Investigations trinitaires (18) – Alliance différentielle (A)

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (18) – ALLIANCE DIFFÉRENTIELLE.

Résumé : Pour se sortir de représentations trop abstraites, voire désincarnées, ou trop sentimentales, de la vie trinitaire, je propose de s’imprégner intellectuellement et affectivement du processus de l’alliance biblique. Mais pour aller plus loin, je prolonge l’intuition vécue de l’alliance dans une vision plus naturaliste, plus écologique et plus physiquement existentielle que j’appelle « l’alliance différentielle ». Cet article est un peu long, alors je l’ai coupé en deux.

Investigations trinitaires 1 – interlude méthodologique

S’il existe un nœud de bifurcation entre l’univers mythologique et celui de la Bible, c’est celui qui concerne la signification de l’Alliance. Alliance avec un grand A, puisqu’il s’agit de l’alliance entre des hommes et leur Dieu. Naturellement, l’alliance décrite dans la Bible a des teintes mythiques dans son expression : par exemple, les exégètes et archéologues ne savent pas grand chose de l’existence historique d’Abraham, de Sarah, de Jacob. Les noms désignent peut-être des tribus ou de vagues ancêtres transmis par oral. Les écritures bibliques sont plus récentes que les événements qu’elles narrent, et elles projettent, dans un lointain passé, les situations vécus dans l’actualité. Rien de surprenant, c’est l’aspect mythique des écrits. Chacun sait que lorsqu’il pose un jugement soit sur le passé, soit sur ses souvenirs, soit sur des événements qui sont éloignés ou qui sont mal connus, il jette un filet de compréhension tissé par lui-même ou par sa culture. Les événements restent autres. L’Alliance d’Adonaï avec Abraham dans la Genèse a donc un aspect mythique. A fortiori l’alliance proposée avec Noé, lors du Déluge.

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Mythe, raison et histoire.

Le travail de « démythisation » sans cesse à renouveler passe par le processus qui part du récit mythique dans l’imaginaire pour se rendre vers l’histoire réelle, en dépit des difficultés inhérentes à la science ‘historique. Mais ce n’est pas tout. Les philosophes des Lumières, dans la continuité des anciens philosophes grecs, oppose le mythe à la raison et aux sciences. Souvent la notion de mythe est utilisée dans ce sens. Quelque chose qui est mythique est quelque chose de faux ou d’imaginaire. Or les spécialistes savent que le mythe a un rôle social et sémantique, même s’il n’est pas du même ordre que celui des sciences. Il existe de nombreux mythes dans les sciences et plus encore dans les ambitions vers une rationalité dépouillée.

Pour se repérer, il convient de définir ce qu’est un mythe. Un mythe est un récit, projeté aux origines du monde ou de l’humanité, pour expliquer ou justifier une situation présente. En général, le mythe s’interroge autour des grandes questions existentielles : la vie et la mort, la sexualité, le mal et la souffrance, le destin, l’origine de la communauté politique ou rituelle, la création du monde et des différentes entités naturelles, etc. L’Épopée de Gilgamesh, l’Iliade et l’Odyssée, l’Énéide dans notre espace méditerranéen, les Sagas nordiques, le Livre des monts et des mers des Chinois Han, le Mahâbhârata des Hindous, par exemple. Derrière les grands fondateurs religieux, Lao Tseu, Bouddha, etc., se construisent aussi des mythes et des légendes. Les mythes racontent des histoires qui sont sensées expliquer pourquoi je vis, pourquoi mon aspiration à l’éternité échoue, pourquoi le Destin m’impose telle épreuve ou telle tentation, pourquoi il y a des plantes empoisonnées ou des orages… Les récits sont apparemment des produits de l’imagination, mais cachent des réalités existentielles. Toutefois, tout le monde connaît les mythes d’Adam et Ève, du Déluge ou de la Tour de Babel dans la Genèse, sans savoir qu’ils participent à une esquisse de démythologisation : non une démythologisation par opposition aux sciences et à la raison, mais par enracinement dans l’histoire réelle.

L’articulation des mythes entre eux s’appelle une mythologie. La mythologie grecque est composée de nombreux mythes, comme ceux de Prométhée, de Io, d’Orphée, d’Hercule, etc. La mythologie désigne aussi la science des mythes, étudiés par des anthropologues.

