Investigations trinitaires (14) : Navigations dans l’histoire ? (A)

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (14) – Petites navigations dans l’histoire  -début-.

Résumé : Il est difficile de parler de la Trinité sans référence à ce qui s’est passé dans l’histoire. Deux articles se suivent, un premier où je relis, sans trop gloser, le processus des événements qui ont conduit à la formulation de la doctrine trinitaire depuis les premiers temps jusqu’à la Patristique et les Grands Conciles. Un second où je m’interroge sur quelques dérives et sur les trois perspectives que je vais développer par la suite : une perspective anthropologique, une perspective politique et une perspective cosmique.

Investigations trinitaires 12 et 13 – Pourquoi la Trinité ? (A) 

Karl Rahner, le célèbre jésuite allemand, avait raison quand il écrivait que la quasi totalité des chrétiens sont des monothéistes et déistes, et non des croyants au mystère trinitaire. Peut-être exagère-t-il un peu, vu qu’en Orient, la foi au mystère trinitaire est restée plus ardente. Historiquement, la disparition de la Trinité au cœur de la confession chrétienne est ancienne et a été analysée par plusieurs théologiens de haut vol, la majorité allemands. La plupart des chrétiens occidentaux, clergé compris et parfois même documents officiels des églises, croient vaguement en un Dieu personnel, solitaire dans son ciel, miséricordieux, au-delà de la figure de laquelle ils ne semblent pas beaucoup s’éloigner. S’il y a référence à la Trinité, elle apparaît comme un surplus obligé. De plus, les pasteurs se sont centrés sur la figure du Christ, souvent indépendamment de toute la tradition juive qui l’a portée et des nombreux débats des premiers siècles dits de « notre ère »… où les enjeux théologiques, politiques et anthropologiques ont été fondamentaux et fondateurs. Bref, on a fait de la gnose, de la morale et du sentiment, le plus racoleur possible… mais pas de recherche de vérité et de sens.

À titre personnel, indépendamment de l’expérience que j’ai pu en saisir à travers la prière et la méditation, dans des lieux de haute spiritualité et des parcours suivis en monde universitaire, c’est du côté de la philosophie que mes surprises ont été les plus grandes. Alors que les philosophes des Lumières, à commencer à Kant lui-même, a considéré la croyance à la Trinité comme quelque chose de complètement inintéressant et obsolète, la réaction de Hegel surtout, mais aussi de Schelling et quelques autres, est impressionnante. J’ai évoqué au début de ces méditations l’effet qu’avait produit la découverte d’un texte essentiel du philosophe berlinois sur la Trinité et sa violente diatribe contre Kant, à ce propos. Que la « Phénoménologie de l’Esprit » soit d’inspiration trinitaire, il faut être borgne pour ne pas s’en apercevoir. Ensuite, que les théologiens y décèlent des tas d’hérésies et de gnose est une autre affaire, qui du reste ne m’intéresse qu’à un second plan. J’en dirai toutefois un mot. En plus de Hegel, je dois ajouter la séduction que m’a apporté la belle synthèse de Vladimir Soloviev, le philosophe russe. Il m’a fasciné par la clarté de sa pensée. S’en est suivi la lecture d’un certain nombre de théologiens et de philosophes orthodoxes dont la profondeur de vue a failli me faire basculer de ce côté-là de la spiritualité religieuse.

Quand on est emballé par un penseur, il est préférable de reculer quelque peu pour éviter d’être trop à l’ombre de son influence. J’ai parlé de Pierre Teilhard de Chardin dont la structure de pensée a quelque chose de trinitaire, même si elle n’est pas explicite. Mais en ce qui concerne Hegel, mieux vaut être plus hégélien que lui et rappeler que « l’oiseau de Minerve prend son vol à la tombée de la nuit ». En d’autres termes, il est préférable que la lumière du Soleil soit couchée, que les débats et les événements soient achevés et que le discernement critique des yeux de la nuit recouvre les éblouissements du jour, pour que l’envol puisse être plus libre. Ceci n’est possible qu’à travers un minimum de relecture des moments de l’Esprit, pour reprendre la terminologie hégélienne, qui ont conduit à la formulation de la doctrine trinitaire.

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Parcours historique, simpliste et distant.

