Soigner et guérir par la marche (3) : méditation théologique.

Article précédent : soigner et guérir par la marche (2)

Que la geste biblique, existentielle et politique j’entends, débute par une marche dans le désert, est une évidence connue. À partir d’elle, peut-être relue l’ensemble de l’épopée du Peuple hébreu, et par-delà celles de l’histoire, des histoires, voire de la biogenèse, du Cosmos entier, et pourquoi pas, celle des individus et des associations d’individus. Tout est en mouvement, en marche, avec des avancées, des découvertes, des chutes, des chaos, des redressements, des renaissances. Certains courants mystiques voient même une telle aventure au cœur du divin. Je vais y revenir. Quelques exégètes et théologiens (et également le lépidosophe que je suis) discernent, derrière l’Exode, l’expérience plus spécifique de l’Exil à Babylone, véritable fondement du Judaïsme. Cette tragique mésaventure, puis sa prometteuse fin, ont permis de relire les expériences passées. Laissons-la l’ouverture dialectique possible : Exode-Exil.

Jardin de la Prune (Hiroshige)

Avant de continuer sur le thème de la marche, du soin ou de la guérison, voici une précaution à prendre. Une très mauvaise théologie transmise par de très mauvais prêcheurs et de très mauvais clercs ont appris aux chrétiens d’Occident à penser selon le très mauvais schéma suivant : Dieu crée (on ne sait pas trop pourquoi) ; l’homme pèche par désobéissance (Oh, le vilain ! Pas capable de rester sagement à sa place ?), Dieu le punit, puis envoie ses serviteurs et son Fils pour le sauver (mais de quoi je me mêle ?). On sépare donc la création qu’on renvoie à quelque vague événement du passé dont on n’a plus rien à faire, on met l’accent sur la punition, puis la rédemption ou le salut, le rachat, etc. Le schéma catastrophique suivant apparaît : un monde idéal (celui créé par Dieu) ; une chute ; une réparation. En termes de santé : un monde sain ; une maladie, un mal ; une guérison. En termes d’infantilisation : des enfants insupportables et ingrats punis par leurs parents, puis pardonnés après la punition.

Naturellement, ce schéma se retrouve régulièrement à droite et à gauche dans la Bible et les Évangiles, notamment chez Paul, mais aussi dans nombre de mythologies extra-bibliques. Il correspond sans doute à une structure mentale présente dans l’inconscient de tous les individus et de tous les peuples. Pourquoi pas ? Le souci, c’est que relayé par des spiritualités conquérantes qui se prennent pour le canal du salut et qui veulent sauver le peuple (entendez le « bas peuple », le « vulgum pecum ») sans son avis, ce discours justifie des pouvoirs religieux et psychologiques. Malheureusement ce schéma ne fonctionne plus très bien dans les consciences modernes : en plus de l’idée d’une humanité déchue, d’un monde corrompu, l’image inférée d’un tel Dieu est désastreuse. Celle d’un être tout puissant et condescendant qui prend pitié des misérables que nous sommes et qui légitime les hiérarchies religieuses, qu’elles soient institutionnelles ou charismatiques. Les sciences modernes ont fait voler en éclat les vieilleries comme l’idée d’un péché originel historiquement situé et celle d’un âge d’or. L’humanité originelle avait une conscience étroite et sans doute peu claire du mal moral, mais en revanche une conscience plus aiguë de la condition existentielle fragile, du fait de la proximité de la mort et des menaces de la nature. S’il existe un mal dont l’homme est responsable, il s’aiguise avec sa capacité de connaissance et de volonté. Il est devant nous et non derrière. Les exégètes savent aujourd’hui que les chapitres initiaux de la Genèse sont des mythes destinés à poser la condition humaine qu’il sera nécessaire de dépasser, et non destinés à interdire des arbres et des fruits séduisants à manger dans un jardin imaginaire.

Un professeur de théologie morale (devenu prélat romain à la Curie… mais ce n’est pas important !), lorsque je suivais ses cours à Fribourg, proposait le schéma suivant, plus conforme à l’esprit biblique. Le « péché » d’Adam, qui n’est d’ailleurs nullement un péché du reste d’après le texte biblique, est une faute d’impatience. La vocation de l’homme est bien de « devenir Dieu », ou au minimum de « s’humaniser » (ce qui serait déjà pas mal) : l’erreur d’Adam est d’avoir voulu être Dieu ou pleinement homme image divine, sans la durée, sans l’épaisseur du temps, sans la parole, sans les autres, sans la confrontation au réel. Atteindre un but tout seul dans l’instantanéité et l’immédiat, dans l’idéal. Le texte biblique continue en montrant qu’après cette « chute », les enfants apparaissent -retour du vivant, mais aussi connaissance de la mort- et l’histoire réelle du monde, et non plus mythologique, commence. Guérison et réparation ? Je ne sais pas. Mais le temps est apparu, la vie est réapparue alors que dans l’Eden, le Paradis des origines, le temps n’existe pas, la sexualité non plus.

