Investigations trinitaires (15) : Jésus, Christ et Esprit

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (15) – Jésus, Christ et Esprit.

Résumé : La figure du Christ est incontournable pour approfondir le mystère trinitaire. L’article présent s’attache un peu plus longuement à la question de la conscience que Jésus avait de lui-même, en lien avec l’aventure biblique et le process de l’Esprit. Toutefois, il s’arrête quelques instants sur quelques  bavardages périphériques autour de son identité historique.

Investigations trinitaires 13 – Petits tours dans l’histoire ?

Il n’est pas dans les intentions des investigations actuelles d’imaginer méditer sur le mystère trinitaire, sans passer par la figure du Christ. La vision trinitaire est née explicitement dans le monde chrétien, à une époque critique et charnière entre un monde romain occidental à l’agonie et une société qui allait devenir petit à petit une « chrétienté ». L’Orient a vécu cette prise de conscience différemment, mais la fidélité à la doctrine initiale est restée globalement intacte. Dans la méditation précédente, j’ai mis en évidence les dérives d’une interprétation doctrinaire de la Trinité qui a pris le dessus sur l’expérience trinitaire vécue dans les communautés. Il aurait été intéressant de mettre l’accent sur les phénomènes de résilience qui, dans les phases critiques, ont remis le Christianisme et ses églises dans une voie plus fidèle à ses origines. Chaque rétablissement est passé par un retour aux origines des premiers siècles, mais surtout aux évangiles, à la Bible et par conséquent au Christ Jésus. Au modeste niveau où se situe notre réflexion, je reviens par conséquent à la figure du Jésus des évangiles, à celle aussi du Christ de la confession de foi chrétienne, sans entrer dans les ardents débats sur la différence entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi des chrétiens. Le Christ Jésus est considéré, dans l’histoire humaine comme dans la théologie et la réflexion sur la vie divine, comme la « Seconde Personne de la Trinité ».

Voilà comment je relis cette affirmation de la foi chrétienne.

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Soyons honnête. Je n’ai jamais eu d’attachement affectif à Jésus, comme on peut le voir dans les communautés chaudes ou des spiritualités féminines. Les années de maladie, le handicap et la non reconnaissance sociale et religieuse d’une part, la configuration lépidosophique personnelle d’autre part, ont plutôt conduit à me lier aux récits de la passion, à la mort et au mystère du témoignage pascal (c’est-à-dire la Résurrection), souvent en regard rétrospectif du personnage de Job, le juste et innocent qui souffre.

Ceci peut paraître étonnant au lecteur. En effet, je pratique la prière hésychaste des Moines d’Orient depuis ma jeunesse, prière d’une efficacité redoutable, que j’aménage à ma sauce. La prière hésychaste, celle de Grégoire Palamas, du pèlerin russe, de la Philocalie, repose sur l’invocation du nom de Jésus autour d’un axe particulier (supplication, louange, demande), en lien étroit avec la respiration, la marche, les mouvements cardiaques et les mille activités vivantes du corps humain. La prière hésychaste permet l’unification du corps et de l’esprit, plus fidèle à l’anthropologie biblique qu’à la philosophie grecque et gnostique. Je l’expérimente en dialectique permanente avec la méditation des psaumes qui me plongent à la fois dans les méandres de l’histoire, dans les arcanes de la psychologie humaine et dans le dialogue avec Adonaï, qu’elle soit sous influence religieuse, politique, philosophique ou affective. En revanche, les spéculations volubiles et passionnées autour de la « présence réelle » dans l’eucharistie me laissent assez indifférentes, en raison de la coloration magique qui s’y cache… Ou alors, lisons-les sous l’angle de la création et de l’écologie.

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Doutes et incompréhensions

Durant quelques années de mon âge adulte, il m’est arrivé un état psychologique étrange : les évangiles me sont devenus un temps incompréhensibles, au point que j’ai vécu une véritable inhibition à la fois intellectuelle et religieuse. Sans doute, l’excès d’interprétation éthique et l’apparente absence de toute référence à la souffrance absurde, à la vieillesse, à la maladie, ont créé un blocage mental et moral : je trouvais les évangiles assez superficiels par rapport à ce que maintes personnes vivaient et par rapport à ce que j’avais moi-même vécu. De plus, l’idolâtrie apparente que certains exprimaient à l’égard du personnage Jésus, la magie des miracles ou des conversions immédiates et le manque d’humour d’une lecture au premier degré, ont heurté ma perspective à la fois scientifique, philosophique et un peu artistique.

