Investigations trinitaires : parler à la première personne

Résumé : parler de la Trinité à la première personne. Cet article est un peu compliqué pour les non habitués à mon langage. Il fixe quelques fondements pour légitimer le point de vue que j’utilise.

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Investigations trinitaires. La Trinité est au cœur de la Révélation Chrétienne. À la base de son credo. Spécifiquement chrétienne ? Les spécialistes le diront et les avis sont partagés. Bien des intuitions, dans les traditions spirituelles et mystiques, semblent l’avoir entrevue sous des figures exprimées différemment : souvent la triade hindoue Brahma-Shivah-Vichnu est évoquée, et dans de nombreuses religions polythéistes, se retrouvent des notions d’un triumvirat de trois divinités. Dans la philosophie, aussi. Toutefois, à l’exception de quelques expressions de l’Antiquité grecque et sans doute dans des écrits dont je n’ai pas connaissance, ces figures restent mythologiques. L’idée qu’une triade divine ou métaphysique puisse posséder des dimensions éthiques, politiques et significatives dans l’activité humaine semble absente des préoccupations des derniers siècles. Ne parlons pas d’une dimension cosmique ou physique, depuis l’avènement des sciences modernes. À titre personnel, les impacts de la vision trinitaire sur notre existence concrète font partie de mes convictions. Peut-être est-ce le cas d’autres chercheurs ?

Maintenant, sous quelle perspective se situer ? Toute parole, toute représentation, tout récit se positionne au carrefour de trois instances : soi-même ; le nous du lieu, du temps ou la communauté culturelle à laquelle j’appartiens ; le « on » (en langue française) qui représente à la fois le sens commun, le ça et le surmoi de la psychanalyse, mais aussi d’une certaine manière le discours scientifique -vu autant comme objectivité et intersubjectivité (accord entre chercheurs d’un même domaine)-.

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Objectivité, subjectivité, communauté et relations.

Le choix de parler de la Trinité à la première personne repose sur une conviction initiale : il paraît difficile de parler de l’Être ou du non Être, de Réalité, ou même de Dieu, de non-Dieu ou du divin, ou prétendre progresser vers plus de vérité et plus de sens, sans parler de soi ou à partir de soi. Circonstance nécessaire que j’explique ci-dessous. Est-elle suffisante ? Réciproquement, on ne peut parler de soi indépendamment du réel qui se manifeste en soi et autour de soi. La boucle rétroactive est irréductible. Pourquoi ? Une vision à la fois globale et discrète du réel tel qu’il se présente à nos sens et à notre entendement, ne peut pas être objective : nous y sommes plongés ; nous ne pouvons pas nous en abstraire ; nous ne sommes pas en dehors de l’Être. L’aspiration à l’objectivité est pertinente par rapport à des entités dont la pensée ou l’imagination peuvent se détacher : cet ordinateur en face de moi ou la démonstration d’un théorème trigonométrique, par exemple.

Une vision globale enveloppe l’expérience personnelle. Si le sujet qui pense le tout ou l’être estime qu’il peut se projeter en dehors de la totalité, il se contredit du point de vue de la logique. L’inverse est aussi ennuyeux : peut-on justifier rationnellement une pensée si elle repose sur une perspective strictement subjective ? Je pense ceci ou cela parce que ceci ou cela me convient, ou parce qu’elle correspond à mon expérience. Si la croyance qui adhère à un credo se réduit à l’expérience « spirituelle », sensible, ou à celle d’un choix a priori, elles courent le danger de ne pas être crédibles. Il se cache des affects qui cachent ce qui arrange ou sécurise. Une position strictement subjective ne peut rendre compte d’une existence ou une réalité indépendante de soi. Dès lors que nous abordons une question globale, le va-et-vient entre subjectivité et objectivité est incontournable.

