Zimzum (3)

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Thème : ici, j’explique les circonstances qui ont permis l’extraordinaire renouveau spirituel de la Kabbale au XVIème Siècle. Persécutions et expulsion des juifs hors d’Espagne, au moment de la Reconquista. Puis je m’arrête sur la personnalité d’Isaac Luria, ce visionnaire incomparable de la mystique juive… voire de la mystique tout court.

S’engager dans une réflexion sur un des thèmes fondamentaux de la Kabbale comme le « ZimZum », à partir d’un seul auteur, Gershom Scholem, peut paraître insuffisant et imprudent. Même si l’auteur est mondialement reconnu. Je l’admets. En fait, ce n’est pas exact, puisque je suis arrivé à une telle réflexion d’une part par d’autres lectures, d’autre part à travers l’écho des événements de la Planète et plus encore à travers mon parcours spirituel. Les différentes perspectives (intellectuelles, existentielles, spirituelles) ne sont pas étrangères à l’esprit même de cette mystique, puisqu’elle propose une approche sensée libérer la parole. Dès que les idées quittent leur espace éternel pour descendre dans les mots et les faits, elles enfantent une foule d’interprétations possibles. Ainsi elles s’humanisent. On quitte l’idéal, un monde qui n’a pas d’extérieur, pour entrer dans celui de la parole qui est (ou doit être) communication, échange, relation, action et passion. Depuis que j’ai repris la méditation autour du ZimZum et de la nébuleuse des expériences et des méditations qui tournent autour, grâce à internet, à l’occasion d’une émission à la radio, à la suite de la lecture d’un article ou d’un chapitre d’un livre, je consolide mes intuitions… et surtout je découvre qu’aujourd’hui, je suis loin d’être le seul à pratiquer une telle enquête.

Ainsi j’apprends que Barack Obama a explicitement évoqué des thèmes de la Kabbale lors d’un discours en Israël… avec peut-être des sous-entendus sionistes ou évangéliques, mais qu’importe. Je découvre qu’après une éclipse d’un siècle, la Kabbale juive a été remise en avant dans la première moitié du Vingtième Siècle (je le savais déjà par Scholem) et qu’on la retrouve, explicitement ou cachée, voire inconsciente, feutrée en tout cas, chez un nombre non négligeable de penseurs, qu’elle tend même à devenir populaire dans certains milieux de recherche spirituelle… et que son audace de pensée continue à remuer les rationalistes peureux. Scientifique reconnu et philosophe pertinent de la complexité du réel, Henri Atlan est un grand lecteur de la Kabbale… indépendamment de son maladroit soutien, comme épistémologue et éthicien, à une époque, aux climato-sceptiques (quand le dérèglement climatique engendre des militants totalitaires). Mais ce n’est pas le débat. Atlan, estime que la Kabbale est une vision à la fois pré-scientifique et méta-scientifique (c’est moi qui interprète ainsi ses ouvrages et ses conférences), estimation à laquelle ma petite fréquentation de l’univers kabbaliste me pousse à adhérer.

J’ai réfléchi sur un propos entendu dans une vidéo d’internet selon laquelle la Kabbale n’est pas une « mystique », mais une « mystagogie ». Le terme « mystique » prête à de nombreuses équivoques, notamment celle selon laquelle elle s’oppose à la raison, a fortiori à la rationalité. La mystique serait irrationnelle. Je renvoie à la distinction que propose Edgar Morin entre la rationalité et le rationalisme, et derrière cette distinction qui clive la philosophie du dogmatisme, la distinction entre réel et représentation du réel (réel et rationnel). La vraie mystique n’est pas irrationnelle, elle est fondée en raison, met en scène la polysémie (multiples sens) et l’ambiguïté des perceptions et du langage, même si elle intègre des expériences qui dépasse le sens commun (intuitions globales, visions, perception de l’ineffable). Du reste, les expériences sensibles et spectaculaires sont considérées par les authentiques mystiques comme des sucreries pour petits enfants : ce qui importe, c’est le fruit intellectuel, spirituel, éthique et éventuellement politique, de l’expérience mystique ; ce qui importe également, c’est la structuration personnelle du maître et de ses disciples dans toutes les dynamiques humaines. Alors pourquoi « mystagogie » ? Le terme « mystagogie » introduit l’idée de processus didactique ou d’initiation (-gogie) aux mystères (mysta-), donc avec tous les ressorts conjugués de la liberté personnelle, de la raison universelle, des contraintes du réel et de la part d’énigme du monde dans lequel nous sommes plongés. Pourquoi pas ?