En revanche, j’avais plaisir à lire, relire et méditer les textes de la « Première Alliance » (Ancien Testament), la Genèse, l’Exode, les Livres des Juges, des Rois, les différents contes et légendes, les textes de Sagesse, le Cantique des Cantiques et bien sûr les Psaumes et le Livre de Job… La poésie concrète, dure et réaliste, mais aussi onirique et parfois drôle se conjuguait avec un appétit vers la mystique juive, vers la Kabbale et vers la liberté de la théologie rabbinique. Les textes de la « Seconde Alliance » (le Nouveau Testament), en dehors de l’Apocalypse et dans une certaine mesure de Luc, manquent cruellement de qualité littéraire, et sonnent bien creux en comparaison aux hymnes bibliques et aux psaumes. Dans les traductions françaises et liturgiques de l’Église Catholique, j’entends. Le grec, teinté d’araméen, est plus excitant. Heureusement, la musique classique, celle de Bach notamment, sauvait à mes oreilles la valeur des textes évangéliques.

Pourtant, dans ma jeunesse malade, j’avais appris par cœur les onze premiers chapitres de l’Évangile de Jean, jusqu’à la réanimation de Lazare, ainsi que les deux passions de Luc et de Jean. De Matthieu, je retenais le discours sur la montagne et la phrase de Jésus affirmant qu’il était là non pour abolir, mais pour accomplir. Affirmation très anti-gnostique et plus organique que révolutionnaire. Les émouvantes lettres de Paul sont une découverte récente, suite à un voyage avec mon épouse en Turquie, sur les lieux fréquentés par l’Apôtre. Le personnage est attachant, humain, quelque peu gaffeur et embrouillé parfois, en dépit de sa brillante formation de pharisien.

Après cette étrange période vide de sens, l’Évangile de Jean de ma jeunesse malade est le prisme qui m’a fait redécouvrir les couleurs des évangiles et de l’ensemble des textes de la Seconde Alliance. La marche sur le Camino, durant laquelle j’ai relu intégralement dans les deux sens la Bible -de la Genèse vers l’Apocalypse, et inversement-, m’a aussi aidé et elle a réveillé la dimension organique de l’ensemble. La redécouverte via l’Évangile de Jean est due en grande partie au fait qu’il s’attache moins à un enseignement qu’à un témoignage et aux relations singulières entre une personne exceptionnelle et ses disciples. Quel fondateur religieux, intime de son Dieu, puis identifié à Dieu lui-même, oserait dire : « je ne vous appelle pas serviteurs, mais amis » ! Ou « je ne suis pas là pour être servi, mais pour servir ! », paroles qui plongent chacun des auditeurs dans un mystère d’amitié et de solidarité divine… et, plus profondément, dans le courant de vie trinitaire. Que nous sommes loin des figures divines exposées dans nos premiers chapitres ! De plus, l’Évangile de Jean révèle des couleurs philosophiques et politiques, moins visibles dans les autres évangiles.

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Thèse mythique

Pendant le temps de mon insensibilité évangélique, la thèse mythique m’a intrigué et perturbé. La thèse mythique, reprise par quelques penseurs superficiels et médiatiques d’aujourd’hui, postule que Jésus n’a jamais existé, historiquement parlant, même si elle veut bien reconnaître la puissance symbolique du Christ. Racontez tout ce que vous voulez dans vos credos, la petite proposition « crucifié sous Ponce Pilate » ne tient pas la route. Les arguments de la thèse mythique sont faibles par rapport aux travaux des historiens, des exégètes et des archéologues, mais certains ont plaisir à s’y complaire : mode du conspirationnisme selon lequel le Christianisme est le résultat d’un vaste complot originel autour d’une figure imaginaire. Il suffit de lire les textes des origines chrétiennes pour que cette thèse apparaisse assez burlesque. La thèse mythique ressemble à celle de ces conspirateurs qui nient la descente de Neil Armstrong sur la Lune. Or les premiers qui auraient dû la nier, à savoir les russes et les chinois, n’ont jamais eu l’idée de contester la véracité de cette belle et dangereuse aventure. Le plus drôle est dans le fait que la thèse mythique a été imaginée par un théologien du Dix-Huitième Siècle, reprise par d’autres théologiens pour opposer Jésus historique au Christ mythique et symbolique, puis par Karl Marx, bien avant la révolution exégétique, les découvertes archéologiques (Qumran compris) et la libération du secret de nombreux autres textes, orthodoxes, hérétiques ou périphériques.