Un point important est à noter : les hommes et les femmes sont mal à l’aise avec l’incertitude et avec l’inconnu. Pour boucher les trous ou remédier à leur malaise, ils fabriquent des emplâtres : les dieux en font partie, bien sûr, mais aussi les lieux et temps célestes ou originels dans lesquels se déroulent ces récits. Les biblistes s’amusent quand ils lisent dans la Genèse que l’Éden, le Paradis dit terrestre, est baigné par quatre fleuves étonnants : le Tigre et l’Euphrate, bien connus et réels, et le Pischon et le Guihon qui sont complètement imaginaires. Nous sommes à cheval entre le Ciel et la Terre, et le symbolisme est fort. Cependant, il n’y a pas que les récits revendiqués mythiques qui le sont. Nombre d’idées et de pratiques cachent des mythes. Médecine, cosmologies, psychologies sont remplies de récits explicatifs non vérifiables et rassurants. On invente même des vocables : Big Bang, maladie idiopathique, Complexe d’œdipe, etc. L’idée de Raison Suprême de la Révolution Française ou celle même de Révolution ont longtemps joué le rôle de mythes modernes, avant d’être démythifiées, voire démystifiées par l’histoire. Les fondateurs et fondatrices de communautés religieuses ont droit, eux aussi, à des légendes qui s’apparentent fortement à des mythes. On pourrait élargir dans la politique, dans le sport, dans les arts. Il existe de nombreux mythes autour de la musique, par exemple.

Toujours dans le domaine du besoin de combler les trous de l’inconnu, notre temps marqué par la sécularisation, par l’effacement des croyances en Dieu, est rempli de conspirationnismes, d’ésotérismes et d’intégrismes religieux qui répondent aux incompréhensions par des récits simples. Ne parlons pas des horoscopes ou de l’astrologie !

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La raison s’oppose-t-elle au mythe ? La question a déjà été posée dans la philosophie grecque. Platon se sert de mythes (la Caverne, le Déluge) pour faire passer une idée philosophique qui soit compréhensible par tous, tout en étant conforme à ce qu’il croyait être une vérité universelle. La philosophie s’est souvent revendiquée contre les croyances mythologiques.

La science moderne également, envisage de démolir les mythes, avec quelques oubliettes dans les couloirs. Le savoureux récit de l’Atlantide de Bacon fonde les piliers de la méthode scientifique et ses effets technologiques, sous une forme mythologique. Les sciences prétendent donc elles aussi s’opposer et démystifier les mythes, à partir de Bacon, Galilée qui s’en amuse aussi, Descartes. Ne parlons pas de la science fiction, à commencer par Jules Verne. Elles ont raison dans la mesure où elles soumettent toute théorie ou toute hypothèse à la vérification expérimentale. Toutefois, si les sciences sont une activité à rebours des mythes, la Science avec un grand S renoue avec la mentalité mythique : la Science devient aujourd’hui dans les médias un grand récit d’explication des choses naturelles et sociales. Il y a belle lurette que les épistémologues ont révélé la part de mythologie dans les théories scientifiques, même les plus sûres, ne serait-ce qu’à travers les paradigmes sociaux et culturels cachés, les postulats qui déterminent et éliminent ce qui pourrait être source d’incertitude et d’erreur, les méthodes elles-mêmes. Ce débat mériterait mieux que quelques lignes dans un article, et demanderait beaucoup de circonspection en fonction des disciplines et des processus.

Bref, il est imprudent d’opposer mythe et raison, mythe et science : ils s’alimentent eux-mêmes et ont leur histoire propre et commune. De mon point de vue, une activité intellectuelle, psychologique ou éthique, est un travail à la fois de démythologisation et de remythologisation permanente, jamais achevé. Elle est un « process » qui tente d’approcher la vérité de manière asymptotique ou chaotique… et si elle croit y arriver, elle retombe dans le mythe ! Il est impossible de sortir du mythe, mais sa proportion dans le discours évolue dans le temps, et en fonction de l’objet traité. Mythes et légendes ne s’opposent pas à la Raison et aux sciences, mais ils s’articulent avec elles dans le processus historique.

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L’alliance biblique.