Il existe un grand nombre d’ouvrages d’historiens, de théologiens, d’exégètes et même de philosophes, pour expliquer le dévoilement historique et conceptuel du mystère trinitaire. Sans aller si loin, la page de Wikipedia sur le sujet et surtout les notes et renvois qu’elle propose, est assez explicite. Explicite, mais peut-être pas totalement pertinente, dans la mesure où la suite des événements historiques n’est présentée que comme une suite de débats intellectuels entre savants et clercs. Les approches traditionnelles ont tendance à omettre qu’en dessous des débats doctrinaux, se cachaient des enjeux politiques, éthiques et anthropologiques importants. Les ouvrages de théologie trinitaire que j’ai parcourus et les cours auxquels j’ai assisté ressemblent diablement aux cours et manuels de physique, de mathématiques et de chimie que j’ai pu suivre en université. Ils sont complètement abstraits de toute réalité humaine, politique, économique, sociale, culturelle et spirituelle. Il y a quelques années, j’ai écouté, distraitement et avec agacement, un jeune prêtre traditionaliste, imbu de lui-même et visiblement recouvert de quelques flocons intellectuels, présenter un cours sur la Trinité complètement nébuleux, rempli de concepts d’un autre âge et coupé de toute expérience humaine. Le public, docile, prenait des notes dont je me demande ce qu’il allait bien pouvoir en extraire.

Peut-on mieux faire ? Je n’ai pas cette prétention. C’est une des raisons pour laquelle j’ai choisi d’écrire des investigations et non de composer un docte traité destiné à des spécialistes ou des moines. Toutefois, pour éviter les oubliettes des couloirs et les banalités spontanément générées, il faut bien rappeler quelques éléments de l’histoire. Je crois peu à la science infuse, et je reste prudent à l’égard des inductions abstraites et génériques que chacun infère de ses émois. Pour les curieux soucieux d’information plus approfondie, je renvoie aux historiens et aux spécialistes de l’Antiquité. Ils découvriront le détail des faits et des mots qui ont aidé à la formulation traditionnelle du mystère trinitaire. Toutes les églises chrétiennes, même quand elles se sont déchirées entre elles, sont restées fidèles aux credos et aux premiers Conciles, à l’exception de quelques communautés périphériques. Ces églises périphériques ont parfois apporté des éclairages qui ont aidé ma recherche personnelle, comme par exemple celle des théologiens américains de la « Process Philosophy » de Alfred North Whitehead et de John Cobb… qui m’ont paru un bon complément alternatif à la Phénoménologie de l’Esprit.

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La praxis avant la théorie.

Bien. Juste quelques rappels.

Tout d’abord, la croyance trinitaire n’est pas le produit d’une spéculation intellectuelle. Dès les origines du Christianisme, elle fait partie de la praxis et de la liturgie, c’est-à-dire de la prière rituelle des communautés. En ce sens, elle se situe dans la continuité ou, si on préfère, dans l’herméneutique de la mentalité religieuse biblique pour qui l’expérience de Dieu n’est pas conceptuelle, mais pratique. La Bible raconte des expériences, et à travers ces expériences, combats, échecs, exodes et exils, contrats, alliances, échanges, erreurs, vie politique, psychologique, sexuelle ou religieuse, un monothéisme pratique s’est formé. Il y a peu de spéculation théologique dans l’espace biblique, à l’exception peut-être de quelques passages des livres sapientiaux (Qohelet, Siracide, Sagesse, Job…) et des lettres de Paul.

De même, les communautés chrétiennes d’après Pâques se sont développées autour de pratiques liturgiques, comme le baptême ou le partage du pain, la mise en commun des biens et diverses activités sociales et politiques. Dès les premières communautés, la confession trinitaire était présente, même si le mot « Trinité » n’est apparu conceptuellement que plus tard. Les intellectuels ne sont intervenus que dans un second temps… D’ailleurs, un des critères définitifs des débats qui ont conduit aux confessions reconnues, dès le second siècle, s’est reposé sur la vérification que les spéculations intellectuelles étaient fondées sur la pratique et sur la vie du peuple, et non sur des idées de philosophes et de théologiens.

Inévitablement, cependant, les communautés chrétiennes qui se développaient dans les milieux populaires et judaïsants se sont heurtées aux intellectuels grecs, puis romains. À partir de là, il a fallu des philosophes et des théologiens pour expliquer, voire débattre, avec ce qui correspondrait à des universitaires aujourd’hui. Comment le process s’est-il déroulé ?