Les anciens ennemis du Christianisme n’ont pas eu l’idée de nier l’existence du Jésus historique.

Là où il est possible d’accorder un crédit à la thèse mythique, c’est dans le fait que Jésus n’a été qu’un spot de l’histoire. Un an, peut-être trois ans au maximum, d’existence publique, juste le temps de se mettre beaucoup de notables à dos, et qui se termine par une condamnation pénale. La crucifixion, quelle que soit la forme exacte qu’elle a prise, ne pouvait que paraître insignifiante aux yeux des écrivains antiques, non chrétiens, plus soucieux de glorifier les « winners » que les « losers ». En revanche, nombre de personnages publiques liés à Jésus sont parfaitement connus : Pilate, Hanne, Caïphe, Gamaliel, les deux Hérode, Jean-Baptiste, Quirinius, etc. Quant aux témoins directs et indirects, contemporains des événements ou ceux de la génération suivante, leur parole est tellement impressionnante que face à eux, les bavardages des mythiques paraissent bien naïfs.

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D’un point de vue strictement intellectuel, il est toujours possible d’affirmer que les témoignages et les écrits chrétiens sont orientés. De plus, comme l’Église Chrétienne a pris le pouvoir à partir du Cinquième Siècle jusqu’au Seizième Siècle, les écrits des opposants et des négationnistes, selon la thèse mythique mais aussi celle d’anciens historiens plus sérieux, auraient été éliminés. Les chercheurs scientifiques d’aujourd’hui savent que cette idée fait long feu, que les documents que nous possédons aujourd’hui sont considérables, aussi abondants que ceux que nous possédons sur Alexandre le Grand ou sur Socrate, et bien plus que Darius, Ptolémée ou Homère. Ici, nous assistons au conflit caractéristique entre les idées et la parole, conflit qui est au cœur de la méditation que je propose. Ou plus largement conflit entre des universitaires de bureau et des témoins de vie.

Que les partisans de la thèse mythique m’expliquent la vitesse avec laquelle le Christianisme s’est répandu dans le Bassin Méditerranéen et vers l’Orient, en quelques décennies, en une époque où pullulaient les courants religieux, loin de nos twitters et de nos facebook, sans armées, ni conquêtes violentes. Indépendamment des réserves que j’ai exprimées à une époque, il suffit de lire et travailler les textes de la Seconde Alliance, non seulement les Évangiles et les Actes des Apôtres, mais tout autant les lettres de Paul, de Jean, des autres, les écrits dits des « Pères Apostoliques », la Didaché, les écrits de Clément de Rome et autres témoignages, sans pression morale, pour être convaincu qu’il s’est passé quelque chose d’inouï à cet instant de l’histoire. À ces récits et témoignages, on peut ajouter la littérature rabbinique au sein de laquelle on retrouve les débats et le vocabulaire que l’on peut lire dans les textes du Nouveau Testament, même si le personnage du Christ y est absent. On peut encore repérer les nouveautés des évangiles irréductibles à la littérature rabbinique.

Bref, on arrête ici. Les ouvrages des spécialistes qui ont remis à sa juste place la thèse mythique sont autrement plus robustes, scientifiquement parlant et indépendamment de la qualité des témoignages. Les partisans de la thèse mythique pourraient s’amuser à retourner leur thèse sur elle-même : comment peut-on fabriquer une thèse complotiste ! L’idée est à la mode.

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Conscience de Jésus sur lui-même.

Quelques couloirs ont toutefois été déblayés au milieu du fatras de remblais et de couches de sottises accumulés par plus de mille ans de Christianisme médiocre sur les consciences et dans les sciences. Je ne pose pas de jugement anachronique. Ce qui s’est passé est passé. Le souci vient du fait que la chute du témoignage chrétien aujourd’hui repose sur l’accumulation de ces sottises qui encombre les chemins. Voici une question, par exemple, qui a de l’importance dans le cadre de notre investigation : quelle conscience Jésus avait-il de lui-même ? Cette question n’est pas innocente dans la perspective de la méditation trinitaire, au sein d’un univers en évolution et de ce que les théologiens appellent la « kénose » divine.

