Zimzum (1)

Thème : À la suite de plusieurs rencontres et relectures d’expériences, je propose de partager quelques lignes sur une des découvertes clés de mon parcours de vie spirituelle qui m’a aidé à voir selon une perspective plus large que le soi. Il s’agit de ce que les initiés appellent le « ZimZum » (ou Tsim Tsoum, selon les auteurs), intuition majeure de la Kabbale juive. ZimZum ? Quel est ce mot bizarre ? Que fait-il dans un blog que tout le monde peut lire et commenter ? Voici quelques articles qui, je l’espère, éclaireront ceux qui sont intéressés. Pour la petite histoire, sachez que derrière l’apparence intellectuelle, il ne s’agit pas d’un bavardage spéculatif de plus, mais de vie, d’existence et de libération de soi.

Le « ZimZum » est une des intuitions les plus étonnantes et les plus déstabilisantes de la tradition mystique juive. Étonnante, au sens simple et au sens philosophique : surprise et source de pensée, de méditation et de contemplation. Déstabilisante : j’ai pu le constater maintes fois, lors de formations proposées autrefois çà et là, pour divers publics… Elle nage à contre courant de nombre de présupposés religieux ou philosophiques, voire de préjugés apparemment évidents. Le terme « intuition » est mal choisi. Il ne s’agit pas d’une prise de conscience mentale ou psychologique, mais d’une « vision ». Le principal spirituel qui a témoigné de son expérience du ZimZum est un visionnaire, un grand priant, et non un philosophe ou un théologien. Son nom est Isaac Luria (ou Louria), spirituel juif du Seizième Siècle, d’origine espagnol, que ses disciples ont appelé parfois le « Lion » et considéré par beaucoup comme le plus grand mystique juif de l’histoire moderne.

Le « ZimZum » est une représentation « théogonique » développée par le lion Isaac Luria dans l’École kabbaliste de Safed, en Galilée. La ville de Safed est malheureusement prise en otage aujourd’hui dans le cadre du conflit entre israéliens et palestiniens. Qu’est-ce qu’une « théogonie » ? Une « théogonie » est un récit qui raconte et explique un mouvement ou une évolution au cœur même du monde divin. Généralement, on lit des théogonies dans les grands récits mythologiques, depuis ceux des Celtes jusqu’aux textes hindouistes, en passant naturellement par la mythologie grecque et celle des pays germaniques. Les « théogonies » ont été tuées ou ont disparu, dit-on, suite à l’apparition du monothéisme, puis de la métaphysique et a fortiori des sciences modernes. Quoique ! Il est facile de démontrer qu’elles se sont transposées parfois dans ces univers post-mythologiques. Elles s’énoncent telles quelles ou se cachent dans de grands systèmes philosophiques, voire au sein des théories scientifiques les plus formelles. Le ZimZum est une forme de théogonie bien spéciale qui donne un sens inouï à toute l’aventure humaine, à l’épopée cosmique elle-même… et offre des axes inattendus de réflexion face au mystère du mal. Du moins, telle est une de mes convictions de philosophe papillon.

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Emmanuel Levinas

Emmanuel Levinas

La Kabbale est un courant mystique au cœur du Judaïsme. Elle est apparue aux alentours du Douzième Siècle sous la forme d’écrits souvent ésotériques, et elle se continue aujourd’hui, sans bruit, dans divers milieux spirituels, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, ce sont les symboles et les récits d’une profondeur inégalée -je ne crains pas le mot-, en raison de leur forme et de leur contenu, et de leur influence sur l’histoire de la pensée : je pense à la philosophie d’Emmanuel Lévinas qui s’en inspire, par exemple, pour prendre quelqu’un de récent. À titre personnel, j’y lis des échos dans bien des systèmes philosophiques, de Spinoza à Hegel, et même aujourd’hui. Le pire, ce sont les pratiques magiques, numérologiques et autres charlataneries que certains candides et d’autres, plus malveillants, utilisent pour manipuler les consciences crédules ou les chercheurs de sens religieux pressés. Quand on se balade sur le Web, on tombe sur des sites douteux de magie et de rites bizarres. Pour cette raison, je m’en tiens à un niveau philosophique…