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Judéo-Christianisme, Gnose, Docètes et héritages.

Pour commencer, il y a eu les débats entre le judéo-christianisme (les juifs convertis au christianisme naissant), voire le Judaïsme tout court, et le christianisme grec du Premier Siècle. Les spécialistes n’ont pas énormément d’échos autrement en dehors des évangiles, des lettres de Paul et des autres disciples, les écrits dits « apostoliques » et à travers l’interprétation de la littérature rabbinique de l’époque -ainsi que celle retrouvée à Qumran. Pour l’ancien pharisien Paul, la résurrection du Christ Jésus était scandale pour les juifs, c’est-à-dire les autorités officielles, et folie pour les païens, sous-entendu les philosophes grecs. Ceci résume assez bien, semble-t-il, les conflits originaux. Le pauvre Paul s’est fait plusieurs fois humilier par les uns et par les autres, et son expression littéraire cache sans doute quelque ressentiment. Nous savons que les débats internes aux communautés chrétiennes se sont assez mal terminés, en raison de la destruction du Temple par Titus et par la nouvelle diaspora qu’elle a provoquée. Le Judaïsme, lui, est parti vers d’autres horizons.

Les querelles conflictuelles entre le Judaïsme enraciné dans l’histoire et le Christianisme naissant tout rempli de sa nouveauté représentent une polarité fondamentale des évolutions futures. Pour simplifier, il est possible de la comprendre comme un lieu de confrontation entre un réalisme appuyée sur une longue expérience, et une espérance idéaliste parfois naïve liée à un événement inouï. Comment peut-on adhérer à l’idée d’une résurrection des morts et à une vie éternelle ? Comment accepter qu’Adonaï puisse mourir sur une croix, supplice romain particulièrement ignoble ? On aurait tort de déprécier la valeur symbolique et pratique des débats. Le réalisme historique et philosophique est un garde-fou face aux emballements spirituels, ésotériques et parfois illuminé des nouveaux convertis, voire des fanatiques. La polarité réaliste aidera à comprendre le point de vue que je propose autour de la figure de l’Esprit, dans la suite des méditations.

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Deux autres polarités d’opposition au processus qui mène à la confession trinitaire, plus spécifiquement liées au bouleversement chrétien, représentent plutôt des fixations et parfois des dérives, appelons-les « idéalistes ».

Dans le second temps qui a suivi la naissance du Christianisme, est apparue la Gnose, courant principalement d’origines grecque et asiatique. La Gnose s’est précipitée sur l’aubaine que représentait l’idée d’une incarnation divine : il a existé une Gnose interne aux communautés chrétiennes, qu’on appelle en général le « gnosticisme », représenté notamment par Marcion, et une Gnose extérieure, influencée par la philosophie post platonicienne et qui a fait l’objet de controverses houleuses bien résumées, un peu plus tard, par Irénée de Lyon. En gros, la Gnose s’est développée alors que l’Empire Romain commençait à frissonner et qu’une vague de pessimisme avait envahi les mentalités : d’une part, la Gnose conçoit le monde comme le produit d’une déchéance divine, par dégradations successives. Pour la Gnose chrétienne, le personnage du Christ s’insinue comme force médiatrice d’organisation cosmique : bref, l’univers est le résultat d’une déchéance et le lieu de la corruption, et le salut vient d’un être supérieur et intermédiaire entre Dieu et le Monde ; d’autre part, le salut des hommes passe par la connaissance avant de passer par l’éthique et l’amitié personnelle. Il n’y a pas de résurrection, mais une fuite de l’âme hors de prison corporelle.

La Gnose est un courant pessimiste, à l’encontre des intuitions bibliques, pour lesquelles la création est belle et bonne, et contre l’esprit évangélique qui est essentiellement une « bonne nouvelle ». Même si elle a des causes compréhensibles, les peurs au sein d’un Empire Romain sous pression, la Gnose est très pernicieuse pour les premières communautés chrétiennes. Elle se continue à travers de nombreux filons dans l’histoire jusqu’à aujourd’hui. L’idée par exemple d’une « immortalité de l’âme » est une idée gnostique.