La solution à cette contradiction est possible : la réalité représentée n’est ni objective, ni subjective. L’esprit n’est ni objectif, ni subjectif. L’objectivité et la subjectivité sont des constructions historiques et linguistiques, et elles bougent. Chaque expression subjective perturbe l’objectivité qu’elle veut atteindre, et vice versa : ce qui est cru objectif, à tel instant du processus de la pensée et de la parole, se déplace, se « provincialise », et peut même devenir une conviction ou un vestige complètement subjectif. Bien des représentations de l’Antiquité, religieuses, philosophiques, politiques, morales, bien des structures culturelles, des civilisations à visée universelle, se sont dissipées dans le brouillard. Elles ne demeurent que comme traces dans un individu, une communauté égarée çà et là, à défaut de quelques pierres ordonnées ici ou là.

Objectivité et subjectivité passent par la médiation du langage et à travers les codes d’une communauté. Un ami m’a un jour expliqué qu’il faisait la distinction entre « réel » et « réalité » : la « réalité » est l’être fixé dans des concepts, inscrit dans l’espace sensible et mental d’un groupe constitué autour d’une représentation et d’un langage commun. Le réel, lui, apparaît en filigrane derrière la « réalité », mais il s’y cache également. La distinction posée par mon ami, qui ne fait que reprendre une vieillerie philosophique connue, je l’ai déplacée également vers le monde de la pensée et de l’esprit. L’individu ou le groupe qui pense, fige les mouvements de l’esprit dans des idées spatialisées… L’idéalité prend le dessus sur les idées, la « conceptualité » (pardon du néologisme) prend le dessus sur les concepts, l’espace prend le dessus sur le temps. La sensibilité prend le dessus sur les sens, « l’imaginéité » (pardon pour ce second concept : promis, je les utiliserai plus) prend le dessus sur l’image et l’imagination. La réalité spatialise le réel. La dynamique se perd.

Il y a une dynamique qui est au-delà des dualités figées sujet-objet, réalité-idéalité, sensibilité-espace des images mentales. Concernant le mystère trinitaire, qui est l’objet d’un credo communautaire, pourquoi ne pas utiliser la même distinction ? la Trinité n’est jamais que la fixation dans des catégories mentales (religieuses ou philosophiques) d’un réel trine, d’un Dieu trine dont le dynamisme vivant n’est accessible que parce qu’il le veut bien. Thème sur lequel j’aurais l’occasion de revenir. Ma vision intime est celle du « tourbillon trinitaire », image qui dessine la courbe de l’ensemble des méditations présentes. J’utilise également l’expression « vie trinitaire » qui rééquilibre l’image trop géométrique du tourbillon.

Bref, j’écris à la première personne, point de vue subjectif remarquera-t-on. Mais je suis partie prenante d’une communauté de destin, la France, l’Europe du début du XXIème Siècle, un milieu cultivé, l’héritage d’une histoire et de ses empreintes sur ses valeurs, ses potentialités et ses interdits, etc. De même que je me transforme en parlant à la première personne, de même le milieu dans lequel je m’exprime est perturbé et frémit, voire se meut, se déplace, se déforme, en fonction de ce que j’en écris ou ce que je dis. À un niveau infinitésimal sans doute, mais réellement. Objet et sujet se métamorphosent dans l’événement de leur interaction. Je développe ce point un peu plus loin, ci-dessous.

En ce qui concerne la vie trinitaire, je suis héritier d’une histoire confessante, animée et fortement débattue. Chaque acteur des débats, dans l’Antiquité chrétienne notamment, a évolué dans la confrontation à la parole de l’autre. Inversement, les tentatives d’objectivation du mystère se sont sans cesse déplacées. Du reste, la fixation de la représentation trinitaire dans un credo à ambition universelle et éternelle est rassurante, mais elle a aussi quelque chose de faux, voire de dangereux. J’aurais l’occasion d’en reparler dans un article postérieur. Comme polarité d’une reconnaissance au sein d’une communauté confessante, un credo se comprend. Comme discours universel et éternel sans médiation de l’intersubjectivité et, diraient les théologiens, sans traversée de l’expérience théologale (foi-espérance-charité), un credo peut se transformer en cauchemar.