Ici intervient le thème de l’alliance au sens biblique. Les dimensions mythologiques de l’expérience de l’alliance entre le peuple juif et son Dieu ne sont pas négligées. Elles sont plus présentes et explicites dans les récits anciens ou plus universels que plus tard dans l’histoire. L’idée, puis la réalité vécue par les hébreux d’abord, les juifs ensuite, n’excluent nullement la part d’incertitude et d’inconnu dans l’avenir. Or si le mythe enferme le sens et la représentation dans un temps cyclique et un espace clos, l’inconnaissable les ré-ouvre dans l’histoire et l’imprévisible. On entre dans la nuit, dans un chemin déroutant et incertain. L’alliance biblique repose fondamentalement sur ce point. Le paradigme de base, si l’on veut, est le principe de condamnation de l’idolâtrie et de la magie. Pas de représentation, ni de solution a priori des questions existentielles et de l’incertitude de l’avenir. L’alliance biblique repose sur la confiance envers l’autre contractant, à savoir Adonaï, dont on ne sait pas les desseins. Chacun pourra objecter qu’il s’agit d’une foi, donc d’un mouvement psychologique et mental subjectif. Je réponds que la foi n’est pas d’abord une position subjective : elle est un événement, et plus précisément une réponse à un événement. Je ne développe pas ici ce point, pour ne pas gêner l’exposé. Mais l’objection est valide et je la contourne pas dans la méditation présente. Chacun peut arrêter le fil quand il veut.

Le Dieu de la Bible est inconnu et inconnaissable a priori. Du reste, il a plusieurs noms et plusieurs figures dans ses manifestations. Il se révèle dans le processus de l’Alliance qui passe par la parole et non par la vision (sauf dans des cas exceptionnels, et dans le cas particulier du Christ pour les chrétiens). L’aventure trinitaire est également une alliance et l’article présent terminera sur ce point. Je vais essayer de décrire la vallée dans laquelle je m’engage, conscient de la complexité des récits, du mélange entre mythe et réalité historique et de mon herméneutique personnelle.

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Il y a trois manières de réfléchir sur l’Alliance dans la Bible, à partir des textes proposés qui sont nombreux. Soit, nous l’approchons selon l’ordre connu et canonique des livres, c’est-à-dire depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse de Jean. Soit nous l’approchons en fonction de ce que les historiens et les exégètes découvrent de la construction des textes : en gros, autour de l’Exil des juifs à Babylone, et un peu avant, sous les royautés de David, Salomon et suivants. Soit enfin, nous l’abordons à partir d’un schème théologique qui se sert du thème de l’alliance pour relire les récits et l’histoire.

Bon, selon ma méthodologie spirale et lépidosophique, je mélange les trois approches et je les structure en fonction de l’objectif que je désire atteindre, même si le fond de la vallée reste infini. Ceci nous conduira vers ce que je nomme « l’alliance différentielle », où j’extrapole l’alliance biblique vers des horizons cosmiques et quelque peu naturalistes. La dimension « Nouvelle Alliance », que les chrétiens revendiquent, sera relue à son tour sous la double grille cosmologique et trinitaire.

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Process d’extension et de précision.

Au retour de l’Exil à Babylone, les lettrés et les reconstructeurs de la religion juive interprètent les événements comme un « renouvellement » de l’ancienne Alliance d’Adonaï avec leur ancêtre Moïse et le peuple hébreu. L’élite du Royaume de Juda, à Jérusalem, héritage douloureux de la séparation en deux nations de l’ancien Royaume de Salomon, a été déportée à Babylone, suite à l’invasion des armées de la grande Cité. À son tour, Babylone est conquise par les armées du Roi perse, Cyrus. Celui-ci libère les prisonniers exilés qui retournent à Jérusalem. Après une mise en scène quelque peu théâtrale, ils réactualisent la vieille alliance mosaïque (de Moïse) supposée, et réinvestissent le Temple de Salomon pour les rites. La religion juive naît véritablement après l’Exil.

Presque tout le monde connaît l’aventure de Moïse et des hébreux, grandement déformée par les péplums américains, les dessins animés et parfois même par les catéchismes et les iconographies. Il est peu vraisemblable que les événements se soient passés ainsi, mais les Livres de l’Exode et du Deutéronome racontent la libération du peuple hébreu du joug des égyptiens, grâce à un personnage légendaire et peut-être historique du nom de Moïse, aux environs de 1300 AVJC. Les récits théologiques et romanesques de cette libération sont savoureux, mais aussi significatifs du climat religieux du temps de l’Exil et des décennies qui l’ont précédé. Nous en retiendrons les points suivants : le Dieu des nomades יהוה (Adonaï, repris dans la liturgie chrétienne sous le nom de Yahvé), fait alliance avec un peuple, le peuple hébreu, et lui garantit un avenir. En contrepartie, Il l’appelle à la responsabilité éthique, juridique et religieuse à travers une Loi, la Torah, dont le célèbre Décalogue (sous différentes formes) reprend les points fondamentaux. Les exilés revenus de Babylone tentent de rassembler les anciens habitants de Juda en faisant appel à une unité ancienne. La Loi définit des pratiques rituelles, juridiques et morales, mais elle commence par une condamnation ferme de toute idolâtrie. Bref, il est interdit de représenter Dieu a priori : cet interdit amorce le processus de démythologisation. Il laisse le religieux et le croyant en suspens face à toute image et idole, mais aussi face à l’avenir.