L’Évangile de Jean a subi l’influence de la gnose, à travers l’expression de divers dualismes : lumière et ténèbres, vie et mort, salut et rejet, etc. Toutefois, lu comme relecture des autres évangiles, l’Évangile de Jean offre les arguments de réponse intellectuelle et spirituelle à la Gnose, en centrant son contenu moins sur le message, que sur la personne et le témoignage vivant du Christ Jésus. On rappellera que dans les évangiles, Jésus s’est toujours méfié de ceux qui voulaient faire de lui un personnage divin à leur sauce… Dans les Synoptiques (Évangiles de Marc, Matthieu et Luc), Jésus s’est contenté de l’appellation « Fils de l’Homme » qui est bien mystérieuse et qui est liée à la tradition juive apocalyptique. Il a confié à l’Esprit et donc au travail des témoins, puis du temps et de l’histoire, au sens hégélien du terme, le soin d’éclairer la signification de son action, de ses paroles et surtout de ce qui est le fondement du Christianisme : sa mort et sa résurrection. Ceci est important pour toute précipitation face aux interprétations impulsives, hâtives et exaltées sur le personnage : « Jésus est Dieu », « Jésus est le Fils de Dieu », sans s’interroger sur la signification des termes utilisés. De plus, et ceci est une de mes thèses personnelles (mais fortement appuyées par les sources), il est impossible de couper le personnage historique de Jésus et la confession chrétienne de ce personnage comme Christ, de son enracinement juif. Or la Gnose voulait justement opposer la Bible des juifs, considérée comme œuvre diabolique, aux évangiles et à l’ensemble de la Seconde Alliance (concept que je préfère à celui de Nouveau Testament) : Jésus apportait donc la solution intellectuelle, car divine, aux interrogations humaines… quelque chose qui a quelque parenté avec ce qui a été écrit autour des propos des amis de Job, dans un chapitre précédent.

Récemment, j’ai lu un livre convaincant qui établit que les sources du mystère trinitaire ne sont pas à rechercher à travers de simples extraits des textes bibliques, comme cela est enseigné dans les parcours de théologie. Méthode que je trouve assez douteuse qui rappelle la pratique de sectes comme les Témoins de Jehovah. Ce livre démontre a contrario que la Bible, dans son ensemble organique, est une structure trinitaire elle-même… notamment dans le jeu entre la parole créatrice, le souffle de l’Esprit et l’histoire prophétique des femmes et des hommes. Tout le monde n’est pas obligé de suivre cette vision, mais elle est difficilement contournable si on accepte de saisir le corpus biblique comme un système organique et vivant, comme la Parole de Dieu, selon l’usage pratiqué dans les communautés… La Kabbale juive considère la Torah comme un organisme vivant. Je suis sensible à l’analogie entre d’une part, la perception de l’unité d’une entité vivante, par exemple celle du corps humain ou celle d’un écosystème, face à la méthode analytique des biologistes (qui la décompose en mécanismes)… et d’autre part, « la Bible comme expression d’une vie et d’une histoire » et le travail des exégètes et des historiens qui la découpent en morceaux. Déduire le contenu trinitaire de quelques versets bibliques me paraît moins judicieux que de l’inférer à partir d’une vision globale de la Bible. Attention, qu’on ne se méprenne pas sur mon apparente opposition : les deux perspectives sont nécessaires. Le danger serait d’essentialiser une méthode ou l’autre, celles des analystes ou celles des « holistes » de la vie, si on me permet ce dernier concept. À titre personnel, je choisis de suivre la démarche globale et philosophique puisqu’elle ouvre la question risquée du sens, tout en restant attentif à la méthode analytique et à ce qu’elle peut apporter et infirmer. J’aime le risque.

Bref, la Gnose va pousser les croyants vers l’idée d’un Christ intermédiaire entre le monde divin et le monde terrestre.