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Baie de Roscoff, photo prise septembre 2016

Je n’aime pas m’attarder sur les définitions, ce qui à mon sens peut conduire à un blocage philosophique quand elles se congèlent dans le frigo des systèmes qui rassurent. Mais peut-on attendre mieux d’un papillon ? Je crains que trop d’ancrage sur les définitions mène à des fixations d’essences, puis à l’essentialisme, puis au dogmatisme, enfin à la disparition de la créativité. C’est beau la clarté et la distinction, mais si la fluidité des mots, le mouvement de la poésie, la créativité des symboles, l’inventivité du récit disparaissent, la clarté devient stérile et la distinction devient snob (les apparences recouvrent le réel). Cela dit, je reconnais qu’à l’opposé, trop de fluidité conduit aussi à la fusion, voire la confusion au sein de laquelle la créativité se perd aussi. La vie se joue entre l’immobilité et la fluidité. J’aime le mot d’Edgar Morin pour lequel la connaissance est un ensemble d’îlots au sein d’un océan d’inconnaissance. Dur dur de maintenir l’équilibre. En fait, ce ne sont pas les concepts qui sont fluides, mais les relations entre eux : et comme la structure d’une définition passe par des relations, la forme laisse la place à la polysémie. Tant mieux. Je ne sombre pas dans le nominalisme naïf et je sais que bien des concepts ont souvent de la sueur et du sang dans leur histoire. Pardonnez cette digression, mais elle n’est pas si innocente dans le cas des courants spirituels et mystiques. Je ne mets pas les nuances qu’il faudrait. Bref l’idée de mystique me convient, celle de mystagogie également… et j’ajouterai bien deux petits néologismes : une « mystalogie » (logos, donc) et une « mystanimonie » (Ha ! Ha !), indiquant la dimension vivante (animos, de préférence à bios) du mystère. Fin du délire.

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Torquemada

Torquemada

En 1492, sous le règne d’Isabelle la Catholique et de l’Inquisiteur de sinistre mémoire, Torquemada, les juifs sont expulsés d’Espagne. Depuis plusieurs siècles, ils vivaient confortablement dans une nation qui les protégeait. Mais la « Reconquista » de l’Espagne Catholique sur les musulmans s’est accompagnée d’une campagne de conversions forcées au Christianisme et de vagues de violence. Des dizaines de milliers de juifs quittent la péninsule ibérique, ce qui est une immense catastrophe, mais qui sera aussi une chance pour eux. Décidément le Peuple juif est sans cesse rappelé à sa vocation initiale de nomade. Je passe sur la catastrophe, excepté sur le fait quelques expulsés plus lucides considèrent ce nouvel événement comme un rebondissement de l’exil. La chance est là, car la notion et l’expérience de l’exil sont constitutives de la religion hébraïque, comme je l’ai déjà écrit dans les articles précédents. Un lien est possible avec la déportation à Babylone des habitants de Jérusalem au début du Sixième Siècle AVJC, avec le retour d’exil après le décret de Cyrus, avec la découverte des rouleaux de la Torah dans le Temple dévasté et avec la naissance du Judaïsme. L’expulsion des juifs d’Espagne est l’occasion d’un extraordinaire renouvellement spirituel du Judaïsme dont celui de la Kabbale qui, par la même occasion, va devenir extrêmement populaire.

Le point de départ du renouveau est l’École de Safed, en Galilée, où des sages se sont installés au début du Seizième Siècle. Le Quinzième Siècle a été un temps de relâchement religieux dans le Judaïsme et la Kabbale, marginalisée, a glissé vers l’ésotérisme. Safed est la source d’une évolution qui fait passer la mystique hébraïque du monde du secret à l’expérience populaire. Deux travaux anonymes, le « Sefer Ha-Meshin » ou Livre de la Révélation (commentaire mystique sur la Torah) et le « Kaf Ha-Ketoreh » (commentaire sur les Psaumes), ramènent toute la Bible à l’expérience de l’Exil et du retour d’Exil conçu comme un Salut. Ces ouvrages ont une portée à la fois apocalyptique et messianique. L’Apocalypse évoque la fin des temps (et souvent une catastrophe) et le Messianisme, au contraire, le début d’un âge nouveau. Souvent, ces deux figures bibliques sont opposées. Articulées sur l’Exil et le retour d’Exil, elles offrent un cadre formel qui ramène l’expérience du Peuple Juif (et donc de toute l’Humanité et de tout l’Univers) à la concrétude de l’histoire. En d’autres termes, il s’agit d’un contrepoids à la théologie rationaliste du Moyen Âge (celle des scolastiques et des nominalistes notamment) qui avait contaminé la tradition rabbinique et plus généralement, le Judaïsme. Les intellectuels sont rattrapés et recouverts par l’histoire, ici l’expulsion des juifs d’Espagne. Mort, repentir, renaissance rappellent que l’Humanité est en exil, menacée par le Monde et par elle-même, par son propre enfer. On pourrait imaginer quelque parenté avec notre monde contemporain. Le but de la nouvelle Kabbale est de préparer la venue du Messie dans une atmosphère d’apocalypse. Mais pas par des méthodes guerrières ! Par le renouvellement de la vie spirituelle. Sans doute, les tentations religieuses guerrières de vengeance ou de haine ont existé à l’époque, mais les communautés juives n’avaient pas les moyens de telles guerres. Tant mieux, après tout !