Que le lecteur ne s’inquiète pas, je vais revenir sur chacun de ces thèmes : mystique et Judaïsme, Kabbale, Isaac Luria, Zimzum, etc. Suite à des relations étroites avec des milieux juifs, notamment dans un lycée talmudique et dans un groupe de travail inter-religieux, il m’a été expliqué qu’il est fortement déconseillé d’étudier la Kabbale avant l’âge de 40 ans. 40 ans, comme le temps passé dans le désert par les hébreux qui fuyaient l’esclavage en Égypte. Je ne suis pas juif et j’ai passé l’âge de 40 ans. De plus, je ne fréquente pas les rites du Judaïsme, bien que depuis quelques mois, je lis et relis la Bible tous les jours. Plusieurs fois, je me suis heurté à des oppositions venant à la fois de pseudo-religieux fraîchement convertis et de religieux traditionnels complètement hermétiques à la modernité, concernant des thèmes de la Kabbale et de leur interprétation. Ces personnes refusent la validité de l’analyse scientifique et critique des textes religieux, ignorent ou méprisent les évolutions actuelles et, plus grave, influencent les plus jeunes, surtout quand ceux-ci affichent un attrait pour les choses spirituelles. Par ailleurs, je me suis rendu compte que certains sites internet ne se privaient pas de développer des thèmes de la Kabbale, et parfois sous des formes très documentées et passionnantes. Or jusqu’ici, je n’ai pas entendu dire qu’Internet était interdit aux moins de 40 ans. J’écris donc en observateur « extérieur ».

La vision du Zimzum a eu une influence considérable sur l’ensemble de ma méditation et, par suite, mon attrait pour le Judaïsme a toujours été vif.

Bon, toutes ces précautions ne seraient pas trop graves, si le fondamentalisme n’avait pas aujourd’hui le vent en poupe, dans toutes les religions, religion laïcarde ou anti-cléricale comprise, avec les conséquences que l’on sait. Le problème, c’est que pour lutter contre le fondamentalisme et les intégrismes, il ne suffit pas, voire il est vain, de sortir l’artillerie lourde de la philosophie contemporaine, des méthodes scientifiques, voire de l’athéisme, contre « les religions », pas plus qu’on élimine une maladie virale en tuant le malade. Il est préférable de tenter de rendre sain le corps par des soins appropriés, parfois avec des médicaments chimiques, c’est-à-dire par un renforcement des énergies propres du corps.

La mystique, la vraie, est le meilleur soin que l’on peut apporter aux dérives religieuses, aux idolâtries, aux pratiques magiques et aux superstitions. Contrairement à ce qui est souvent raconté, la mystique n’a rien d’irrationnel. Elle saisit au contraire la réalité à partir de toutes les puissances de l’esprit, sans nier les contraintes naturelles et cognitives. La mystique est plutôt une « méta-rationalité », une aventure qui conjugue l’expérience, la sensibilité, la sortie de soi et la raison… La vraie mystique intègre toute l’expérience humaine, ce qui la distingue des faux mysticismes qui sont des mystifications, des tentatives de prendre le pouvoir par des savoirs occultes. Développer ce point mériterait un long débat qui déborde le cadre de ces articles. Il existe de bons ouvrages pour ceux qui seraient intéressés. Les deux tomes de Hilda Graef « Histoire de la mystique », que j’ai lus dans ma jeunesse m’ont été très utiles pour décrypter certains courants, même s’il s’agit de mystique chrétienne. Les lectures de Jean-de-la-Croix, quand j’avais vingt ans, de Grégoire Palamas, vers l’âge de trente ans et la pratique des Exercices d’Ignace de Loyola ont également permis de faire la part des choses entre ce qui relève du sentimental ou des affects, et ce qui relève du discernement spirituel. La mystique juive est confrontée aux mêmes exigences, ainsi que celles des autres grandes religions. Tous ceux qui ont sondé les arcanes de la mystique savent qu’à une certaine hauteur de vue, ou dans les profondeurs de l’existence humaine, bien des intuitions et de visions se croisent, quelle que soit leur origine religieuse. L’article de Wikipedia est trop succinct, mais il renvoie sur le « portail de la mystique », que je n’ai pas pris le temps de regarder. Paradoxalement, certains monstres de la philosophie m’ont démontré la validité de la démarche que j’ai appelée « méta-rationnelle » : je pense à Hegel, à Wittgenstein et en France, à notre cher Gaston Bachelard. Bon, on s’arrêtera là en ce qui concerne la mystique en général.