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Second réseau intellectuel, du genre idéaliste, contre lesquels les premiers chrétiens vont se heurter : les « Docètes » et ceux qui leur sont apparentés, à l’époque et dans la suite. Je n’entre pas dans les détails. Après la Gnose et les différents courants qui voulaient faire du Christ un être intermédiaire dans la hiérarchie des êtres qui descendent du divin parfait au monde corrompu, voici ceux qui ne voient dans le personnage de Jésus qu’une sorte de manifestation spirituelle du divin, sans réel corps, sans réalité physique et historique. Ce courant, assez méprisant à l’égard du peuple, exprime un spiritualisme désincarné et aristocratique. Les mouvements Docètes n’ont pas eu autant d’influence dans les communautés que la Gnose, mais ils ont séduit nombre d’intellectuels formés à l’école de la philosophie grecque. Parfois, mais de moins en moins heureusement, on croise aujourd’hui de ces croyants qui affirment que le Christ Jésus n’avait qu’une apparence humaine, à moitié Dieu et à moitié homme, que les miracles étaient la preuve de sa divinité, qu’il n’a pas réellement souffert, que sa naissance était quasi magique… et allons-y autour des sottises sur la « virginité » de la mère, bien loin de ce qui est écrit dans les évangiles de l’enfance de Jésus. Je n’éprouve pas le besoin d’épiloguer sur ces âneries. Cela dit, plus largement, je suis très réservé à l’égard des spiritualistes en général qui méprisent la matière, la corporéité et finalement la nature, l’histoire et la réalité humaine dans ce qu’elles ont de plus épais…

Bref, nous voyons surgir trois polarités face au mystère pascal : une réaliste et sceptique (Jésus n’est qu’un homme parmi d’autres, peut-être un chouïa prophète) ; une idéaliste gnostique (pour laquelle le Christ est un être intermédiaire entre le divin et le mondain) ; et une idéaliste docète (pour qui le Christ Jésus n’a qu’une apparence humaine). Ces trois polarités vont se tisser entre elles pour former le canevas des controverses trinitaires qui ont suivi.

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Vers les grands Conciles.

Les siècles suivants vont voir apparaître d’ardentes discussions intellectuelles qui dérivent plus ou moins de ces trois polarités initiales, surtout les deux idéalismes. Ces longues querelles intellectuelles ne se sont pas développées sans noms d’oiseaux, de médisances, de mauvaise foi et de calomnies qui n’ont rien à envier à certaines pratiques que l’on entend chez nos intellectuels d’aujourd’hui. Des personnages aussi géniaux qu’Origène, ou plus ambigus comme Arius, ont été traînés dans la boue… ce qui démontre que derrière d’innocentes discussions apparemment abstraites, se camouflaient des haines, des enjeux de pouvoir et des « infox », dirait-on à présent. Se cachaient aussi des pouvoirs effectifs liés à l’Empereur, aux différents monarques et aux nouveaux préfets qu’étaient devenus les évêques et archevêques. De quasi batailles rangées se sont déroulées sur terre, des flottilles se sont armées en vue de batailles navales. Je tiens ces derniers propos d’un de mes professeurs de théologie, mais je n’ai pas pris le temps de vérifier : cependant, il est sûr que les Empereurs et les tribuns s’en sont mêlés.

Bref, l’église chrétienne en est, quand même, arrivée aux Grands Conciles, ceux de Nicée-Chalcédoine, de Constantinople. Ils ont permis l’énoncé d’une confession commune et l’émergence d’une théologie et d’une anthropologie, voire d’une possibilité d’une cosmologie, qui ont transformé la vision du monde : notons parmi ces nouveautés la valeur du temps et de l’histoire contre la représentation statique du cosmos grec ; la dignité irremplaçable de la personne et l’importance de la relation constituante : c’est la relation qui définit la personne ; la notion de personne n’a pas tout-à-fait la signification qu’elle a prise aujourd’hui, mais la similitude entre personnes humaines et personnes divines permet le dialogue, l’échange de la parole et la pertinence de la prière ; des ébauches de la psychologie moderne, grâce à Augustin notamment. Quant aux représentations de Dieu, en plus de la Trinité des « personnes divines » dans « l’unité substantielle », elles ont produit un changement de perspective et de paradigme sur les notions de transcendance, de salut et de création. J’ai un faible pour l’idée de « convivialité » divine induite par la communion trinitaire, que j’exploiterai dans les articles plus politiques de mes investigations. Entre-temps, le concept aristotélicien de « substance » a perdu sa signification aujourd’hui, même s’il est encore utilisée dans certaines spéculations théologiques.