On retourne à la question du temps du soin par rapport à l’instant de la guérison : soigner est redonner de la consistance au temps, à l’espace, à l’écosystème (pourquoi pas), aux compagnons de route, à ceux qui souffrent et ceux qui soulagent les souffrances. Soigner, c’est écouter, échanger, savoir écouter, savoir échanger, quitter l’univers des idéalités et des illusions pour partager des récits… et le soin devient réciproque. Ainsi la marche du temps se dessine, épouse les méandres et les reliefs de la vie, essaie de réconcilier le sujet trop impatient avec l’immense dérive du réel. Et son infinie créativité… Je suis très admiratif devant mon épouse, devant ma Véronique, qui, chaque soir, est capable de raconter -avec les réserves imposées par sa profession- ce qu’elle a vécu et ce que vivent ses patients.

À plus vaste échelle, l’univers biblique expose une autre vision : celle d’une immense dérive créatrice, pédagogique et réaliste. Une dérive à multiples canaux, à multiples figures. Certes, il y a ici et là une attente de Messie sauveur… mais elle est déjà une réinterprétation. La Création n’est pas un événement du passé, elle est une réalité à la fois présente et future. Elle est accompagnée par le souffle de l’Esprit. Pédagogie ou didactique, process de conscientisation si on veut, ont une parenté avec la patiente et vaste transformation de l’univers depuis les énergies fluides et engloutissantes du Big Bang, des structures matérielles simples et uniformes de l’espace, jusqu’aux formes vivantes, organiques, de plus en plus structurées, de plus en plus compétentes, jusqu’à l’avènement de la conscience, conscience simple, puis conscience réfléchie et conscience de soi, sur notre petite planète et sans doute sur d’autres planètes… avec tous les effets que cette dernière évolution produit (notamment l’accélération conjointe de la créativité tous azimuts et de la responsabilité éthique et politique). Turbulences, tâtonnements, déchets, mutations aléatoires, parasitages, retours en arrière, sauts qualitatifs, etc. Il n’y a pas un temps de création passé et idéal, puis une suite de circularités de petites et grandes « rédemptions », mais un vaste mouvement de genèse universelle, de vie toujours plus riche, avec ses multiples, risquées et parfois divergentes expérimentations.

Pour ma part, j’estime aujourd’hui que le schéma création-péché-punition-rédemption est une projection de nos anthropologies sur le réel. Oublions-la et adoptons la perspective de la patience.

Bref, nous vivons dans un monde dynamique, polymorphe et non un univers statique sur lequel marchent quelques êtres vivants. Le premier nœud théologique survient là, appuyé sur les faits observés.. S’il existe un Dieu, libre et transcendant a priori, auteur d’une évolution créatrice, c’est avec un objectif : celui de mener ce monde quelque part, à une autre échelle que celle de nos mesures, et non pas d’inviter à fuir le monde comme espace corrompu pour un retour à un paradis idéal -qui n’a jamais existé- ; celui peut-être d’un retour du divin lui-même à soi, plus vaste que le Cosmos, plus vaste que tous les Cosmos possibles, une immense respiration divine. Nous participons à la vaste épopée divine. Il serait trop long de développer ce point ici : j’en ai trouvé bien des échos parmi des grands spirituels, des penseurs ou dans la Kabbale. J’en touche un mot un peu plus loin, sans broder.

*

J’ai le souvenir, suite à mes années de maladie, d’avoir été obsédé, tel un leitmotiv wagnérien, par l’appel d’Abraham : « quitte ton pays, va dans celui que je t’indiquerai ». Cela me hantait tant que je dessinais sur mes cours de physique et de chimie des personnages marchant dans le désert, avec dunes et dromadaires. Alors je suis parti : j’ai quitté l’Aérospatiale où je travaillais pour aller suivre des cours de théologie et de philosophie à l’étranger : une sorte de mise en route, appelons-la spirituelle, parce que mon esprit, parasité par le handicap et ma maladie, n’envisageait pas la possibilité d’une marche physique. Cette mise en route était nécessaire, mais pas suffisante. Il m’a fallu du temps pour découvrir que le travail intellectuel est une tentative de prise de pouvoir sur soi-même, et donc un prolongement de soi-même… même si la philosophie est en soi déstabilisante. Tant que le corps n’a pas expérimenté le risque de la finitude et de l’altérité, l’expérience d’Abraham n’est pas achevée. La méharée au Maroc de 2009 a ranimé, sous une forme plus perfectionnée sans doute, l’appel initial. Il a éveillé au bout de quelques années l’engagement du Chemin de Compostelle et sans doute, de l’ensemble des chemins que j’aimerais expérimenter. Voilà pour l’aspect « prise de risque » représenté par la figure d’Abraham. Notons toutefois qu’on ignore si Abraham est parti tout de suite, ou s’il a attendu vingt ou trente ans avant de se décider… le temps d’acquérir des troupeaux, des serviteurs, des bergers, une famille, des richesses.