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Pour flâner dans les labyrinthes kabbalistiques, je vais (lâchement) me cacher derrière un auteur reconnu mondialement qui a réfléchi sur la mystique juive et la Kabbale au cours de la première moitié du Vingtième Siècle. Avant la Shoah, donc. Je compléterai avec d’autres auteurs plus récents, mais avec prudence, parce que les déformations ou les récupérations ne sont pas rares en ces domaines.

Il faut dire un mot sur la Shoah, événement sans précédent, pour situer l’auteur en question. Je ne suis pas juif, ai-je écrit. A fortiori, je ne connais personne ni dans ma famille, ni parmi des amis ou des proches qui ont subi les effets du génocide des juifs par les nazis. De plus, aborder cette question quand on n’est pas directement concerné est périlleux. Mais j’ai côtoyé des milieux juifs, quand j’enseignais en lycée talmudique et à travers des groupes de travail ou des formations pirates que j’ai données dans des milieux religieux impertinents (c’est-à-dire non alignés sur la doctrine officielle). Quant à l’aspect « sans précédent », je sais qu’il fait l’objet de débats passionnés et parfois violents… avec un fond d’antisémitisme et de culpabilité souvent très sensible. Non : il n’existe pas d’autre génocide produit industriellement, scientifiquement et froidement par un État totalitaire dont l’histoire culturelle, artistique, scientifique était pourtant à l’avant-garde de l’aventure humaine. La singularité du peuple juif dans l’histoire, comme porteur de sens et de culture, conduit aussi à la singularité de l’événement, n’en déplaise aux universalistes et aux syncrétistes de tous ordres. Rappelons l’effet désastreux produit par cet événement sur l’humanisme lui-même. « Dieu est mort », écrivait Nietzsche au Dix-Neuvième Siècle, « l’Homme est mort », a-t-on écrit après Auschwitz. origine-totalitarisme-ArendtEn ce qui concerne le totalitarisme, je ne peux que renvoyer à l’analyse incomparable qu’en a écrit Hannah Arendt, vers qui je renvoie tous les grands naïfs optimistes de l’histoire. Le comparatisme entre les horreurs de l’histoire n’est jamais très prudent, rappellent les analystes. En ce qui concerne l’horreur elle-même, indépendamment de la singularité de la Shoah, j’en mesure aussi les questionnements : nous avons, mon épouse et moi, des amis arméniens qui n’ont pas digéré le génocide que leurs ancêtres ont subi de la part des factions turques, durant la Première Guerre Mondiale. Nous connaissons également des proches qui ont vécu de l’intérieur le génocide du Rwanda et qui nous en ont raconté quelques épisodes et expliqué sa complexité.