Bref. Une parole formalisée dans un confession de foi peut-elle avoir la prétention d’être universelle ? Oui et non. Oui, dans la mesure où, à moins de s’annoncer ésotérique a priori, le credo s’adresse à toute la communauté humaine. Elle peut être comprise, analysée, contestée, critiquée même par tous, pas moins qu’une œuvre artistique ou une musique, pas plus qu’un travail scientifique. Même fausse ou maligne, toute parole a le droit à l’existence, ne serait-ce que pour se heurter à une autre parole et ainsi déplacer le sens. Toutefois, dès que l’idée descend dans la parole, elle s’inscrit non dans un espace objectif et universel, mais dans l’« inter-subjectivité », si on veut. Non, une parole formalisée dans un credo n’est pas universelle, si elle prétend dominer le sujet de l’extérieur, objectivement.

Dans des cas particuliers, à partir du moment où les postulats sont bien déterminés, comme dans certains objets mathématiques, ou par exemple, dans un dîner, la vue d’une bouteille au milieu de la table, la courbe vers une certaine objectivité est forte : et encore ! Il y a autant de vues que de perspectives pour la voir. Dès que les convives goûtent le vin, au revoir l’objectivité. On remarquera le lien entre la croyance en l’objectivité et la vue : l’espace prend le dessus sur les autres paramètres de l’expérience. Pour décrire les réalités plus complexes et plus globales dont chacun est partie prenante, ce qui est le cas de la quasi totalité des réalités qui nous enveloppent, la parole ne peut s’abstraire du moi, du sujet. J’utilise volontiers l’image de la plongée sous marine : chaque plongeur expérimente l’élément marin. Il exprime ensuite ses sensations et son expérience dans une langue compréhensible à tous. Chaque membre de la palanquée peut relire et discerner telle ou telle constante, tel ou tel imprévu, dans la confrontation des récits. Mais personne ne peut nullement témoigner de tout la réalité marine dans son ensemble.

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Surprise, événement et communication

Autre perspective, plus « temporelle » celle-là, que j’adopte depuis très longtemps : le réel, celui qui se cache derrière la réalité où les uns et les autres peuvent se reconnaître, est un processus d’« événements ». Il n’est pas un ensemble de « choses » étendues, posées devant nous, liées par des relations d’ordre ou des interactions physiques, et indépendantes du sujet qui les voit. Il n’est pas un étalage d’« d’objets » stables et atemporels qu’un sujet dominateur pourrait simplement analyser sous toutes ses facettes spatiales, énergétiques et structurelles. Il « arrive » comme croisement et actualisation dans l’espace et le temps de multiples potentialités, chacune indépendantes les unes des autres dans le ciel des possibilités abstraites. L’abstraction sépare et fige ce que le concret unit dans un process. Les événements de la réalité concrète, croisements actuels des potentialités, sont singuliers les uns par rapport aux autres. Ils débordent toute objectivité (à ambition universelle), toute subjectivité (sous une seule perspective) et tout langage. Le monde se reçoit comme une texture mouvante et changeante, un tissu de multiples événements à l’infini qui se créent et se recréent. C’est tout. Objectivité et subjectivité sont des constructions intellectuelles et sociales postérieures à ce fait. L’Être n’est ni objectif, ni subjectif, il est plus fondamentalement tissu d’« événements ». Le lecteur le lira, c’est une des constantes de ma réflexion et j’aurais l’occasion d’en reparler sous des formes variées.

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A fortiori, la Trinité n’est ni un objet, ni un sujet, mais un tourbillon de vie et d’esprit qui se communique et parfois s’obscurcit, qui ne peut pas être enfermé sous une seule perspective, ni dans des catégories a priori de la pensée, ni dans un discours scientifique, ni dans une mystique personnelle, aussi pertinente soit-elle. Elle apparaît, puis disparaît, comme le sens d’une parole échangée entre sujets, analogiquement comme dans l’amour et de l’amitié. À chaque fois que j’espère enfermer la parole de l’autre dans une représentation, elle s’enfuit et surprend par une autre facette : elle crée un nouvel événement au sein de la conscience. Elle métamorphose les couleurs, les formes, les trames du tissu du réel.

