Soigner et guérir par la marche (1)

Il est possible que prochainement, on me propose d’animer, en deux et peut-être trois lieux différents, une conférence sur la « guérison par la marche ». Écho au fait que je suis handicapé physique, amputé de la jambe droite, atteint d’une ALD, et que j’ai marché plus de 1500 kilomètres sur le Chemin de Santiago de Compostela. Louables et prometteuses intentions à laquelle je répondrai avec enthousiasme, mais qui cependant, doivent être abordées avec prudence. Je propose de réfléchir sur cette proposition selon quatre axes différents qui feront l’objet de quatre articles sur le blog. Le premier axe est celui d’une réflexion personnelle. Puis la réflexion s’orientera sur quelques propos philosophiques (ou simplement phénoménologiques), puis sur un axe théologique (de lépidosophe, naturellement) qui n’est pas (trop, je l’espère) un bavardage confessionnel. Elle se terminera par une méditation politique, suivant en cela l’intuition d’Aristote selon laquelle l’homme est un animal politique -ce qui le distingue de l’ensemble des êtres vivants-.

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Poser la question de « guérir », par la marche ou par d’autres techniques, court le risque d’amputer l’analyse de cette autre dimension qu’est le « soin ».

Par bonheur, mon épouse est infirmière. Elle m’a aidé à mieux distinguer entre guérison et soin, entre guérir et soigner. Ces derniers mois, plusieurs de nos amis et proches sont tombés sous le couperet d’une maladie, grave ou mortelle, d’une diminution physique ou mentale, en plus de ceux qui traînent des blessures profondes depuis des années, voire depuis l’enfance. Même si parler de souffrance, de maladie, de plaies du cœur, du corps, de l’esprit, demande un minimum de précaution, je m’autorise à le faire. Qu’on me pardonne d’avance les maladresses ou les chocs que les propos qui suivent pourraient provoquer, mais je me donne ce droit du fait que maladies graves, handicap, blessures de la vie, et proximité de la mort, je connais de près.

Une intuition parcourt l’ensemble de la réflexion suivante : tout ne se guérit pas, mais tout peut être objet de soin. Tout ne se guérit pas. Simple évidence, puisque nous devons tous mourir un jour. Quand il y a « guérison », elle reste toujours provisoire ou particulière. Lorsque j’entends dans certains milieux religieux, spiritualistes et parfois un brin écolos, et quelque peu balourds, que « Dieu, ou que l’Esprit ou je ne sais quoi de surnaturel, peuvent tout guérir », qu’on me permette un certain scepticisme pour ne pas dire une exaspération. Soyons clair : dès que nous parlons de « spiritualité », mot dont je me méfie, il est important de préciser quels sont les présupposés. Chaque chose en son temps. Guérir dans l’éternité ? Les lignes suivantes ne se situent nullement, du moins dans un premier temps, sur un terrain eschatologique, c’est-à-dire sur celui supposé des derniers temps et de l’éventuel jugement dernier, du Grand Pardon et de la Grande Consolation finale… comme la développe le prophète Isaïe dans ses magnifiques derniers chapitres. « Guérir par la marche » demande en premier lieu une réflexion à échelle humaine, organique, psychologique, sociologique, éthique et politique éventuellement, indépendamment de toute spéculation spirituelle ou religieuse. Toutefois, on remarquera que je place la dimension politique en dernier. On verra pourquoi…

Il y a une étrange complicité souterraine entre ces courants spirituels hâtifs qui proclament la guérison par le surnaturel, et la grande mode des mouvements économiques de pensée positive. Si vous pensez positif, vous irez mieux, vous guérirez de vos maux ! Ok, ok, ça peut marcher et ça marche même assez souvent dans telle ou telle circonstance… Mais est-ce suffisant ? A-t-on vraiment mesuré jusqu’où s’étend la précipitation au spirituel, au mental ou au sentimental positif ?

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Une analogie et expérience personnelle. Je suis amputé de la jambe droite depuis l’âge de 18 ans, en plus d’une ALD (Affection de longue durée). Que ce soit dans la Bible de l’Ancienne Alliance, dans les Évangiles, dans les Actes des Apôtres, dans le Coran, à Médine, à la Mecque, dans les flots des fleuves sacrés de l’Inde ou dans les temples shintoïstes, à Lourdes ou à Fatima, dans les forces énergétiques des arbres et des courants de Gaïa, dans le Panthéon de Zeus ou le Walhalla de Wotan, personne n’a vu une jambe repousser par miracle. À la limite, les progrès des sciences conduiront sûrement à des greffes probantes… Elles, au moins, sont crédibles. Je dispense les mauvais consolateurs et les prêcheurs racoleurs d’un commentaire du style : « ah, mais spirituellement, nous pouvez le dépasser » ! Oui oui, très bien, merci. Ce n’est pas l’objet. Je parle d’un fait concret. Ma jambe est morte, brûlée dans un incinérateur ou gardée dans un bocal -je n’en sais rien-, un point c’est tout. C’est un fait. Et une analogie, ai-je écrit.