Le voyage proposé à Abraham n’est pas un voyage spirituel, une promenade dans des sphères intellectuelles ou religieuses, une rêverie dans des scénarios romantiques, mais un déplacement du corps… bref un choc avec la réalité sensible et organique. Il va subir la chaleur solaire, le froid du désert, la soif, de bonnes suées, mille ennuis bien concrets. Il va se confronter à d’autres cultures, d’autres visions du monde, et se heurter à l’incompréhension et à la moquerie. Rien de confortable. Le désert est le lieu de la présence divine dans le Livre de l’Exode. C’est aussi un lieu où Adonaï, le Dieu itinérant, accompagne son Peuple… On pourrait dire, réciproquement, que le Peuple accompagne Adonaï. Les deux épopées marchent ensemble, chacune à son niveau. Accompagnement, mot précieux. Le prophète Osée reprend ce thème sous la forme d’un message d’amour : dans le désert, Dieu parle à son peuple, comme un époux parle à son épouse. Le Christ Jésus, lui-même, se retire au désert au début de sa mission, pour se sonder lui-même (les tentations), et régulièrement pour se ressourcer. Les fameuses tentations, celles de la magie, de l’idolâtrie, du pouvoir, concernent l’esprit, mais aussi le corps vivant : besoin de manger et de boire, hallucinations, bavardage (« parlement intérieur ») incessant au cœur de la solitude.

La marche du corps charrie avec elle les agitations des émotions, des sentiments et des pensées. Elle met à l’épreuve, par la confrontation au réel, plaies, bosses, fatigues physiques et psychiques, les muscles, les nerfs, le dos, les membres, la peau, les organes, et à titre personnel, le moignon…, mais aussi réveillent les peurs, les colères, les illusions… Elle réveille également des joies incomparables de la vie organique comme de la vie intérieure, celles du sentiment d’avancer et de découvrir le plus vaste que soi.

*

La joie de l’aventure spirituelle, ou mieux théologale, induite par la marche n’est pas celle du tranquille confort dans un salon, dans une bibliothèque ou dans une crypte. J’aime l’analyse de Hegel sur le temps de la négativité : par la parole, par le travail, je m’interroge sur mes origines, sur mes propres présupposés, sur mes passivités… sur ce qui s’est posé a priori. Et qui est notre maître, à notre insu. Pourquoi pas aussi, négativité par la marche du corps… Même combat. La parole est la descente des idées, des idéaux, des pensées, des sentiments, dans l’arène du langage, et par conséquent dans l’espace corporel. Ils se rendent finis, a contrario de l’espace idéal qui est sans limite, a contrario de la pensée qui se balade librement dans les concepts. Le travail est la mise en action du corps (même face à l’écran ou sur une feuille de papier) dans l’exercice et la durée. Hegel démontre que ces étapes de négativité permettent l’émergence du Soi, de l’identité au-delà des conditionnements naturels, sociaux et des surprises du hasard… Un peu comme l’élève ou le disciple s’affranchit de ses maîtres. Et la marche, alors ? La négativité est une marche dans le désert, où on est seul avec soi-même, où la subsistance est rare, où il faut la chercher… le lieu où la vie se bat pour exister. Alors on marche, on avance, on avance vers soi-même, on avance vers sa liberté… une liberté qui ne fait pas de concession au bon sens, à l’opinion, aux on-dit, une liberté ouverte à la rencontre et à l’accompagnement. Solitude, oui, mais solitude ouverte.

La véritable guérison apportée par la marche est celle de soi, celle où on se désapproprie de ce qui n’est pas soi. C’est ainsi que je l’ai vécue : il ne s’agissait pas d’une petite balade au bord d’une rivière, ou même d’une escalade sur une montagne de Chartreuse, mais d’une aventure qui s’est étalée de la durée… en analogie avec toutes les durées créatrices.

