Soigner et guérir par la marche (2) : méditation philosophique.

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Lorsque nous franchissons le seuil de la philosophie, nous quittons l’espace du fait apparent, celui du droit et celui du bon sens (ou des évidences) pour entrer dans celui de la conscience critique, en interface avec la volonté de faire système. Avec le désir de sens et de vérité (ce qui distingue les philosophes des rhétoriciens et des sophistes). À nos risques et périls, naturellement. Si nous ajoutons une teinte théologique (réservé à un article ultérieur), intervient le concept de « Dieu » ou au minimum le « concept de Dieu ». Pas forcément sous la forme religieuse ou confessionnelle en théorie. L’histoire des idées philosophiques et celles des idées religieuses montre qu’elles sont organiquement liées. Le passage des unes aux autres est poreux, même s’il est souvent souterrain. C’est vrai aussi des sciences et des techniques, de la culture artistique et naturellement de la littérature qui ne s’embarrasse pas des précautions universitaires.

Bien. Comme lépidosophe dans un univers turbulent, et libre de toute institution, sauf celle de la communauté de ceux qui sont en quête de sens et de vérité, j’écris avec l’irrespect de voler d’un monde à l’autre, sans rupture épistémologique. Bref, indépendamment des consignes des tours de contrôle et des couloirs aériens qui indiquent sur quelles pistes et à quelle altitude philosophique voler. Le papillon se moque des couloirs…

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Parler de marche signifie parler du corps en mouvement.. et donc d’une unité organique et interactive en mouvement. Ce ne sont donc pas l’âme ou l’esprit qui sont en mouvement. Parler de guérison pose la question de la santé : santé physique, nerveuse, mentale, affective, bien sûr ; mais pourquoi pas aussi morale et politique (présence du corps dans un espace social). Comme je l’ai exprimé dans l’article précédent, c’est aussi viser un « idéal », celui d’un corps sain.

Ceux qui me lisent un chouïa savent que je suis réservé, voire je me méfie, des idéaux, tant qu’ils ne sont pas redescendus sur terre. Redescendre sur terre signifie d’une part passer par le crible de la parole (critique, herméneutique, communication en général), d’autre part s’investir, se risquer ou créer dans la durée, dans le temps de l’action et de la passion soumises au travail du réel et de la vie. Pas trop difficile ? Ça va ?

Pour éviter d’être pris au piège des simplismes réducteurs, je précise que les idéaux, comme les mythes, sont utiles, voire nécessaires. Ils tapissent l’arrière-plan de notre esprit et de nombre de nos décisions, à notre su ou notre insu, sur la couche au-dessus de nos présupposés et de nos paradigmes sociaux. Ils doivent être relus comme des visées temporaires ou situées, celles des cols dans l’escalade d’une montagne, celles des ports ou des criques pour reposer le voilier dans une navigation infinie, celles des cristallisations dans des lieux d’agitation fluide. Plus les années passent, plus je me sens proche de la Process Philosophy du mathématicien et philosophe Whitehead, et de celles et ceux qui lui sont apparentés, Teilhard bien sûr, mais aussi Bergson, Jonas, Morin, Jankelevitch et même Hegel… c’est-à-dire de tous ceux qui donnent au temps, au corps, à l’épaisseur de l’histoire et de l’évolution naturelle, à la vie quoi ! une priorité sur l’éternité, l’âme immortelle, les cycles éternels… la mécanique, etc. Oui, oui, je fais un parallèle entre les matérialistes mécanistes et les spiritualistes de l’éternité céleste : ils placent l’éternité de l’immobile et du cyclique, donc celle des idées, avant, voire contre l’inventivité de la vie, la puissance de l’aléatoire et de l’imprévisibilité, la créativité tous azimuts. Libre à chacun de programmer, de se sécuriser, de se reposer par crainte de l’imprévu et du voyage. Mais, comme Ulysse chez la nymphe Calypso ou chez Circé, il court le risque de confondre le confort de l’étape avec le sens de l’odyssée.

Vous voyez, tout bouge chez moi, comme un papillon dans le vent… même s’il sait s’arrêter pour butiner sur des fleurs. S’il arrive des bobos ou des temps de repos pour la fatigue du chemin, c’est pour mieux repartir avec des forces renouvelées et non pour jouir voluptueusement de la paresse. Paresse physique, paresse intellectuelle, ou paresse spirituelle, j’entends.

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L’expérience première de la marche est celle du corps. « Nous sommes un corps », telle est la situation fondamentale, celle que rappellent les penseurs de la phénoménologie contre l’idée cartésienne que ce qui est premier est la pensée (« je pense, donc je suis »). Et non pas : « nous avons un corps » qui est déjà une élaboration mentale. L’affirmation « J’ai un corps » induit deux fausses pistes dualistes : soit le corps est considéré comme un objet auquel s’opposerait ou se poserait un sujet, une âme, un esprit ou tout ce que l’on veut. La seconde piste, moins évidente, est de situer le corps comme un idéal formel : celui du corps parfait, beau, jeune, etc. que certains journaux, certains médias, certaines publicités entretiennent dans notre vaste spectacle marchand… idéal qui n’a rien à voir avec la réalité. Même celle de Leonardo di Caprio ou celle de Miss Univers. Dans ce second cas, l’aspiration des individus devient une tension vers un corps idéalisé, éternel, incorruptible.