Un regard épistémologique révèle la structure paradoxale et dialectique des confessions de foi de Nicée ou celui dit des « Apôtres », et même de la plupart des affirmations doctrinales de l’époque. Elle offre une manière astucieuse de préserver à la fois l’intuition biblique de séparation du divin créateur par rapport au monde créé, et la possibilité d’une alliance et d’une parole échangée du Créateur avec sa création et ses créatures. Les théologies futures passeront par une méthodologie de type analogique ou de type dialectique, voire les deux, afin de contourner les paradoxes. On remarquera aussi que les concepts utilisés ont été très subtils et parfois porteurs de malentendus entre l’Orient grec et l’Occident latin, germes du futur schisme.

Bref, du point de vue conceptuel, le monothéisme est respecté : une seule nature ou substance divine. Sa structure conviviale en trois personnes ouvre la possibilité de la rencontre, de l’histoire et de la création.

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On regrettera toutefois, et ce n’est pas une mince affaire, l’absence totale des femmes dans ces grands débats. A posteriori, j’ignore ce qu’elles auraient permis d’apporter. Il semblerait cependant que la complicité plus « naturelle » qu’elles ont avec la vie aurait permis de ne pas oublier l’enracinement de ces discussions au sein des communautés vivantes. L’hypertrophie de la figure de la Mère du Christ Jésus dans la suite de la spiritualité chrétienne, autant en Occident qu’en Orient, ne compense rien du tout… bien au contraire. Il est compliqué de défendre les « Pères de l’Église » ou la « Patristique » en notre temps où les femmes revendiquent plus de reconnaissance et un pouvoir égal. J’assume cette ambiguïté, en répondant toutefois qu’il ne faut pas confondre les concepts de « père » et « d’homme », pas plus que ceux de « mère » et de « femme », spécialement dans notre temps post contraceptif et accueillant des variations de genre. De plus, la plupart des évêques dans les débats étaient mariés -ils devaient recevoir de l’influence de leurs épouses-, et j’avoue une tendresse particulière pour Grégoire de Nysse dont l’amour de sa femme est un des moteurs incontestables de sa belle mystique.

Autre grand perdant, le Cosmos et la nature, au sens courant du terme : le rejet de tout naturalisme et du paganisme marque l’impossible retour aux religions naturelles et cosmiques. S’ils réapparaissent sous des formes contournées, comme au XVIème Siècle ou plus récemment, dans les courants scientistes et écologistes, ils ont perdu leur innocence. 

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Après ce rapide aperçu, rappelons une fois de plus que la vraie signification du mystère trinitaire ne se situe pas d’abord dans les danses et vapeurs intellectuelles, mais dans la pratique concrète des communautés. Les deux rites du baptême, comme signe pascal vécu par chaque chrétien, et de l’eucharistie, comme repas convivial à l’image du partage du Christ avec ses disciples et de la vie trinitaire elle-même, expriment sous l’angle religieux et liturgique, la réalité signifiante de la vie et de l’existence de notre monde. C’était l’époque. Il doit être possible de réactualiser et réanimer cette signification du tourbillon trinitaire aujourd’hui, sous des angles moins religieux, plus vivants et plus vrais. En écrivant ceci, j’avoue un petit flirt avec le positivisme d’Auguste Comte qui estime qu’il y a succession d’un âge religieux, puis philosophique et enfin scientifique, ainsi qu’avec les idées de Max Weber et de Marcel Gauchet selon lesquels le Christianisme est la religion de la fin des religions. À une nuance près que je dois à la Process Philosophy et à Teilhard de Chardin : ce qui est expérimenté dans le temps devient ensuite un élément de la structure vivante. Ce qui a été expérimenté, même au sein d’une religion à une époque donnée et dans la durée, devient une pièce inaltérable de l’organisme sociologique et psychologique de la Noogenèse. Je marche sur des œufs en écrivant ces mots, puisque un phénomène religieux ambivalent semble se réveiller aujourd’hui, pour le meilleur, j’espère, et pour le pire, je ne le souhaite pas !

Pourquoi est-ce que j’écris ces dernières lignes ? Parce que l’épopée intellectuelle qui a mené à la doctrine trinitaire est une sorte de ligne de crêtes qui a dégagé de nouveaux horizons, souvent prometteurs, mais parfois aussi vers d’obscurs « Mordors ».

Prenons le temps de regarder globalement quelques-uns de ces pays maudits, avant de s’interroger sur les deux flux du tourbillon trinitaire que je propose de suivre.

Investigations trinitaires 14 : navigation historique (B)

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