La « kénose » divine signifie le renoncement de la puissance et de la conscience que Dieu, que le divin, a par lui-même et de lui-même, pour permettre au monde d’exister. Ce thème, exprimé dans la lettre de Paul aux Philippiens, est récurrent dans de nombreuses traditions religieuses et philosophiques. On le retrouve par exemple dans des thèmes de la spiritualité juive qui décrivent l’exil d’Adonaï hors de lui-même, voire sa disparition voulue, nécessaire ou libre selon les courants, pour permettre l’existence d’un monde autonome. Dans les mythologies grecque et perse, de tels thèmes sont également présents. L’idée d’une prise de conscience de l’Esprit sur lui-même après néantisation ou négativité est également un thème fréquent de la philosophie moderne. Il est par conséquent tout-à-fait pertinent de s’interroger sur la prise de conscience progressive que Jésus a de son identité, de sa mission et de son témoignage… telle qu’on peut la voir par exemple dans le film « La dernière tentation du Christ ». Et même en lisant simplement les évangiles. Un de mes amis m’a récemment fait remarquer comment la rencontre d’une syro-phénicienne, c’est-à-dire une étrangère à la religion juive, a permis à Jésus de prendre conscience d’une dimension universelle de sa mission qu’il n’avait sans doute pas à l’origine.

Rappelons les trois perspectives hétérodoxes et conceptuelles qui se sont affrontés initialement aux chrétiens dans la genèse qui a mené à la doctrine trinitaire dans les grands Conciles des Quatrième et Cinquième Siècles. La première ne fait de Jésus qu’un homme ordinaire, sans doute un peu plus exceptionnel que les autres. Cette perspective est très en vogue aujourd’hui. Elle semble être la plus réaliste et mériterait une analyse approfondie. La seconde, celle des docètes et assimilés, estime que Jésus n’est qu’une sorte d’apparition divine, pas véritablement historique, ni corporelle, perspective à laquelle j’attache volontiers la thèse mythique : le Jésus historique n’a aucune importance par rapport à la manifestation divine, qu’on y croit ou non. On l’entend encore dans certains courants intégristes et spirituels, mais elle est plutôt, telle quel, en perte de vitesse. La troisième perspective est celle qui fait de Jésus un être intermédiaire entre le divin et l’humain : un logos, un héros, un éon ou je ne sais. Conjuguées entre elles, ces trois perspectives fondamentales ont alimenté les points de vue qui ont suivi et ont débattu entre eux, avec plus ou moins de complexification et de nuance. Elles ont fourni les principaux arguments des oppositions et des débats des premiers siècles à nos jours, autour de la confession trinitaire comme autour de la figure christologique. La doctrine trinitaire comme l’expérience vécue des témoins et de la tradition s’est enrichie par l’acceptation dialectique et contradictoire d’un Jésus-Christ à la fois pleinement humain et pleinement divin et seconde personne de la Trinité, vision qui fait exploser les images traditionnelles de Dieu, même aujourd’hui.

Un regard attentif remarquera que les trois options de base dites « hérétiques » a posteriori, sont d’abord des tentatives de cohérence logique. À mes yeux, trop de cohérence logique est une fermeture de la recherche de vérité et de sens. De plus, elle viole une loi fondamentale de la pensée, à savoir la portée réduite des démarches inductive et déductive : la seconde ne peut se limiter qu’à un domaine circonscrit, comme par exemple certaines branches des mathématiques et des sciences formelles, ou celles de la technique et de l’ingénierie ; la première ne doit jamais omettre qu’une somme d’expériences ou de raisonnements logiques ne se substitue pas à la vérité du réel : dans le Royaume de Siam, on ne peut pas marcher sur l’eau, mais sur les bords de la Mer Baltique, c’est possible, n’en déplaise aux empereurs. Et les farceurs pourront toujours ajouter que Jésus a marché sur l’eau, lors d’une dépression polaire ! En oubliant la portée symbolique du récit qui commente le rapport douloureux et craintif des hébreux et des juifs par rapport à la mer et aux conquérants venus des îles (phéniciens, crétois, philistins, etc.). Bref, quand les raisonnements inductifs et déductifs ont atteint leurs bornes, le symbolique, l’analogique et le dialectique prennent le relais, en respectant la face nocturne de toute représentation.