Parenthèse à propos des guerres religieuses : Hegel considérait l’expérience et l’échec des Croisades comme un moment dialectique qui a permis le retour sur soi de la fin du Moyen Âge et l’avènement de ce grand renouveau religieux qu’ont été (pour le meilleur et pour le pire) la « Renaissance », l’Humanisme et la Réforme. La guerre religieuse semble conduire à une métamorphose intérieure, après coup. Peut-être, mais c’est une hypothèse personnelle, peut-on inscrire le réveil de la Kabbale dans ce climat général de retour sur soi ? Naturellement, l’histoire est plus complexe et le Seizième Siècle, siècle de la Renaissance, est aussi celui de la conquête des Amériques, avec son cortège d’horreurs… Fin de la parenthèse.

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Moïse Cordovero

Moïse Cordovero

Deux personnages émergent à Safed. Deux personnages aux idées proches, mais à la personnalité et au style très différents : Moïse Ben Jacob Cordovero et Isaac Luria. Cordovero est né en 1522 et mort en 1570, à l’âge de 48 ans. Cordovero est un penseur systématique, un « philosophe » kabbaliste. Il développe la dialectique de « l’Arbre des Sephiroth » (je n’entre pas dans les détails pour ne pas embrouiller le lecteur, ni me fourvoyer moi-même) ; il met en lumière le conflit entre « théisme » (théorie d’un Dieu indépendant du monde) et « panthéisme » (Dieu confondu avec le monde, avec la nature), bien avant Spinoza au Siècle suivant. Il médite sur « l’En Sof », la lumière originelle et la pensée du monde, et bien d’autres thèmes internes et externes à la Kabbale. Cordovero est considéré comme l’intellectuel de la Kabbale de Safed

Autre personnalité qu’Isaac Luria (ou Louria). Né en 1534 et mort en 1572, à 38 ans donc, Isaac Luria est aussi savant que Moïse Cordovero. Mais il n’a laissé que très peu d’écrits. Sa pensée est connue par ses disciples et elle est par conséquent ballottée par les diverses interprétations… dont Scholem écrit qu’elles sont parfois des contresens. Mais n’est-ce pas la vocation de la religion hébraïque de faire descendre les idées dans l’arène de la parole ? La Haggadah et la Halakha, dont j’ai parlé dans les articles antérieurs. Isaac Luria explique lui-même pourquoi il n’expose pas ses idées : « c’est impossible, parce que toutes les choses sont liées entre elles. Je peux à peine ouvrir la bouche pour parler sans avoir l’impression que la mer brise ses digues et déborde. Comment alors exprimerai-je ce que mon âme a reçu et comment puis-je la coucher dans un livre ? » Ouais ! On devrait relire ces quelques lignes quand on voit ou entend des commentaires titiller un penseur sur des vaguelettes de surface alors qu’il est vecteur d’un tsunami de pensée. En gros, on ne possède de Luria que quelques écrits, sans doute authentiques, pense Scholem, à savoir des commentaires sur des obscurités du Zohar et trois hymnes mystiques pour le repos du Sabbat.

