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0je sais\u00a0\u00bb), mais sur \u00ab\u00a0\u00c9coute Isra\u00ebl\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0Shema Isra\u00ebl\u00a0\u00bb. Ici le plus important, c\u2019est le rapport \u00ab\u00a0Je-Tu\u00a0\u00bb. J\u2019\u00e9coute, j\u2019attends non pas un son, une id\u00e9e ou une musique, mais la parole de l\u2019autre. L\u2019Autre absolu est naturellement le divin, Dieu, Adona\u00ef, avec qui la relation n\u2019est pas philosophique, le \u00ab\u00a0Je-On\u00a0\u00bb, ou le \u00ab\u00a0Moi-Id\u00e9e\u00a0\u00bb, mais elle est dans le \u00ab\u00a0Je-Tu\u00a0\u00bb\u00a0: et chacun \u00e9coute en silence, prie, renonce \u00e0 sa toute puissance et \u00e0 son ego, Adona\u00ef compris. Les r\u00e9f\u00e9rences bibliques sont ici tr\u00e8s nombreuses. L\u2019id\u00e9e d\u2019une toute puissance et d\u2019un tout savoir divin est an\u00e9anti. On peut relire aussi l&rsquo;hallucinant petit livre de Hans Jonas : \u00ab Le concept de Dieu apr\u00e8s Auschwitz \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>On aura compris que ce dernier couple est celui de la&nbsp;<strong>rencontre, de l\u2019amour et de la haine, du hasard et du jeu, du dialogue entre sujets<\/strong>. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 amus\u00e9 par l\u2019analogie propos\u00e9e par Neher entre le duo dans la musique et le dialogue. Un duo est un contrepoint, une dualit\u00e9 de deux m\u00e9lodies parfois tr\u00e8s diff\u00e9rentes, au sein d\u2019une harmonie globale. Le dialogue, quand il est charg\u00e9 d\u2019\u00e9coute et d\u2019espoir, peut traduire des diff\u00e9rences, en vue d\u2019une rencontre dont on ignore la forme et le contenu\u2026 Une rencontre possible, mais jamais certaine, vers l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Neher essaie de montrer que ces silences (deux par deux), conjugu\u00e9s entre eux, se d\u00e9clinent sur les plans psychologiques, mais aussi historiques et m\u00e9taphysiques. Il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 \u00e9crire que la Bible, voire les Targums, les Midrashs, les interpr\u00e9tations, ne sont pas la Parole de Dieu, mais le Silence de Dieu. Naturellement, le silence, la nuit et le brouillard d\u2019Auschwitz viennent \u00e0 l\u2019esprit&nbsp;: on ne peut que se taire devant cette abomination. Non seulement Dieu est mort, comme l\u2019\u00e9crivait Nietzsche, mais l\u2019Homme (avec un grand H) est mort dans les camps d\u2019extermination : fin de l&rsquo;humanisme et des r\u00eaves prom\u00e9th\u00e9ens. Toutefois \u00e0 la diff\u00e9rence de Sartre qui disait que le silence de Dieu est la preuve qu\u2019il n\u2019existe pas (Je-On, ou Je-Il), Neher plonge sa m\u00e9ditation sur l\u2019exil et l\u2019\u00e9clipse de Dieu, vieux th\u00e8me juif et mystique (le \u00ab&nbsp;Je-Tu&nbsp;\u00bb qui appelle au silence de l\u2019\u00e9coute et de l\u2019esp\u00e9rance, au c\u0153ur m\u00eame de la pire des trag\u00e9dies)&nbsp;: il n\u2019y a pas de r\u00e9ponse (ou au minimum pas de r\u00e9ponse imm\u00e9diate et facile), il y a des questions. Il y a l\u2019irr\u00e9ductible question de Job&nbsp;: Pourquoi&nbsp;? Les survivants ne parlent pas. Une fois les acteurs rescap\u00e9s disparus, seuls les h\u00e9ritiers commencent timidement \u00e0 parler&nbsp;: c\u2019est ce qui s\u2019est pass\u00e9 autour du cauchemar des camps de la mort. La vie reprend son souffle (*).<\/p>\n\n\n\n<p>Neher relit encore ce r\u00e9cit hallucinant du Proph\u00e8te \u00c9lie sur la montagne&nbsp;: Adona\u00ef n\u2019est ni dans la temp\u00eate, ni dans le bruit ou les flammes, ni dans les tremblements de terre, mais dans le silence d\u2019une brise l\u00e9g\u00e8re. L\u2019esp\u00e9rance contre tout d\u00e9sespoir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais lu ce livre, jeune, juste apr\u00e8s des ann\u00e9es de maladie, et je me rends compte \u00e0 quel point il m\u2019avait marqu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque. \u00ab&nbsp;Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien&nbsp;\u00bb, m\u2019avait dit un vieux sage, il y a plus de 40 ans. Le mal, malheureusement, est tr\u00e8s bruyant au point d\u2019\u00e9touffer la parole. Heureusement, dans le gradient qui va du silence au bruit, il y a la place pour la musique et la parole. Et la vie triomphe de la mort, \u00e0 son rythme.<\/p>\n\n\n\n<p>Que les lecteurs me pardonnent d\u2019\u00e9crire tant de lignes sur le silence. Merci.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>(*) Cela dit, je marche sur des \u0153ufs en \u00e9crivant cela. Je ne suis pas juif. Par chance, je suis n\u00e9 la g\u00e9n\u00e9ration suivante\u2026 mais mes paroles restent prudentes.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>6 mots en h\u00e9breu pour d\u00e9signer le silence. J&rsquo;ai relu derni\u00e8rement le livre d\u2019une intelligence et d\u2019une profondeur vertigineuse d\u2019Andr\u00e9 Neher : \u00ab L\u2019exil de la parole \u00bb, sous-titr\u00e9 \u00ab du silence biblique au silence d\u2019Auschwitz \u00bb. Cela faisait longtemps, &hellip; <a href=\"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/?p=1336298\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":true,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1336298","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-philosophie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1336298","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1336298"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1336298\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1839414,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1336298\/revisions\/1839414"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1336298"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1336298"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.nicolasderauglaudre.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1336298"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}