L’avenir lui-même repose sur une incertitude doublée d’un appel : l’incertitude est liée à la confiance et l’espérance que le nouveau Peuple doit engager envers son Dieu, son contractuel de l’Alliance. Il s’agit aussi d’un appel à la responsabilité de ses actes. Nous nous éloignons de la mythologie dans la mesure où les hommes ne sont plus considérés comme des victimes du Destin ou des marionnettes aux mains de divinités naturelles ou de panthéons célestes. Cet avenir se bâtit sur une alliance entre deux entités conscientes et responsables l’une, ou les unes, par rapport à l’autre, par rapport aux autres. N’oublions pas qu’elle circule dans les deux sens. Alliance dans le respect mutuel, mais aussi dans un rapport de forces qui va de l’amour à la colère. La liberté créatrice du peuple et de chacun des individus est conditionnée par l’exigence de justice et de sainteté proposée par la Torah.

Dans la Bible, les hébreux sont libres de suivre ou non l’alliance proposée, et par conséquent, s’ils l’acceptent, ils s’engagent à s’attacher aux préceptes de la Loi, de la Torah : toutefois, s’ils s’engagent, ils deviennent acteurs et responsables de l’avenir et du présent de la vie du Peuple. Main dans la main, l’Esprit les guide.

Les livres historiques, puis prophétiques qui suivent, montrent les infidélités du Peuple, puis de la nation, des royaumes et de leurs dirigeants à l’égard de la Loi. D’où l’impression parfois dans le texte biblique d’un Dieu bien colérique ! On oublie que ces emportements se situent à l’intérieur de l’Alliance, et donc de l’engagement du Peuple. Mais j’ajoute : réciproquement, on doit noter également l’apparente infidélité d’Adonaï qui disparaît, parfois longtemps, et laisse les personnages et les communautés seuls avec eux-mêmes, avec elles-mêmes. L’exemple le plus significatif est celui que raconte le Livre de l’Exode sur l’abandon par Dieu des descendants de Jacob et de Joseph en esclavage en Égypte. Un autre exemple est celui du Peuple dans le désert, tandis que Moïse, sur sa montagne, se complaît dans la contemplation de son Dieu. Il n’est pas difficile de repérer dans ce sentiment d’abandon la même situation qu’ont vécu les exilés de Babylone, face à l’abandon de leur temple, leur déportation et le sentiment que leur Dieu les a laissés tomber. Les psalmistes relèvent les moqueries de leurs gardiens : « Où est-Il, votre Dieu ? ». Le process, dans les deux sens du terme, processus et procès juridique (infidélité à l’Alliance), est réciproque. Adonaï disparaît-il pour faire grandir le Peuple et le rendre adulte, comme le disent certains. Jusqu’à quel point ? Je renvoie à ce que j’ai écrit autour de Job. L’hypertrophie de l’idée d’épreuve divine a des limites : qui oserait affirmer aujourd’hui qu’Auschwitz, Hiroshima ou le Goulag sont des épreuves imposées par le divin pour élever et responsabiliser l’humanité. Prudence, prudence !

L’alliance mosaïque ouvre le champ de l’histoire au sein de laquelle le peuple affronte l’inconnu et l’inconnaissable et est contraint de s’y tenir. Le refuge vers des idoles, vers des images et des représentations qui enferment à la fois leur Dieu et leur avenir, est mortel. À titre personnel, dans le paradigme trinitaire, j’y lis une première forme de la vie de l’Esprit dans l’Histoire : histoire d’un peuple, pour l’instant, prototype de l’histoire d’un monde et de la Création, ensuite, figure même de la vie trinitaire, en définitive. Mais n’allons pas trop vite.