Je voudrais confier une anecdote qui m’a placé en porte-à-faux en 2007. J’enseignais les sciences physiques dans un lycée talmudique. Tandis que j’y travaillais, un de mes frères a disparu quelque part dans les Pyrénées. La disparition du corps a donné lieu à des interrogations entre nous (mort, fugue, accident , suicide, etc.). Je confie ces interrogations au directeur du lycée talmudique, un juif ashkénaze. Dans ma maladresse, je lui évoque ce que signifie la disparition du corps, sans aucun moyen de savoir la vérité, ni comment vivre le deuil. Comme analogie, j’utilise l’image des soldats de la Première Guerre Mondiale (celle de nos grands parents et arrière grands parents) dont on n’a jamais retrouvé les traces éparpillées ou enfouies dans les tranchées -ou peut-être désertées, qui sait ?-. Il est facile de mesurer les ondes de chocs psychiques et sociales qui naissent de ces situations. Brusquement, je me suis aperçu de sa propre émotion : lui-même, le directeur, et nombre de professeurs et d’élèves ont vécu dans leur famille la tragédie de la Shoah, avec tout son lot de culpabilités effectives. Pourquoi suis-je encore vivant, alors que… ? Peut-on encore croire en l’homme, en son frère ? Suis-je coupable ? Ai-je trahi ? Où ai-je trahi ? etc. Et surtout, où sont les corps ? Disparus dans quelques traces laissées par les boues, les cendres et quelques émanations. Les restes de mon frère ont été retrouvés plusieurs mois plus tard dans un vallon des Pyrénées, ce qui a permis le deuil et levé les doutes. Et avec le deuil, le rappel de notre finitude.

L’holocauste, comme disent les américains, la Shoah, a quelque-chose à voir avec le thème du ZimZum. Le philosophe juif Hans Jonas, ami intime de Hannah Arendt et auteur du célèbre « Principe Responsabilité » l’a explicitement utilisé dans son petit livre « le concept de Dieu après Auschwitz ». À lire absolument, ainsi que le commentaire écrit par Catherine Chalier, à la suite. Lors d’un séminaire que j’animais à Annecy sur l’opuscule de Jonas, une cohorte de juifs sont venus vérifier que je n’étais pas un révisionniste ! Après une journée, ils ont compris mon point de vue et se sont retirés. Lors d’un cours que j’offrais à des jeunes sur ce même thème, un étudiant, un séminariste catholique exactement, m’a interpellé en me disant : « qu’est-ce qu’on en a à foutre de ces vieilles histoires ! ». Aïe aïe aïe ! Décidément, les vagues de ces abominations sont loin d’avoir amorti leurs impacts de tsunami. Quant à ceux qui affirment qu’il ne s’agit que d’une affaire occidentale ou européenne, et que l’Orient est éloigné de ces « détails », ils feraient bien de se méfier de l’inconscient de la mondialisation, de se rappeler les enjeux de l’universalité des Droits de l’Homme de 1948 et de ne pas oublier que science et rationalité doivent rimer avec conscience et vérité : les nations apparemment les plus avancées sont toutes capables de monstruosités, pas seulement les « barbares ». Mais pardonnez-moi, nous nous éloignons de notre sujet. Je vais tenter, avec mon insouciance de philosophe papillon, de voler depuis les remugles de ces abominations jusqu’aux clartés de l’En Sof, la Lumière originelle des kabbalistes, et de ses péripéties.

L’auteur derrière lequel je me cache est le philosophe juif Gershom Scholem. Un petit tour sur Wikipedia donne quelques informations, insuffisantes malheureusement. J’ai téléchargé un article difficile de Pierre Gisel, théologien protestant de l’Université de Genève (un des rares théologiens qui m’a appris quelque-chose), concernant les thèses de Scholem sur la Kabbale. Je le mets en ligne, mais si quelqu’un le cite, il est invité à respecter les conditions de publication indiquées tout en bas de l’article. Gershom Scholem a été l’ami personnel de Theodor Adorno et de Walter Benjamin, avec quelques différences au plan de la pensée, c’est-à-dire sa parenté avec l’École de Francfort. Une parenté obscure et spirituelle. Comme j’apprécie beaucoup l’École de Francfort, même dans ses coquetteries marxisantes, la personnalité de Scholem m’est sympathique. Il paraît d’ailleurs qu’il était un homme chaleureux et sage. Je ne vais pas commenter ici ses positions et ses réserves à l’égard du sionisme -il n’est pas le seul : j’ai parlé de Hannah Arendt-, cela nous éloignerait de notre thème, même si je sais que certains religieux se servent de la Kabbale pour le justifier. En revanche, Gershom Scholem est le grand re-découvreur de la Kabbale, suite à une éclipse due aux tendances rationalistes de la pensée juive du Dix-Neuvième Siècle. Ses recherches et sa bibliographie sont immenses et elles furent les bienvenues dans un espace européen occidental qui avait soit perdu, soit trahi l’authentique tradition kabbaliste… et qui heureusement commence à la retrouver dans de petits groupes. Internet aidant !