Par-delà la logique, il y a la force des témoignages… et de la parole de vérité partagée, vécue, et criblée par la réflexion critique naturellement : on ne croit pas n’importe quoi et n’importe comment, ni avec n’importe qui. Une fois de plus, je rappelle que la Trinité n’est pas d’abord une doctrine, un dogme ou une belle acrobatie intellectuelle, mais une pratique vivante dès les premières communautés chrétiennes jusqu’aux engagements religieux d’aujourd’hui : les témoignages denses et courageux de Pierre, de Paul, d’Irénée, de Jean, puis de Basile, d’Augustin ou de Jean Chrysostome (écrivains et acteurs) ont plus de valeur que les spéculations ironiques des sophistes et les moqueries des bourreaux.

Les derniers siècles ont donné lieu à des querelles de théologiens entre le Christ de la foi chrétienne et le Jésus de l’histoire. Le concept grec de « Christ » transforme l’idée biblique et hébraïque de « Messie », descendant de David et « oint » par le juge et prophète Samuel, c’est-à-dire reconnu par Adonaï. Il donne une portée universelle, quasi cosmique (au sens de la Patristique et de la pensée de Teilhard) et divin au personnage de Jésus. On dit aujourd’hui Jésus-Christ, sans trop s’interroger sur les deux faces du nom. Je ne vais pas gloser sur les arcanes de ces discussions théologiques. Elles sont compliquées et souvent liées à des présupposés philosophiques et parfois nationaux dont la trame est ardue à démêler.

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Mais Jésus : quelle conscience avait-il de lui-même ? Cette question a de l’importance pour la théologie, mais peut-être bien aussi pour notre propre conscience de soi. L’histoire ne peut rien nous dire. Les récits évangéliques, écrits quelques décennies après les événements, non plus. En revanche, les évangiles synoptiques (Marc-Matthieu-Luc) mettent en évidence le fait que Jésus se méfiait de ceux qui voulaient le faire roi et messie. Jean écrit même qu’il s’enfuit dans la montagne, quand ceux qui le suivent veulent s’emparer de lui pour le mettre sur le trône. Le même Jean ajoute la défiance que Jésus exprime face à ceux qui courent après les miracles. Dans les synoptiques, il semble que Jésus se soit contenté du titre énigmatique de « Fils de l’Homme », titre utilisé par les courants apocalyptiques juifs de l’époque. Bizarre.

L’Évangile de Jean, qui est à la fois relecture et complément des autres évangiles, est allé plus loin puisqu’il affirme la divinité du personnage, son identité de Logos, de Parole d’Adonaï, et bien d’autres attributs forts : « Je suis la Vérité » – et non j’ai la vérité (conceptuelle, j’entends) -, « Je suis la Vie », « Je suis » tout court face à ceux qui l’arrêtent… Il faut être gonflé pour oser affirmer de tels qualificatifs identitaires. Jésus ne dit pas la vérité, comme le chante Guy Béart, il s’identifie comme Vérité. Il met ainsi l’accent sur sa personne, sur son être et non d’abord sur son enseignement. Paul, ou le disciple qui a écrit les dernières lettres des Galates et des Philippiens, avait ouvert la voie dans cette direction : le point crucial est la personne du Christ et son témoignage. Les plus affirmatifs des attributs de Jésus sont donnés par les disciples les plus convaincants. La question de l’enseignement et des gestes significatifs de Jésus ne vient que dans un second temps, et ne seront écrits que plus tard.