Malheureusement diront certains, heureusement pense le philosophie papillon, si « je suis un corps », « je » suis concerné, comme sujet qui agit et subit, par tout ce qui lui arrive : croissance, nourriture, habitat, déplacement, échange d’énergie avec l’environnement, sexualité, fatigue, maladie, vieillissement, handicap, mort, etc. La finitude, quoi ! En fait, pour ne pas tomber dans le piège essentialiste qui consiste à faire du corps soit un objet (et une propriété privée), soit un idéal, le corps que je suis et qui marche doit être pensé sous le double rapport suivant : il est un lieu de présence au monde, un monde en évolution, en marche, présence à l’autre, et même un lieu de communication ; d’autre part, il est le produit d’une histoire et porte en lui la mémoire de ce qui est vécu. Présence et mémoire. Existence dans la durée et non dans l’instantanéité de l’éternité ou dans la projection sur l’objet. Ma petite philosophie personnelle dit qu’il est événement (ce qui arrive) : une part de présence opportune dans un environnement, un espace qui le déborde ; une existence liée au temps qui passe et à la durée ; un aspect fortuit aussi, une contingence… J’aurais pu ne pas exister. Mais j’existe comme corps, et comme la plupart des humains, je peux m’éprouver, voire me penser comme corps.

Le corps en marche ne peut pas avancer plus vite que l’organisme, ses fonctionnalités et ses morphismes ne le permettent, lié à la durée donc, aux aléas des écosystèmes naturels et humains qui l’enveloppent, aux rencontres heureuses ou importunes sur son chemin. À l’exception de Superman et Spiderman qui ont reçu plus que nous.

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Mais pas n’importe quel corps : il s’agit d’un corps vivant. Dans les sciences physiques, sciences des structures de la matière dit l’Université, on parle souvent de corps céleste ou mécanique, corps pour élément ou substance chimique. Il y a aussi le corps social. Vivant signifie d’abord l’unité organique : j’en sais quelque-chose. Lorsque le chirurgien m’a amputé de la jambe droite, c’est bien quelque-chose de moi qu’il a coupé. Ce n’est pas le cas quand j’ôte la prothèse le soir ou pendant la marche, ou quand la prothésiste répare ou remplace une pièce défectueuse. Unité étendue, faut-il aussi préciser : un corps a un intérieur, un extérieur, une frontière avec des échanges. Tout le monde connaît l’expérience du crachat : on demande à une personne d’avaler sa salive, il le fait. On lui demande de cracher, puis d’avaler son crachat… Il ne le fait pas. Intérieur, extérieur, franchissement de frontière. Le rapport entre intérieur et extérieur est important : il pose la question de la limite, de la frontière, et par conséquent de la finitude.

Vivant signifie aussi « autonomie ». Chaque être vivant partage des structures communes avec d’autres êtres vivants, avec son espèce surtout, et il échange des énergies, de l’information, de la nourriture avec son environnement. Mais il a aussi ses propres lois. Autonomie de déplacement, autonomie dans son fonctionnement interne, autonomie d’individualisation, etc. Plus les être vivants progressent dans l’échelle de la complexité, plus leurs capacités d’autonomie se diversifient et s’enrichissent : contrôle des ondes mécaniques et électromagnétiques par les sens, celui des formes par le toucher, celui des structures chimiques par les parfums, celui des sensations et des sentiments, peur, colère, sympathie, sens de l’espèce…

Ce n’est pas ainsi que je me représente la noosphère… Mais la Martinique (familiale) est au centre !

Et quand l’évolution a franchi le seuil de la conscience, puis s’est organisée en Noosphère, les capacités de l’autonomie spirituelle du corps produisent des symphonies, des palais, des œuvres littéraires, des peintures, des films, des épopées diverses… des armes également ! Passons, passons ! Du droit aussi et de l’éthique.

Unité, intérieur et extérieur, autonomie… mais aussi capacité de reproduction. La vie se transmet, non sous la forme continue, mais par celle du renouvellement des individus et, à plus vaste échelle, des espèces. Bon là, je ne vais pas développer… même si au long du Camino de Compostela, j’ai vu bien des couples se constituer.