Je m’appuie essentiellement sur deux des ouvrages majeurs de Scholem : « Les grands courants de la mystique juive », que je garde comme un trésor dans ma bibliothèque, et « la Kabbale et sa symbolique ». J’ai lu çà et là des critiques et des commentaires variés sur l’œuvre de Scholem, jamais très virulents tant la science du bonhomme est difficile à caricaturer. Je suis loin de tout comprendre, existentiellement parlant j’entends, car l’univers de la Kabbale est trahi dès lors qu’on l’intellectualise. De plus, je ne peux faire autre chose qu’aborder ces questions selon ma petite perspective de philosophe papillon et de mauvais théologien désenchanté, c’est-à-dire de quelqu’un qui prête plus de confiance à l’expérience qu’aux théories spéculatives, à la dialectique qu’au positivisme, à une vision organique qu’aux représentations mécanistes et strictement analytiques. Sans les opposer naturellement (il s’agit simplement de priorité). À une époque où, en raison des dérèglements écologiques, le vivant est redécouvert, on ne peut que se réjouir d’une vision aussi riche, novatrice et organique telle que m’est apparue la Kabbale de Luria (et la Kabbale en général). J’insiste sur le mot « vivant ».

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Ah, au fait, comment en suis-je arrivé là dans mon aventure de philosophe papillon ? Dans les années 75, j’avais lu et travaillé ligne à ligne « le hasard et la nécessité » du Prix Nobel Jacques Monod, gros succès de librairie et objet de tous les bavardages intellos de l’époque. Tout apprenti scientifique et bébé philosophe-chenille que j’étais, après être sorti de plusieurs années de maladie, de convalescence, de rééducation, le livre de Monod ne m’avait pas impressionné. Je l’avais trouvé creux, même si quelques questions me sont restées dans la tête (sur la part d’aléatoire de l’existence, par exemple). Lui-même, Monod, avouait ne pas être très doué pour les intuitions philosophiques. Mais rien en face ne semblait s’y opposer. En revanche, j’avais remarqué bien des désenchantements, voire des désespérances, dans des écrits qui le commentaient. Au début des années 80, je suis tombé sur les ouvrages d’un autre Prix Nobel, Ilya Prigogine, et de sa comparse de l’époque, chimiste universitaire, Isabelle Stengers. Ces ouvrages étaient autrement plus robustes, ouverts et intelligents que les pâles bavardages de Monod. Athées eux aussi, mais résolument « réenchanteurs » ! Cette surprise m’a ouvert les champs de l’épistémologie et des multiples chantiers qui s’y préparaient. J’ai ressenti la même surprise et la même gloutonnerie intello en découvrant quelques années plus tard les écrits d’Edgar Morin, juif et agnostique, qui est devenu un de mes maîtres à penser. J’ai alors été atteint de boulimie de lecture philosophique, depuis la philosophie des sciences jusqu’à la phénoménologie. Quand je me remémore tout cela, je m’amuse de l’entrelacs de ces penseurs impertinents qui brisent les vases et les parois de nos catégories et de nos disciplines ! Ceux et celles des oppositions entre sciences et spiritualités, entre subjectivité et objectivité, entre culture et nature, par exemple. Sous les pavés des rues bien tracées, se cachent des sables mouvants.