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Le concept d’événement mériterait un approfondissement qui dépasse le cadre de cet article. Ne croyons pas qu’il ne concerne que les « choses de l’esprit » et le langage inter-subjectif. Dans les sciences aujourd’hui, par exemple en relativité, il est utilisé pour exprimer qu’une réalité physique apparaît comme rencontre de plusieurs chaînes causales dépendantes du référentiel où l’on se place. Plus largement, la réalité apparente provient de fécondations ou de confrontations entre lignes indépendantes les unes des autres. Mais l’événement n’est pas le hasard non plus, même s’il a des liens avec lui. Inversement, je ne crois pas à l’idée d’une détermination universelle, voire divine, comme la proposition « il n’y a pas de hasard » ou « tout est écrit ».

L’événement n’est pas pour autant complètement arbitraire, ni objet d’une volonté transcendante éternelle, libre et irraisonnée, ni le pur produit d’une force aveugle et matérielle. Il puise son existence des potentialités qui se croisent, en fonction d’autres événements déjà actualisés. Et ces potentialités sont d’autant plus vastes que la réalité actuelle est complexe. Pour être juste, il faut distinguer l’événement intérieure, celui qui surgit des potentialités d’un d’une structure, d’un organisme, d’un écosystème, d’une pensée ; et l’événement extérieur, celui qui survient d’une autre chaîne de causalités et qui est imprévu et imprévisible. Ainsi se crée le monde.

Une de mes convictions de plus en plus certaine est que l’être est créativité permanente, création permanente. Sinon le monde n’existerait pas. « Création », encore un concept à travailler ensemble, plus tard, si vous le voulez bien. Et ce qui rend la créativité possible, c’est le fait qu’au cœur de l’être nécessaire, il y a des relations fécondantes. Je ne peux rien prouver, naturellement : je propose une direction, une voie, un schéma de postulats. Ce que j’affirme sans démonstration est le fruit d’une simple observation de la vie : qui, objectivement, aurait pu imaginer toutes les formes que prendraient les espèces, les genres, les figures, lors de l’apparition de la première cellule ? Méduses, limaces, dauphins, ruminants, requins, dinosaures, insectes et papillons, sans parler des milliards de végétaux et de ramifications de la vie, dont tous et toutes s’adaptent à leur environnement, même les plus hostiles. Ajoutées à cela, les conditions du milieu doivent être extrêmement ajustées pour l’émergence de toutes ces surprises… qui, au risque de me répéter, n’étaient absolument pas « prévues » au départ, même si quelques biologistes affirment qu’elles étaient contenues dans les potentialités de la cellule : j’attends là aussi la démonstration. Émergence due à la fois au process d’événements intérieurs et à celui des surprises extérieures, créée par la rencontre conjoncturelle entre la cellule et son environnement, entre l’élément et le tout.

Une recherche de vérité ne peut se positionner comme précipitation vers des causalités linéaires : sauter hâtivement de pourquoi en pourquoi, et de comment en comment, jusqu’à déceler des apparences de causalités ou de raisons qui conviennent, risque d’enfermer le chercheur dans des présupposés qui se pensent universels, ou de l’attacher à des points d’ancrage. Le voilier qui jette une ancre dans une baie tranquille loin des tempêtes limite son mouvement en fonction de la longueur de la chaîne. J’invite à prêter attention aux points fixes et aux cadres trop sécurisants. S’ils sont nécessaires pour progresser dans le langage, dans la connaissance, dans la pensée, les ancrages peuvent polariser le point de vue, comme Escartefigue qui croyait comprendre la mer parce qu’il passait d’une rive l’autre dans le Port de Marseille. Les questions n’apportent pas nécessairement des réponses, et s’il y en a, elles appellent de nouvelles questions. La vérité du réel semble plus proche de celle de systèmes à boucles rétroactives et de croisements de processus et de perspectives, parfois aléatoires, comme on en trouve partout dans les êtres vivants, que d’entités ou de mouvements qui s’enchaînent de façon causale. L’illusion post-aristotélicienne a été de vouloir poser le réel en termes de causalités et de principes. Or l’aléatoire, le hasard, l’insécurité et le chaos sont partout présents, au point qu’on est en droit de se demander si l’existence n’est pas, antérieurement à toute autre qualificatif, risque et créativité.