Ce qui est vrai d’un handicap physique voyant l’est également de blessures psychologiques, morales, mentales ou intellectuelles. Cette réalité-là doit aussi être intégrée. Elle peut même être élargie à des échelles sociales, collectives et écosystémiques. Certaines communautés, illusionnées par de fausses espérances, sont irréversiblement mourantes, des empires et des cultures, certains écosystèmes sont détruits à jamais. Acceptons ce fait qu’ils ne sont pas guérissables. Comme une jambe qui ne repousse pas. Même Dieu ne les guérira pas. À notre échelle, j’entends. Cela est un des grands mensonges… qu’entretiennent aussi des théologiens. J’ai le souvenir de théologiens prétentieux, sans expérience, animant des séminaires ou prêchant des sermons qui ambitionnent de guérir des souffrances physiques, des maladies graves ou même des blessures sociales et professionnelles par une démarche spirituelle. Certaines souffrances, peut-être, le sont. Toutes ? Sûrement pas. Sur le Camino de Compostelle, j’ai croisé des personnes dont les atteintes professionnelles ou affectives sont si profondes que je sais qu’elles ne guériront pas. Ces personnes ont été amputées d’une partie de leur dignité sociale et de leur sensibilité.

Autre anecdote : pendant quelque temps, je ne suis occupé de travailleurs handicapés dans les entreprises, puis de réfugiés arrivant d’Afrique et du Proche Orient. J’ai le souvenir d’une cadre supérieure dans l’administration, extrêmement dépressive, qui courait après tous les marchands de guérison facile, qu’ils soient psy, spirituels, monasticobouddhisants, biomachins, consultantrucs, qui le persuadaient qu’avec leur dernière méthode ultra rapide made in USA, in Australia ou in India, elle allait guérir. Moyennant quoi, tous les matins, avant de pratiquer ses beaux exercices de « pensée positive » et « d’auto-guérison », elle se réveillait, me disait-elle, avec des pensées noires d’auto-destruction et de suicide. Ma psy de l’époque (parce qu’il m’arrive de fréquenter des psys) m’a expliqué qu’en réalité, par ces techniques, elle ne faisait que repousser un peu plus loin dans l’inconscient la source de sa souffrance. En effet, cette cadre était atteinte d’une blessure affective extrêmement profonde, qu’elle m’a confiée et que j’ai comprise être inguérissable. Comme une jambe psychologique amputée. Elle ne repoussera pas. Elle ne guérira pas.

Tous, nous traînons des brisures et blessures abyssales, physiques et organiques bien sûr, mais aussi affectives, mentales, morales et parfois même professionnelles et sociales, que l’on ne peut guérir… Même par des démarches spirituelles, magiques ou prétendûment scientifiques et psychologiques. Même par des beaux gestes sacramentaux.

J’ajoute un point qui déplaira. Vouloir la guérison à tout prix ou à tous les prix relève d’un désir égocentrique et irréaliste. J’insiste sur le « à tout prix ». Vouloir la guérison est souhaitable et impératif dans nombre de situations, ne nous méprenons pas sur ce que je désire expliquer. La grande force de l’humanité est de chercher, depuis la nuit des temps, à guérir les maux des femmes et des hommes meurtris. C’est une spécificité humaine, ai-je lu dans un article récent, de vouloir guérir même les plus faibles et les plus déshumanisés du genre humain. On ne retrouve pas ce vouloir chez les animaux, même supérieurs (singes ou dauphins) pour lesquels tout reste d’abord question de survie de l’espèce -à vérifier scientifiquement toutefois-. La volonté de soulager les maux est à l’origine des multiples luttes gagnées et recherches abouties : maladies vaincues, progrès de l’hygiène, de la chirurgie, de la radiographie, de l’appareillage, etc. dans le domaine organique ; développement des sciences psychologiques et de multiples techniques d’amélioration de maladies mentales ;

Oui oui, même la Chimie peut guérir…

mais encore, progrès du droit et de la justice sociale, apparition d’institutions locales, puis internationales et mondiales, affinement de la réflexion éthique, recherches scientifiques qui développent les capacités de l’esprit, éducation, arts et musique… tout cela permet de guérir bien des maux humains. Et tant mieux. Je m’en émerveille à chaque instant.