Meseta, du côté de Hornillos

Je n’écris pas que la marche de Compostelle est une marche désertique, même si les longs temps de solitude, même si la traversée de la Meseta entre Burgos et Léon, même si la soif vécue çà et là, la rappellent. Au cours de cette marche, en plus de l’expérience physique, humaine et psychologique, j’ai vécu un lâcher prise qui n’a rien d’un abandon ou d’un renoncement de soi : plutôt un apprentissage de la patience dont je parlais précédemment et de la confiance à plus vaste que soi. J’ai abandonné sur le chemin bien des liens, bien des habits qui n’étaient pas les miens : des savoirs -des faux savoirs qui m’ont certainement servi de béquilles, mais dont je n’ai plus besoin- ; des pouvoirs -ceux d’une volonté qui cherche à se faire voir et qui se croit plus puissante qu’elle ne l’est- ; des devoirs aussi -le poids des culpabilités infusées par une éducation catho, peut-être ou peut-être pas mal comprise- ; des avoirs, de l’avoir -j’ai fait mien l’idée phénoménologique selon laquelle « je suis un corps » (la notion de propriété change de signification). En définitive, le sentiment d’avoir plus perdu que gagné est largement compensé par la certitude « d’être plus » : réappropriation du corps, réappropriation de mon histoire, de mon caractère, de ma pensée. Cette certitude ne s’appuie pas seulement sur soi et sur l’unité de soi (même si je ne connais plus d’état dépressif), mais sur le ressenti d’une présence quasi physique du plus vaste que soi : j’insiste lourdement là-dessus. L’énigme, le paradoxe, est dans le fait de se découvrir soi tout en n’étant pas sa propre origine. Je suis en position de réponse ou plus exactement en capacité de réponse à l’interrogation posée par le fait d’exister dans un monde que je n’ai pas choisi, par le fait d’être vivant de cette vie-là et pas d’une autre, par le fait donc d’être vivant au milieu d’autres, par le fait de vivre dans un monde aux myriades de facettes… dont aucune n’est épuisable aux investigations physiques, sentimentales, intellectuelles ou techniques.

Heisenberg, le physicien du principe d’incertitude

Une personne qui assistait à un de mes groupes de travail me disait récemment : « la liberté est une illusion, elle n’existe pas ! ». Je lui ai répondu que des lieux d’incertitude et donc de choix pullulaient dans la nature, dans l’évolution vivante et dans la vie sociale. Mais surtout, j’ai essayé de lui faire comprendre que l’appropriation des finitudes et du hasard, ajouté à l’étonnement, voire l’émerveillement, face à un monde qui nous dépasse, sont de formidables leviers de liberté. Pour cela, il est nécessaire de ne pas s’imaginer être sa propre origine, d’accepter d’être en situation de réponse, de responsabilité, et non d’extension de son pouvoir… Je ne suis pas sûr qu’il ait compris, car cette perception est le résultat d’une expérience personnelle. La médiation de la négativité du désert, de la marche, de l’abandon au bord du chemin de ses faux savoirs, de ses faux avoirs, de ses faux devoirs, est une nécessité non seulement de santé personnelle, mais une nécessité de la vie de l’esprit, de l’Esprit au sens hégélien du terme, de l’Être lui-même.

*

Là, je m’autorise un saut théologique osé. Dans le récit que j’ai rédigé sur le Camino vers Santiago de Compostela, j’ai esquissé tout un procès d’images religieuses, théologiques transmises par les églises, par les religions, par les spiritualités impatientes. Pourquoi, lors de mon retour, me suis-je lancé dans l’étude de la Kabbale selon Gershom Scholem, et plus particulièrement dans celle d’Isaac Luria. L’audace théologique du mystique juif espagnol du quinzième siècle, il me semble ne l’avoir trouvée nulle part ailleurs, même dans les épîtres de Paul, même dans les écrits mystiques chrétiens, même dans les propos de grands spirituels, de saints ou de sages. Peut-être un peu plus de culture me ferait réviser ce jugement. Passons. Isaac Luria se permet, à partir de commentaires du Talmud et du Zohar, et à partir d’une expérience visionnaire intime, de pénétrer le mystère divin avec une effronterie sans commune mesure, sans aucune gêne.