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Ici donc, l’écriture à la première personne se propose, même si elle est consciente qu’elle se dit dans un langage et appartient à une tradition historique. Je parle de moi et de l’histoire de mon monde, en parlant de ce qui est appelé le « mystère trinitaire », clé de voûte et portail d’entrée de l’univers chrétien. Le concept de « mystère » semble postérieur à l’énoncé historique du credo chrétien, comme s’il fallait en détourner les curieux. Quel dommage ! J’aime également parler de « vie trinitaire », ai-je écrit plus haut. Pour quelles raisons ? D’une part, en raison des univers philosophiques dans lesquels j’aime me mouvoir, ceux de la vie, de l’existence et ceux des systèmes organiques. D’autre part, parce qu’un attribut majeur du récit biblique est de parler de la divinité comme d’un « Dieu vivant ». J’utilise les deux formes (« vie » et « mystère ») et même d’autres à l’occasion, mais aussi du tourbillon. De plus, s’impose la prudence à l’égard du concept « Trinité », figé dans l’espace abstrait des Idées. La « vie trinitaire » est l’objet de mes méditations, de mes contemplations, de mes illuminations, de mes casse-têtes, de mes épreuves et de mes interrogations depuis l’adolescence. Elle n’a de cesse de rappeler son énergie non seulement dans les difficultés et les combats que j’ai dû mener, mais aussi dans les temps d’émerveillement ou de repos. Repos mérité ou repos paresseux. Cependant, la vie trinitaire n’appartient pas aux chrétiens. J’essaierai de le montrer.

Cependant, si chacun a compris le point de vue que je propose, il va de soi que lorsque le processus de ma méditation me transforme personnellement, le milieu qui reçoit l’événement de ce processus est à son tour perturbé, informé -au sens de la théorie de l’information-, puis éventuellement transformé ou déformé. Il s’agit du jeu normal d’un monde d’événements et de créativité.

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Être et trinité

Depuis ma jeunesse, une interrogation m’habite, interrogation à la fois philosophique et théologique, aidée par la prière et renouvelée par la marche. Elle rejaillit régulièrement dans l’esprit et le cœur : quel lien existe entre la nécessité d’être, d’existence et la vie trinitaire, la vie trine. En d’autres termes, peut-il exister, « être » même, en amont de toute existence, une forme ou figure nécessaire autre que la Trinité ? Pourquoi la vie trinitaire et pas une autre expression première d’une grande tradition philosophique ou religieuse ? Une piste pour la réponse a été donnée ci-dessus : j’appartiens à une histoire et mes mots sont inscrits dans une langage qui hérite d’une tradition qui se renouvelle et se recrée d’une génération à l’autre. J’appartiens aussi à ma propre histoire qui s’est interrogée sur ce credo particulier dès la petite enfance. Comme je l’expose dans un article ultérieur, cette quête est passée par des crises personnelles et des structurations de plus en plus complexes (tissées ensemble) et de plus en plus proches de la vie.

Je pourrais critiquer a priori les credos et les remettre en question, bien sûr, et je ne m’en suis pas privé, loin de là, tout au long de ma vie. Toutefois critiquer a priori signifie qu’on reste dépendant de ce qu’on critique. La vraie critique est un procès d’événements et de renouvellement créatif. Je ne peux pas penser ex nihilo (« à partir du néant »). Donc autant partir de sa propre histoire. La vie trinitaire m’est plus encore une interrogation existentielle et vitale, un os à ronger, depuis très longtemps. Je ne suis pas sûr que les théologiens qui écrivent de longs traités l’aient véritablement exprimé : ils se cachent derrière l’idée de « Révélation » (« la Trinité est l’objet d’une révélation ») qui, même si j’admets cette possibilité, ne résout pas pour autant la nécessité de son existence. Admettons que ce que j’écris là ne démontre rien du tout : rien du fait que la Trinité soit préférée à d’autres clés de voûte religieuses. Cependant, j’essaierai de le montrer, elle est densément forte.