talmudIlya Prigogine et Isabelle Stengers faisaient référence à des midrashs du Talmud à propos du risque pris par le Dieu Créateur (Elohim) en créant : trente-six mondes ont existé avant le nôtre ; Elohim, en lançant le nôtre, le trente-troisième, s’écria : « Pourvu que celui-ci tienne ? ». En d’autres termes, l’univers entier est sous l’empire du risque, sous la menace de l’effondrement, soumis au hasard des évolutions aléatoires. Mais en son sein, peuvent se développer des structures plus complexes, plus riches d’information (comme on le constate par exemple dans l’apparition des structures chimiques au sein du chaudron énergétique du Cosmos ou dans le tâtonnement et les hésitations de la vie). Aucun dessein divin intelligent caché, là, puisque le divin s’est lui-même soumis au hasard… Pour les deux chimistes, il s’agissait d’un détour nécessaire pour démontrer la pertinence des lois de la thermodynamique et de la physique moderne face aux naïvetés des sciences classiques marquées par le déterminisme et le rationalisme.

J’ai été intrigué par les références au Talmud, par les jeux du hasard, du néant et du risque divin… et de fil en aiguille, je suis arrivé aux thèmes de la Kabbale, à Scholem, mais aussi à Hans Jonas et à la tradition philosophique qui s’est partagée et parfois déchirée autour de ces thèmes. Le fait que ces grands débats aient été si peu connus, ou si trahis et si caricaturés, m’a étonné. Je me suis risqué dans une thèse de doctorat sur ces thèmes, en lien avec l’évolution des sciences modernes, que théologiens cathos et philosophes, avec qui j’ai désiré œuvrer, n’ont pas compris. La thèse n’a jamais pu aboutir, faute de directeurs de thèse (j’en ai épuisé cinq). Bon tant pis. On ne peut demander à un lépidosophe (philosophe papillon superficiel) plus qu’il n’est capable d’atteindre dans son vol farfelu. Si je n’avais autant médité la Bible, comme révélatrice de l’humanité, si je n’avais autant travaillé peureusement la dialectique de Hegel, selon laquelle les évolutions et révolutions ne peuvent se produire avec efficacité que de l’intérieur des systèmes, j’aurais sans doute navigué d’une tradition religieuse à l’autre, louvoyer dans les eaux tourbillonnantes des agnostiques et des gnostiques, des iconoclastes et des iconophiles, voire converti au Judaïsme (ma grande tentation), comme on passe d’une pièce à l’autre dans une maison… en perdant l’unité de la plante qui pousse et passe au-dessous ou à travers les murs. Aujourd’hui, j’admire encore les grandes religions, les grands courants de pensée, les grandes avancées scientifiques, avec lesquelles j’ai eu des relations plus ou moins serrées, mais ce qui me fascine, ce sont les flux souterrains bien plus essentiels qui y circulent et qui s’y cachent : ceux qui charrient de « l’être » et de la vie, loin des spéculations intellectuelles et des intérêts individualistes.

Bref. La Kabbale appartient à la mystique juive, et la mystique juive n’est jamais coupée de l’histoire et de l’existence. La transposer dans d’autres espaces est possible, sous certaines conditions, mais la trahison ou la dénaturation rôdent. Cela a même été tenté, paraît-il : il a existé une Kabbale chrétienne qui fut mal vue de son temps et qui a donné l’occasion aux inquisiteurs, à défaut de se réchauffer auprès de quelques bûchers d’hérétiques, d’empoisonner au sens propre quelques-uns de ses adeptes précipités. Gershom Scholem fait le tri dans ces histoires. Aujourd’hui, on peut rappeler que derrière la Kabbale, il y a une interprétation des grands textes bibliques, et que le Christianisme n’est finalement qu’une secte à l’intérieur du Judaïsme, comme me le confiait avec amusement un rabbin.

Bon. Commençons donc par la Kabbale -via Gershom Scholem-. Ce sera l’objet du prochain article.

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