La personnalité de Luria est mieux connue que celle de Cordovero. Il est considéré comme le plus grand spirituel de l’histoire de la Kabbale. Il est surnommé « Ari », ou « Le Lion ». C’est un visionnaire, toujours présent dans sa vision. Il connaît tout le labyrinthe de la mystique et des grandes traditions religieuses et philosophiques. Paraît-il, il dégageait une aura qui fascinait tant ses contemporains que certains de ses disciples ont cru voir en lui le Messie. Luria est très réservé à l’égard des intellectuels (ça me plaît !), même kabbalistes, qui écrivent sans l’expérience de la vie mystique (« ceux qui n’ont pas vu Élie », écrit-il), et même simplement l’expérience de la vie. Petite parenthèse biblique : Élie est un des personnages-clé de la Bible, un prophète emporté dans le feu (voir Livre des Rois) et dont le retour est attendu dans les temps messianiques (voir par exemple le personnage de Jean-Baptiste dans les Évangiles). Autre parenthèse mesquine de ma part : j’ai rencontré de ces jeunes théologiens qui écrivent des thèses sur la mystique et la spiritualité sans avoir rien vécu ! Fin de la parenthèse mesquine. Tout cela pour dire que je comprends un peu les kabbalistes quand ils écrivent qu’il ne faut pas étudier la Kabbale avant l’âge de 40 ans… ce qui évidemment est contredit par Luria lui-même, mort à 38 ans, et presque par Cordovero. Bon, mille excuses, je me fourvoie.

Pour Isaac Luria, les assertions contradictoires sont signe de vérité. Pour reprendre une formule célèbre, le contraire d’une vérité superficielle est une erreur, le contraire d’une vérité profonde est aussi une vérité profonde. Cauchemar des rationalistes, naturellement, mais simple à accepter quand on intègre l’infini dans ses équations philosophiques -pas le temps de le démontrer ici-. De fait, comment concilier justice et pardon, liberté individuelle et loi, raison et déraison (ou folie créatrice), unité et multiplicité (dans le vivant), hasard et déterminisme, etc. Par ailleurs, affirme Luria, il n’y a pas de hiérarchie dans la prière : chacun a son entrée, qu’elle soit « dans la ligne du Parti », formulée selon la tradition ou hétérodoxe, excentrique, pourquoi pas hérétique, loin de toute norme ou rite reconnu… du moment qu’elle est vraie et sincère. Paradoxalement, Luria est proche du peuple, et la sagesse du peuple le lui rend bien puisqu’il va devenir très populaire.

Entre les disciples et interprètes d’Isaac Luria, existe une compétition, ce qui a conduit à plusieurs versions du « système » de Luria. « Système » figuratif, entendons-nous bien, pas « système » au sens des philosophes idéalistes ou des penseurs systémiques d’aujourd’hui… quoiqu’il y ait peut-être une parenté. Le disciple reconnu comme le plus pertinent aujourd’hui, écrit Gershom Scholem, est Hayim Vital (1543-1620). Il est resté le plus proche du maître. Un autre kabbaliste qui diffuse la pensée de Luria est Israël Sarug, mais malheureusement il orne et déforme la pensée par des spéculations philosophiques. Un compagnon de Sarug, perçu comme plus extrême, Absalom Herrera de Florence, traduira les intuitions de Luria en latin, il en fera une sorte de « bible lurianique », au point que la pensée du grand kabbaliste ne sera connue en Occident et dans les milieux chrétiens que par cet intermédiaire. Scholem et d’autres avec lui estiment qu’il s’agit d’une véritable fraude : Isaac Luria est transformé en philosophe néo-platonicien, précurseur ou inspirateur de Spinoza et panthéiste. Heureusement, les écrits de Vital, le disciple reconnu comme le plus fidèle, ont été traduits au Dix-Neuvième Siècle… et Gershom Scholem explique qu’aujourd’hui -ou du moins à son époque- la vision de Vital balaie les poussières et sédiments apportés par les relectures de Sarug et Herrera. Toutefois, la pensée d’Isaac Luria n’est pas encore dévoilée en totalité, ni débarrassée de ses scories. Tant mieux, il est préférable qu’une pensée symbolique draîne avec elle du mystère, et il serait dangereux de l’enfermer dans une architecture conceptuelle.

Cela dit, sa pensée n’est pas la seule à être déformée et pétrifiée, et pas la dernière !

Et voilà. Nous allons entrer dans le jardin féerique ou plutôt mystique d’Isaac Luria, du ZimZum et du Tikkun, de l’Arbre des Sephiroth (sans entrer dans les détails), de la « brisure des vases », des différentes sphères de création… et des impacts sur la Torah, voire sur l’histoire de l’humanité et de l’aventure cosmique elle-même… avec mon petit grain de sel de papillon maritime. Ce sera l’objet des prochains articles.

L’article suivant entre dans l’Antre à la fois lumineuse et obscure du Lion.

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