Cependant je reviens sur ce point : vouloir la guérison « à tout prix » peut dériver à la fois vers un égocentrisme et de plus, vers des ambitions irréalistes. À chaque échelle. Je veux être « bien » dans mon corps, dans mes sentiments, dans mon âme ; ma communauté de vie et de choix veut être « bien », meilleure ; ma nation veut être « bien ». Ok, c’est naturel et ces aspirations sont un formidable levier pour l’action. Mais jusqu’où ? Guérir sans la conscience de notre condition ? Par idéal ? Quand l’idéologie et l’illusion commencent-elles ? Apparaît ici une possible dérive ou un repli inconscient : je crois être la source de ma propre existence et je crois être acteur de ma propre guérison ou de celle des autres. Cette dérive se décline aussi dans les communautés, les entreprises, les nations et les empires même. Je crois être éternel et immortel. Or, cette ambition est contraire à la vie, puisque la vie se développe, se nourrit et se diversifie dans la mesure où il y a des morts.

Je ne préviens pas de cette possible dérive par moralisme, mais pas simple conscience du réel. Nous sommes mortels. Nous sommes finis. Ce n’est pas de la morale, c’est un fait. Hegel a bien remarqué que se croire le maître de sa propre existence conduit à la rigidité, à la mort. Non la mort organique, nécessaire pour les écosystèmes, mais la mort de l’Esprit. Même chose de toute illusion magique selon laquelle un maître, un démiurge ou un Dieu vont tout guérir. Le mot important est « magique ». J’y reviendrai dans la méditation théologique. En me situant au centre absolu de perspective, je perds la réalité, je perds mon corps.

Une seconde dérive et un danger s’en suivent quand je désire imposer mon « bien » aux autres. « Rien n’est pire que d’imposer le bien », écrit le philosophe russe Berdiaev.

Nicolas Berdiaev, qui fut une de mes premières découvertes philosophiques

D’une part, est-il si sûr que chacun sache ce qu’est le bien ? Amartya Sen, économiste indien et Prix Nobel d’Économie fait remarquer qu’il est plus facile de se représenter le mal (et donc de lutter contre lui) que de se représenter le bien. D’autre part, l’objet, le destinataire de ce « bien », de cette guérison forcée ou non, se trouve aliéné de sa propre recherche du bien, de son propre pèlerinage, de sa propre marche, de sa liberté de réponse. En raison du bien forcé, il ne peut s’approprier son expérience de l’éventuelle guérison. À la limite, une dictature du mal réveille les consciences et induit des luttes possibles. Mais que peut-on faire quand une représentation du bien impose son écrasante lumière ? N’était-ce pas le projet des inquisiteurs, puis de tous ces bienfaiteurs du Peuple qui ont créé les totalitarismes ? A fortiori quand il s’agit de Dieu… ou de sa propre figuration divine !

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En revanche, si tout n’est pas guérissable, tout ou presque tout peut être objet de soin. La guérison est un but, le soin est une présence. Là, nous quittons le terrain de l’objectif à atteindre, pour celui de l’accompagnement. La parenté avec une marche, comme celle vers Santiago de Compostela ou bien d’autres, est sensible. Je vais y revenir.

Pardonnez-moi, si jusque là, j’ai donné l’impression d’être loin de la marche et du thème initial. Mais l’expérience vécue sur le Camino de Compostelle peut aider à alimenter la réflexion. Une autre grande expérience qui a déclenché celle de Compostelle est une marche de plusieurs jours dans le désert du Maroc. Je voudrais mentionner deux expériences fortes sur le Camino. La première est un déplacement intérieur sur le long terme. La seconde est une histoire que m’a raconté un hôte. Plusieurs marcheurs ou personnes qui ont assisté à mon aventure du Chemin m’ont dit qu’il fallait beaucoup de volonté pour accomplir un tel exploit. Or je suis quelqu’un de lâche, de peureux et qui manque singulièrement de volonté. La maladie d’une part, les humiliations sociales et professionnelles d’autre part, sans omettre peut-être quelque génétique et quelque caractère craintif et solitaire, expliquent ce manque de volonté. Cependant je me suis aperçu plusieurs fois, au bout de quelques jours après une reprise, une huitaine de jours environ, que la confiance apparaît avec le « lâcher-prise ». Confiance aux événements, confiance dans les rencontres, confiance dans la vie, confiance dans la prière. Confiance en soi, par la même occasion… une confiance en soi fondée sur une perception plus fine de la réalité et non sur ses propres forces. La marche devient plus vivable… Je ne dis pas forcément plus facile. Elle s’humanise et se vivifie.