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Les scribes et les prophètes de la Bible élargissent l’alliance mosaïque et la Torah à de nouvelles échelles. La première extension est celle de l’alliance de leur Dieu avec le père des nations du Moyen Orient, Abraham. Il est le père des croyants, reconnaissent les religions monothéistes qui se réclament de lui. Il s’agit d’un Dieu itinérant, adapté à la vie nomade, qui a priori n’exclue pas d’autres dieux. Il y a une extension dans la mesure où l’alliance déborde le peuple hébreu et juifs. Les chrétiens et les musulmans se l’approprient. On remarquera que l’épopée d’Abraham suit immédiatement les onze premiers chapitres de la Genèse qui sont de structure mythique. Deux points sont à remarquer : d’une part, Abraham part dans l’inconnu, dans le désert ; d’autre part, l’alliance proposée, qui viendra un peu plus tard dans le récit, est à la fois universelle et individuelle : elle est proposée à une personne et à sa descendance. Les textes insistent sur le fait qu’Adonaï s’engage également, comme s’il prenait lui-même un risque sur sa propre personne ! Un récit très étrange, qui n’aurait rien à envier à nos films d’effroi, montre qu’Adonaï semble s’engager Seul au milieu de cadavres d’animaux disséqués, solitude anticipant peut-être les futures infidélités des contractants (non Abraham lui-même, le fidèle, mais ses successeurs, Moïse compris…) et le renouvellement régulier de cette alliance.

Les chrétiens sont pertinents quand ils lient l’Alliance christique à l’idée d’une nouvelle alliance, l’ancienne ayant été brisée, disent-ils, par des infidélités et des idolâtries. Là où je ne les suis plus, c’est lorsqu’ils annihilent cette première alliance, oubliant que l’histoire de leurs églises est aussi une succession d’infidélités, d’idolâtries, d’injustices et de pratiques magiques. Il serait plus juste de penser la première et la seconde alliance, celle d’Abraham et de Moïse, et celle du Christ Jésus, comme deux moteurs polarisants d’un même processus d’alliance : après tout, celle d’Abraham n’a rien à envier à celle du Christ Jésus, du point de vue de l’engagement de foi… et les infidélités sont les mêmes avant et après Jésus.

Les personnages qui suivent Abraham dans le temps, que ce soient les femmes, Sarah, Agar, Rebecca, Rachel, ou les hommes, Jacob, Joseph, etc. prolongent l’alliance conclue entre Adonaï et Abraham, non sans quelques ratés, mais aussi de belles expériences : la lutte de Jacob avec l’Ange ou la reconnaissance de Joseph par ses frères qui l’ont abandonné dans une citerne sont parmi les récits les plus denses et les plus émouvants de la Bible, et je les lis, relis et médite souvent avec profit.

Historiquement ou scientifiquement parlant, les exégètes ignorent si Abraham, Jacob, Moïse ou Élie ont réellement existé. Sont-ils pour autant de simples inventions des écrivains de la Cour des Rois de Juda et d’Israël, ou des scribes contemporains de l’Exil à Babylone ? Pour avoir fréquenté des africains qui ont expérimenté la tradition orale, je reste réservé à l’égard d’un traitement rationaliste qui réduit l’existence à celle qu’on peut déduire de textes et d’archéologie. En revanche, il est remarquable de constater la rupture progressive et jamais achevée avec la mythologie enveloppante et ensorcelante, non à travers la montée de la raison et des sciences (comme dans l’aventure philosophique grecque), mais à travers la montée de l’incertitude de l’avenir et l’interdit idolâtrique qui anticipent tous les futurs dogmatismes et totalitarismes. Cette rupture est un processus qui s’exprime dans le mystère de l’alliance et à la présence de la Torah, actualisation concrète et historique de cette alliance.

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Un troisième niveau d’extension de l’alliance s’exprime à travers le récit du Déluge, puis d’autres s’en suivent. En ce qui concerne le genre littéraire, les récits appartiennent carrément à l’environnement mythologique. Mais le contenu oriente au-delà et il est conditionné par les deux précédents. Ce sera l’objet de l’article prochain qui nous amènera à ma proposition « d’alliance différentielle », pour mieux saisir le tourbillon trinitaire et s’arracher aux représentations un peu trop spatiales, voire géométriques, et désincarnées de la Trinité.

– Investigations trinitaires 19 : Alliance différentielle (suite)

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