À partir d’ici, je pose une hypothèse en lien direct avec la méditation trinitaire et avec la relecture biblique. D’une part, écrivent les évangélistes, Jésus se méfiait de toutes les images et représentations du divin, d’où sa réserve et parfois sa colère vis à vis de ceux qui voulaient le diviniser dans le sens qui les arrangeait : réticence juive à l’égard de toute idolâtrie et de toute magie. D’autre part, en raison de sa culture juive et de sa qualité de priant, il connaissait la puissance de l’Esprit qui agit dans l’histoire prophétique, et pourquoi pas, dans l’Histoire tout court. En méditant l’épopée de l’Exode et de l’histoire d’Israël et de Juda, les envolées des prophètes et les persécutions qu’ils subissaient, l’Exil à Babylone, la reconstruction du Temple, les invasions perses, grecques, romaines et les différents courants qui animaient la religion des juifs, Jésus s’est reconnu dans une mission singulière, en même temps que sur son identité présente et son identité future. Il a perçu l’enjeu d’un témoignage qui doit aller jusqu’au bord du gouffre et du risque. La plupart des paraboles proposées par Jésus peuvent être lues dans ce sens : une préparation au lieu crucial de sa passion et de sa mort. Je mets l’accent sur le process de la conscience.

Certains courants chrétiens protestants ont défendu l’idée d’une « adoption » de Jésus par le « Père ». L’idée n’est pas sotte a priori, mais il importe de nettoyer le personnage de « Père » de toutes ses caricatures jupitériennes, paternalistes ou monarchiques… et de prendre au sérieux, par exemple, la figure du Dieu qui renonce à lui-même et se retire du monde, comme dans la Kabbale espagnole de Luria et de Cordovero, reprise par Hans Jonas à propos du concept de Dieu après Auschwitz. De plus, l’approche adoptionniste peut se conjuguer avec l’idée d’une patiente évolution de l’Esprit dans le temps. À posteriori, malgré ma sympathie, je suis réservé à l’égard de ce courant qui peut dériver vers une logique trop déductive, trop proche des perspectives déistes.

La conscience de Jésus qui s’accomplit dans le témoignage absolu de la passion et de Pâques, les disciples et les auditeurs ne pouvaient pas la comprendre dans l’immédiat. Mais après tout, combien d’acteurs de l’histoire se sont reconnus en conscience, à tort ou à raison, comme des personnages clés de l’Histoire humaine. Sans aller bien loin, notre De Gaulle national, s’identifiant à la France, ou même Napoléon, comme réalisateur d’une sorte d’Empire de Charlemagne renouvelé, se sont approprié une qualité universelle que l’homme ordinaire n’avait pas, et que les compagnons de route ne saisissaient pas dans l’immédiat. Combien de penseurs, des philosophes par exemple, se sont conçus comme la cristallisation locale de l’esprit philosophique à l’œuvre dans l’histoire. Même chose chez des artistes. Leurs contemporains peuvent-ils en saisir la signification profonde de leur vivant ? Parfois oui, souvent non. A fortiori, Jésus, rempli de l’expérience biblique qui symbolise toute la recherche et la puissance spirituelle d’un peuple, a-t-il pu de son vivant connaître et reconnaître sa véritable identité. Ici s’arrête ma thèse personnelle, mais j’avoue avoir du mal à ne pas la voir sourdre de partout quand je lis les textes de la Seconde Alliance et les témoignages des chrétiens dans l’histoire.

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De la Parole vers l’Esprit.

Seul le témoignage pascal (passion, mort et résurrection), peut à la fois briser les tentatives d’idéalisation divine, d’idolâtrie ou de manipulation du personnage historique de Jésus, et en même temps, ouvrir la voie de ce qui allait mener à sa reconnaissance par les disciples et par la tradition qui les suivra. Passage de la méfiance à la confiance. Passage de l’événement à l’Esprit.

Glissement trinitaire : la reconnaissance de l’identité divine de Jésus, l’Évangile de Jean la symbolise à la mort de Jésus sur la Croix. Jean n’écrit pas : « il mourut » sur une croix romaine, mais « il transmit l’Esprit ». Il donne son Esprit, l’Esprit, aux hommes. Un des axes du mystère trinitaire est là. Désormais la Parole de Dieu n’appartient plus à Dieu, à ce Dieu qu’on s’est fabriqué, mais elle appartient aux hommes, voire à la création toute entière. Pas n’importe comment, bien sûr. Elle appartient au « processus » de l’Esprit (« Il procède du Père », professe le Credo Chrétien), qui est dévoilé à la conscience historique et terrestre des hommes. Je ne parle pas ici des autres mondes créés possibles. L’Esprit travaillait déjà avant, au sein du mystère de la Création et des multiples évolutions et process de l’Univers, « visible et invisible », comme le chante la liturgie. Maintenant, il se révèle à la conscience humaine, non comme idée ou comme belle représentation philosophique et scientifique, mais comme acteur de l’aventure existentielle du monde et comme élément -au sens d’élément marin- au sein duquel l’homme peut dialoguer avec le Créateur, et participer et œuvrer à la création divine : un troisième chemin, une nouvelle vallée, avais-je écrit, au-delà de la simple réduction de la dualité homme-Dieu.