Je n’ai jamais demandé de guérir, ni de découvrir la pierre philosophale qui allait permettre de guérir tous les maux de l’humanité et de la biosphère. Lors d’un arrêt dans un gîte à peu près à mi-chemin, la responsable de l’hébergement m’a demandé devant témoins ce que j’avais découvert sur le Camino. J’ai répondu : « rien ». Avec le recul, j’ai même plutôt le sentiment d’avoir perdu, d’avoir lâché bien des évidences et des illusions. J’ai donné ce que j’avais, et même ce que j’étais, à une présence à la fois plus vaste que soi et obscure, dans l’espace, dans le temps, dans l’énergie du monde. Il y a quelque chose dans la marche qui ressemble à une « offrande » de soi-même, sans savoir vers quoi, comment, vers qui, vers où… Désolé si ce vocabulaire un peu séraphique dérange le lecteur.

Oh, bien sûr, donner de soi signifie qu’on a quelque-chose à donner. Je ne suis pas très à l’aise avec un certain discours spiritualo-mielleux qui consiste à dire que dans la vie spirituelle, le don de soi est la seule vertu. J’exprime ici ce qu’un marcheur handicapé et, à l’époque, proche de la soixantaine, peut offrir. Le moteur de l’existence n’est pas, soit, à un bout de la chaîne, dans un hyper-volontarisme pour accomplir de brillantes œuvres, soit, à l’autre bout, dans un abandon pseudo-spirituel de soi. Tout dépend du point où se situe le curseur et où en est notre situation existentielle. Il y a un temps où la volonté de bâtir, de guérir, d’œuvrer pour plus de santé, plus de justice, plus de science, plus de bien-être est nécessaire… Il y a un temps où cette même volonté doit lâcher-prise pour ouvrir le flot de la confiance. Certains ont une très grande volonté, savent s’auto-contrôler, dirigent des hommes, et bâtissent des empires. D’autres sont cassés par la vie dès le départ et sont contraints à « diviniser leur passivités », leurs diminutions, comme l’écrit Teilhard. Entre ces deux, l’éventail est large et varié. À titre personnel, l’expérience du Chemin de Santiago m’a plutôt fait basculé vers la confiance à plus vaste que soi et vers plus de conscience du réel.

La seconde anecdote est la rencontre et un long partage avec V, responsable d’un gîte, un de ces monuments du Camino, quelque-part dans le Gers. Ancien haut-dirigeant de la Croix-Rouge internationale, brisé lui aussi par la vie et par des conflits mortels de pouvoir, il me raconte l’histoire suivante qui l’amuse beaucoup : alors qu’il était sur le terrain, quelque part dans un pays d’Afrique en guerre, de petites infirmières suissesses de la Croix Rouge se sont plaintes que les patients que leur envoyait un chef de guerre ne les remerciaient jamais de leurs soins. V est alors parti à la recherche de ce chef de guerre qu’il a fini par débusquer au bout de plusieurs jours de recherche, après moultes aventures, barrages, déplacements infréquentables, caches, fouilles, etc. Il relate au guerrier les complaintes des infirmières. Le chef de guerre lui répond : « ne serait-ce pas plutôt à vos infirmières de remercier les malades et blessés ? » Bien sûr, je veux faire le bien… Oh, que c’est chouette ! Mais est-ce que je ne cherche pas plutôt ma petite satisfaction d’avoir bien agi pour guérir les pauvres petits africains malades et persécutés ! Égo-centrisme inconscient. Faut-il commenter ? Paille et poutre. N’oublions pas non plus, à une échelle plus vaste, les raisons politiques et économiques qui conduisent à ces foyers de guerre… dont la responsabilité occidentale (et suissesse) n’est pas sans tâche. Mais pardon, ce n’est pas le sujet. Vouloir faire le bien et guérir les maux, c’est bien. Mais le mieux est de reconnaître la mutualité : chacun se rend service. Les infirmières apportent des soins. Les patients donnent un sens à l’activité des infirmières. Réciprocité. Mon épouse me raconte que, très souvent, elle remercie les personnes âgées qu’elle soigne. Et elle est très appréciée à la fois de ses patients et de ses collègues.

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Vous me pardonnerez de paraître aussi systématique. Mais il faut bien formaliser quelques distinctions pour conceptualiser les idées, avant de les habiller du réel… qui est toujours plus complexe et plus vivant.