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La maladie, le handicap, le vieillissement, mais aussi les blessures psychologiques, morales, mentales, altèrent les qualités du corps vivant : l’unité se délite, l’autonomie se perd, la capacité de se reproduire diminue ou disparaît. Toutefois, ai-je expliqué, le corps n’est ni un objet, ni un idéal (du moins avant toute élaboration conceptuelle, puis sociale), mais il est présence et mémoire, présence vivante et histoire vivante, et il est en relation avec tout ce qui l’entoure. La marche a quelque-chose d’exceptionnel : tout l’environnement naturel et humain change tout le temps : les relations s’enrichissent, se diversifient, se développent parfois dans la durée ou se dilatent dans une rencontre éphémère. La marche du corps présente un avantage sur les déplacements en voiture ou en vélo. Les informations partagées avec ce qui nous environne et nous traverse, avec celui ou celle qui nous accompagne, s’adaptent au temps des pas, au silence qui habite la durée, à la capacité des marcheuses et des marcheurs à les intérioriser.

Deux conditions sont nécessaires toutefois au marcheur qui désire intérioriser son expérience : celle de savoir et pouvoir relire ce partage, ces échanges, ces rires et confidences… dans le silence, dans le retour sur soi – sur son corps ; celle de relier ce qui a été vécu, sa mémoire de marche, à plus vaste que soi, c’est-à-dire d’accepter d’être second par rapport au réel, par rapport à la vie. Par rapport à une présence plus vaste que soi. Chose que j’ai profondément éprouvée durant le pèlerinage de Compostelle. Certains penseront que c’est évident, que ce n’est pas si difficile que cela. À discuter. Si on oublie par la conscience et les sens, d’un point de vue positif, cette présence qui nous précède, la fatigue, les ampoules, les tendinites et parfois des altérations plus graves, se chargent de nous le rappeler.

Et pourtant, quelle libération que de se savoir à la fois partie prenante et participant d’une réalité plus vaste que soi. Et même plus : dans chaque événement, rencontre, dans chaque pas effectué, c’est un plus qui est apporté… une petite création. Le monde autour de soi devient sujet, avant de redevenir objet dans un processus plus vaste. Un tout petit saut mental peut même nous autoriser à y voir la Vie elle-même. La Vie, avec un grand V, est plus vaste que notre vie, que notre corps vivant, que la somme et le produit de tous les êtres vivants. En prendre conscience et l’expérimenter par les sens, par le langage, c’est la sortie de soi, un émerveillement, un étonnement, une sorte d’extase… Voilà un axe qui donne du sens. Il unifie l’expérience. Certains diront que ce sens retrouvé de l’étonnement n’est pas propre à la marche : la lecture d’un roman, la vision d’un film, un bon moment de convivialité, le travail (quand il est intéressant), un voyage et même le simple fait d’ouvrir les yeux et les sens, pourraient produire le même effet. Oui, naturellement, mais à travers la marche, il s’agit d’une perception, d’une sensation, d’une impression du corps tout entier. Se savoir en présence d’un monde par le corps, signifie aussi prendre conscience et s’incorporer le soi par rapport au monde autre que soi. Mon corps devient sujet et événement d’un monde plus large que soi. Je me réapproprie mon corps, mon système nerveux, organique, affectif, moral et mental : oui, toutes ces dimensions. Même le mental. Il faudrait tout un autre article pour développer ce point. Au fond, c’est peut-être ceci qui est un des points les plus essentiels que j’ai expérimenté au cours de la marche de Compostelle.

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Bref, à la relecture d’aujourd’hui, la marche de Compostelle m’a permis la réappropriation du corps, de le faire soi, de le rendre sujet de son histoire et de sa mémoire, et de le distinguer du Soi, de la Présence plus vaste que soi… à saisir ma position de réponse à la question d’exister, à me mettre en situation de responsabilité, dans l’action, dans les passivités de croissance et celles de diminution.

Alors bien sûr, il reste la question de la guérison et du soin. Bon, je ne veux pas trop y revenir, j’en ai déjà parlé dans l’article précédent. Le soin est l’accompagnement dans la durée et le bien-être apporté dans la durée… afin de soutenir du mieux possible les altérations de l’organisme, du psychisme, les divisions du moi intérieur, ce qui use le corps vivant. Dans le cadre de la marche, les échanges entre marcheurs, les multiples signaux sensibles, reçus et transmis, dans la nature, l’accueil dans les gîtes, le ressourcement intérieur par la méditation, entretiennent l’énergie nécessaire pour que la vie continue à nous traverser, à nous pousser, à nous tirer. Un système isolé se dégrade, rappelle la thermodynamique : c’est une loi universelle. Cela s’appelle la loi de l’entropie. L’inverse de l’entropie, c’est l’information. Plus il y a de l’information échangée, plus elle structure et qualifie les polarités qui échangent ces informations, plus l’ensemble s’enrichit, se singularise, se vivifie… s’éloigne de la mort entropique, et donc s’unifie.

Et le monde évolue. La Process Philosophy montre que la créativité est le moteur de l’évolution vivante. La Création n’est pas un moment du passé, c’est l’état même du réel. C’est l’être. Création, création ! Et nous voilà dans la théologie, biblique, juive et chrétienne (prochain article).

Récit d'un unijambiste
sur le Chemin de Compostelle
106 jours de marche, à 2 Km/h
et 14 Km/jour sur 1540 Km...

- Difficultés et joies de la marche d'un handicapé physique -

 

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