Quelle est la nécessité de l’existence, et même plus exactement quelle est la nécessité d’être ? Question insoluble naturellement et rationnellement. Je ne parle pas de mon existence, sur une petite planète égarée au sein de la Voie Lactée, dans un pays qui s’appelle la France, à une époque qui correspond à dix millénaires environ après la Révolution néolithique, soixante millions d’années après la disparition des dinosaures et 3,5 milliards d’années après la naissance de la vie sur Terre. Elle, mon existence, elle est contingente : j’aurais pu ne pas exister, à un spermatozoïde près, à un sourire près, peut-être. Quand je parle d’existence, il s’agit de l’existence en soi, de l’être au sens de notre bon Leibniz : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». D’éducation et d’expérience chrétienne, cette interrogation a pris la forme apparemment particulière de l’interrogation : puisque l’existence contingente est sensée être le produit d’une création divine, est-ce que le mystère trinitaire peut fonder la nécessité de l’existence ? La question semble toute aussi insoluble, intellectuellement parlant, j’entends. Le mieux, disent des personnes bien intentionnées de mon entourage, n’est-il pas simplement de vivre et de jouir de l’existence telle qu’elle se présente… en la sous-poudrant d’un peu d’éthique et de justice. Non ? Que vient faire la question trinitaire là-dedans ? Accepte ou refuse, et c’est tout !

Sur cet apparent fond de bon sens, s’ajoute la réflexion désabusée d’un grand philosophe du XVIIIème Siècle, en 4 lettres qui commencent par un K et finissent par un T, qui estime que la Trinité n’a aucun intérêt pour nous et que ce n’est que de la spéculation oiseuse.

Et bien, non. J’aurais mille arguments à répondre à ce grand Monsieur K, célibataire dont la vie a consisté à faire l’aller-retour entre son domicile et son université, et qui semble n’avoir jamais fait l’expérience de l’amour et de la communication inter-personnelle. Du moins, il n’en parle pas. Son éthique est belle, universelle et éternelle, juridiquement solide, adulte et responsable, mais elle semble oublier que nous sommes des vivants et des personnes qui communiquent et partagent des événements. Même si le projet de justifier rationnellement l’existence à partir de la vie trinitaire, est impossible, pense-t-il, pourquoi ne pas tenter de dire ce qu’on peut en dire et aussi, même surtout, dire ce qu’il ne faut pas en dire ! Un peu comme un compositeur qui écrit un prélude pour orienter l’écoute de l’œuvre qui suit et qui n’est pas nécessairement écrite.

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Résumons donc cet article : il est impossible de parler sous un angle strictement objectif de la Trinité qui est un mystère de relations spirituelles et créatives. Il est également impossible de rester au plan du témoignage subjectif. Parler signifie qu’on transmet une information dans un cadre reconnu par une communauté, et que le langage est le produit d’une histoire. Ceci explique pourquoi je parle à la première personne, sachant que ici ou là, cette parole est performative -et inversement : la perturbation apportée par le processus de la parole écrite ou dite revient dans l’autre sens pour la transformer. À l’instar du monde vivant, l’être fondateur est à chercher du côté de la créativité permanente, de la surprise, de l’événement. Peut-on relier cette intuition initiale au mystère de la Trinité ? Telle est une de mes intentions, avant de la déployer par-delà cette première interrogation.

Prochain article : figures divines

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2 réponses à Investigations trinitaires : parler à la première personne

  1. Oui, je trouve aussi que c’est courageux de parler à la première personne. Se démasquer subjectivement, c’est offrir l’angle d’attaque aux mauvaises intentions. C’est également, de mon point de vue, ouvrir la possibilité de la vraie relation. En livrant qui je suis, j’ouvre le possible à l’autre d’entrer dans un dialogue vrai, qui crée le fait trinitaire par la combinaison…

  2. nicorazon dit :

    Descartes, Saint-Paul, Jankélévitch, Bergson, Teilhard et bien d’autres parlent à la première personne… Pourquoi pas le lépidosophe ?

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