Qu’elle coïncide ou non avec le réel historique, la geste pascale est impressionnante et unique. J’ignore si Jésus avait réellement conscience de son identité, au sens psychologique du terme. En revanche, sa connaissance et son enracinement dans la tradition juive, sa confiance dans le Dieu vivant dans l’histoire -et non le Dieu mort des abstractions, des transcendances, des mythologies et de la géométrie-, et dans l’activité transformatrice et processive de l’Esprit, a accompagné son chemin. Peut-être, et je le crois sincèrement, il a découvert pleinement son identité, comme ressuscité, une fois que toutes les idolâtries, les représentations divines errantes et imaginatives, les magies et rituels religieux, ont explosé. Il est temps maintenant de s’interroger sur cette Parole et ce troublant témoignage.

Cela dit, le concept « d’Esprit » mériterait un travail critique du même ordre que celui qui a été réalisé autour du concept de « Dieu », au cours des premiers articles de ces investigations. Certains pourraient déduire de mon écrit, une dérive intellectuelle ou gnostique, en raison du fait que le terme d’esprit est souvent désigné comme l’organe de la pensée, la pensée en acte ou comme je ne sais quelle force ou substance opposée à la matière. Il n’en est rien, dans la lexicologie biblique. Les traducteurs n’ont pas été suffisamment imaginatifs, en interprétant le concept. J’aurais l’occasion d’y revenir longuement.

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Incomplétude existentielle

Ici, je me permets une pause et une interrogation sur un point aveugle qui me gêne et m’a toujours gêné dans la lecture des évangiles. Que Jésus ait souffert la passion en raison de l’incompréhension et parfois de la malignité méchante et jalouse de quelques personnalités, est une chose. On en a inféré malheureusement l’idée d’une culpabilité universelle que j’ai dénoncée en analysant le personnage de Job, et à travers les dérives repérées dans l’histoire des églises. Culpabilité qui n’a de sens que si l’on considère l’homme muni d’une faculté de liberté et de responsabilité a priori. Ce qui est loin d’être évident.

En effet, dans la passion et la souffrance du Christ Jésus, il y a deux manques : celui du long process de la vie et de l’évolution de l’univers vers la conscience et la conscience de soi ; celui du sens de la maladie, de la vieillesse et de la souffrance innocente. Le premier manque donne le sentiment que l’événement de Pâques est un acte presque instantané, spatial, quasi hors du temps, sentiment qui fait les beaux jours de la gnose et du docétisme. De plus, il postule l’idée d’une liberté a priori de chaque femme et chaque homme, ce qui est contraire à celle d’une lente montée vers l’autonomie de la conscience, d’un point de vue universel, comme d’un point de vue individuel. Le second manque appuie le fait que Jésus ignore ce qu’est la maladie et la souffrance naturelle, et par conséquent l’interrogation existentielle face à la mort. On ne peut réduire la question de la mort à une conséquence du péché, comme l’ont abusivement proclamé les orateurs bavards à travers l’histoire. De ce point de vue, Jésus ne répond pas à l’interrogation de Job, et on comprend pourquoi la tradition juive refuse l’idée d’un péché originel. Même si la spiritualité a tenté de pallier à ces manques, le schéma logique et conjoncturel création-péché-salut, encore sermonné et martelé dans les communautés chrétiennes, est incomplet, voire insupportable et pervers.

Pour cette raison, je m’aventure dans une dialectique qui n’a de sens que sous l’angle trinitaire : celle du sauveur-défenseur et d’un des rôles de l’Esprit qui fera l’objet du prochain article.

– Investigations trinitaires 16 : Dialectique sauveur-défenseur ? – bientôt

Récit d'un unijambiste
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106 jours de marche, à 2 Km/h
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Tome 1 : Voie du Puy (Édition Nicorazon)Tome 2 : Espagne (Éditions Lepère)

 

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