Parlons du « soigner ». J’ai donné l’impression d’opposer la guérison et le soin, le « guérir » et le « soigner », pour redonner la priorité au soin. La guérison est une solution heureuse et, plus souvent qu’on ne le croit, fortuite du soin. La guérison fixe un but. Le soin propose un accompagnement. Un de mes proches, consultant en entreprise, spécialiste d’intelligence collective et accompagnateur de marcheurs dans le désert, explique qu’il faut distinguer la destination et la direction… direction qui est parfois très floue et à inventer à chaque instant. Dans le cas de la marche dans le désert, la direction était en plus confiée aux berbères qui, eux, avaient balisé le chemin des marcheurs. Belle image. Avoir un but, et surtout une destination trop précise, conduit à oublier le chemin immédiat, le sol sous les pieds, les compagnons de route, les moyens et l’épaisseur du temps pour éventuellement atteindre ce but. Avec l’impatience et parfois la violence générée par ce « vouloir atteindre ce but ». Je préfère le redire : ici, je parle de soin et de guérison, pas d’objectif technologique ou politique, ni d’activité ludique et sportive.

La marche est un soin. On l’aura compris, il s’agit du soin apporté à soi-même. Elle dévoile la présence du corps, du temps, de la durée, du vivant, des sens et des émotions… face aux virtuelles précipitations des images, des idées, des stratégies, des spéculations, des scénarios… Je marche, je sais globalement vers où je me dirige, parfois même je ne le sais pas. Je ne sais même pas quand j’arriverai à destination, même pas si j’arriverai à destination, même pas s’il est nécessaire que j’arrive à destination. Je ne vais pas plus vite que ce mon organisme, ce que mon énergie, ce que mes capacités, ce que ma fatigue, ce que je mange, ce que je bois, ce que je respire, ne le permettent. Et en ce qui me concerne, ce que ma prothèse de jambe permet. Je suis à l’écoute, à l’écoute des sensations corporelles, des plaisirs ou des douleurs, à l’écoute de l’environnement, des montagnes, des forêts, des chemins caillouteux, des montées et des descentes, des insectes, du vent, de la lumière et de la pluie, de la marcheuse ou du marcheur d’un instant, du silence… et de l’Esprit caché derrière les apparences, pour ceux qui prennent le temps de méditer, qu’ils soient croyants ou non. Personnellement, la Bible, la prière des psaumes et la musique sont ma subsistance. Pour d’autres, ce sera un auteur, un livre sacré ou philosophique, des poèmes ou des récits. On peut prier sans être croyant -mais c’est un autre sujet. Ne rien attendre et recevoir ce qui arrive, ceux et celles qui arrivent, ceux que l’on croise et que l’on perd. Mais qui sait si ce soin orienté vers soi-même ne se diffuse pas autour de soi, qu’on en soit conscient ou non ?

On redevient un vivant par le soin, par l’accompagnement de soi s’il s’agit de soin à soi-même, par l’accompagnement de l’ami ou du soignant, s’il s’agit de soin avec d’autres. Redevenir un vivant. Oh, ce n’est pas simple, loin de là… et quand on souffre, on n’a pas forcément l’âme à spéculer sur le soin, sur l’accompagnement, sur la vie, sur la mort, sur le mal… Mais c’est en ce point-là qu’apparaît le récit et l’expérience « religieuse » au sens étymologique du terme, indépendamment des institutions, des rites, des confessions de foi et des sottises spirituelles qu’on entend sur la « rédemption par la souffrance » ! Étymologie ? Religion signifie « relire » ce qui est vécu, « relier » et être relié, être en alliance, être en relation. Ce qui est central, ce n’est pas moi avec ma perfection morale, avec ma santé, avec ma guérison. Ce qui est central, c’est la relation et la relecture permanente et créative, vivante en tout cas, entre nous. Entre soi et soi-même, entre toi et moi…

À partir de là, je propose d’entrer dans une glose philosophique et théologique. Retrouver le corps et la vie, à travers le temps et le récit. Bon, naturellement, il s’agit d’une méditation de lépidosophe, de philosophe papillon. Mais le papillon, ai-je maintes fois écrit, est le produit d’une métamorphose et son existence éphémère l’oblige à avoir conscience de sa finitude et de sa place dans l’écosystème.

Suite (méditation philosophique)

Récit d'un unijambiste
sur le Chemin de Compostelle
106 jours de marche, à 2 Km/h
et 14 Km/jour sur 1540 Km...

- Difficultés et joies de la marche d'un handicapé physique -

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2 réponses à Soigner et guérir par la marche (1)

  1. blanc girardet lucette dit :

    bonjour Nico, j’ai bien lu ce que tu as écrit et je suis d’accord sur beaucoup de points.
    c’est tout ce que je veux te dire!!

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