Cela dit, je n’ai pas osé m’aventurer dans le détail des symboles et des rites de la Kabbale qui échappent à ma capacité de compréhension. Il y a bien longtemps que j’admire ces penseurs ou ces visionnaires qui ne craignent pas de renverser les interdits des savants, de saisir à bras-le-corps l’être, le réel, le divin lui-même. Teilhard en fait aussi partie. Malgré les cris d’orfraie des philosophes et des théologiens qui passent leur vie à poser des limites, voire à envoyer de temps en temps quelques hérétiques sur des bûchers ou en exil. Ces immenses penseurs ne sont pas naïfs, à commencer par Luria lui-même, puisqu’ils retournent ces prétendues limites, comme s’ils s’en servaient pour asseoir une nouvelle perspective (c’est très net chez les kabbalistes où les interdits d’idolâtrie et de magie sont justement les points de départ de leurs extrapolations symboliques), au-delà des apparences, au-delà des limites des catégories intellectuelles.

Hans Jonas et Hannah Arendt,
dans le magnifique film de Margarethe von Trotta

Chez Luria, comme chez d’autres qui le suivent, le divin lui-même fait l’expérience de sa propre négativité, de son propre désert… et il expérimente une sorte de marche vers lui-même. Hans Jonas l’a très bien réexprimé dans son petit opuscule « le concept de Dieu après Auschwitz ». Une marche où le Dieu des origines se met en danger face à une liberté qu’il a lui-même engendrée et qui possède la capacité de lui résister, voire de le détruire. Luria ne voit pas cette marche « ad extra », hors de son espace propre, comme la tradition chrétienne l’a exprimée dans la figure du Christ, mais il la voit au cœur même du divin… au risque de paraître hérétique. Il est dans l’essence même de Dieu de se retirer au désert, de se replier hors de soi, pour permettre au monde d’exister, pour enrichir toujours plus la capacité de vie divine : la création n’est pas un acte du passé, ni la divinisation une récompense du futur, mais c’est l’être lui-même. Il faudrait pouvoir conjuguer cette vision avec le tourbillon trinitaire tel que moi-même il m’est apparu quand j’étais jeune, mystère trinitaire trop longtemps enfermé dans une philosophie statique et encombrée de catégories grecques… et incompréhensible aujourd’hui. Je manque d’outils pour approfondir.

La symbolique de la marche s’inscrit totalement dans cette vision. Je n’ai donc pas abandonné l’aventure intellectuelle et spirituelle : elle s’est au contraire imprimée dans mon corps.

Redescendons sur Terre ou sur terre. Redescente ? Est-ce si sûr ? Si la signification de l’aventure et de l’existence humaine, consciente, vivante, matérielle, si l’essence de l’être, trouve sa direction dans la symbolique de la marche, alors chacun des gestes y trouve sa source et sa finalité, sa guérison peut-être, l’épanchement de la soif. La marche du corps est une expérience totale, non partielle. Avec la pesanteur physique, soumise à la gravitation, vulnérable aux fragilités internes et aux agressions externes, surprise par les aléas des rencontres, émerveillée par l’infini dévoilement du réel, avec ses combats et ses pertes, avec son « travail du négatif », avec ses avancées patientes et impatientes, la marche est un des symboles les plus pertinents de ce qui se cache sous le voile des apparences. Il ne s’agit pas d’un point de vue personnel : il suffit d’ouvrir les yeux et de cheminer, là où le sujet rencontre l’objet, là où l’événement rencontre la nature, là où la lumière rencontre la nuit, où le vent rencontre la montagne ou l’océan. Tout le dynamisme des multiples univers y transparaît, telle une vivante « diaphanie », selon l’expression de Teilhard.

Alors bien sûr, les handicapés, les paralysés, les personnes âgées ou malades semblent ne pas ou ne plus l’éprouvee, ou pourront se sentir à bon droit frustrés dans ce que je viens d’écrire. Qu’ils me le pardonnent. Malgré l’assurance que je semble offrir, je reste prudent. Je suis moi-même handicapé, oh pas autant que ceux qui roulent en fauteuil ou sont prostrés dans leur lit. Il me serait difficile de parler en leur nom. Toutefois la vie est là, même lorsqu’elle est blessée et que le corps est invalide. Et malgré tout, elle se transmet et s’enrichit à travers des petites morts. Je ne prétends pas donner de réponse, encore moins de conseil, mais juste partager une vision… celle qui, d’une certaine manière, m’a guéri me soigne des faux « moi ». Pour le reste, je renvoie à cette magnifique méditation teilhardienne sur la « divinisation des passivités » et sur la poésie du « Milieu divin ».

Récit d'un unijambiste
sur le Chemin de Compostelle
106 jours de marche, à 2 Km/h
et 14 Km/jour sur 1540 Km...

- Difficultés et joies de la marche d'un handicapé physique -

 

Ce contenu a été publié dans Compostelle, Philosophie, Spiritualité-religion. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *