Mémoire, Mahler et cerveau droit

Il existe à Voreppe, au cœur des rues piétonnes, un lieu calme et abrité où je me retire souvent de longues heures. Quelques frottements de feuilles mortes sur le pavé, des voix de passants qui approchent, puis s’éloignent, le sifflement doux et irrévérencieux du vent à travers les interstices des portes, sont les seuls bruits qu’on entend. J’aime y goûter le silence du corps et des sens, expérience où nul projet, nulle mesure, nul bavardage intérieur, ne vient perturber le présent. Repli sur soi nécessaire de temps en temps.

Depuis plusieurs mois, peut-être plus, la mémoire et l’imagination me font défaut… avec les excès qui l’accompagnent (quand il y a défaut quelque part, il y a toujours excès d’un autre) : idées qui tournent en rond à la recherche de mots, efforts mentaux et somatiques pour ranimer les souvenirs et les figures passées ou virtuelles. Un jour mon père m’a confié : « avec tous les poisons que le corps médical t’a instillés quand tu étais malade (27 ans de médicaments parfois violents), il est certain que bien des neurones ont été grillés dans ton cerveau ». Oh, je ne doute pas de la remarque pertinente de mon père, au vu du nombre d’absences, de trous noirs ou blancs, de vides, que je peux connaître çà et là, que ce soit dans la solitude ou au milieu d’amis, de collègues ou de passants. De telles absences représentent un handicap dans le travail et la vie sociale. Mais mes enfants s’en amusent plutôt et on en rit ensemble. Et informatique et internet aident bien à combler nos lacunes et nos zéphyrs amnésiques. Comme quoi bien des situations sont à apprécier en fonction du promontoire où on est assis.

Aujourd’hui je tente une expérience : me rendre dans mon petit nid secret du cœur de Voreppe, avec un lecteur mp3 et des écouteurs. Au programme, la Septième Symphonie de Gustav Mahler. Je ne répéterai jamais assez combien Mahler est mon musicien préféré, quoique accompagné de deux ou trois autres qui le suivent de près. Mahler est un cas particulier parmi ceux que j’aime : il a composé une musique que j’aurais été incapable d’imaginer. Quand j’écoute Martinu, Janacek, Szymanowski ou Dutilleux par exemple, souvent je pense que si j’avais été compositeur, ma musique aurait eu une parenté avec ces musiciens. Avec Mahler, pas du tout. À chaque écoute, je me demande : « comment a-t-il fait ? Où trouve-t-il ses intuitions, ses ondulations et ses constructions musicales ? » La musique de Mahler est une musique absolue, au sens où s’écrit ma philosophie de papillon et d’abeille et au sens de la philosophie absolue de Hegel. Non une musique pour soi, mais une musique pour plus vaste que soi, à la fois objective et subjective, sensuelle et religieuse, politique et intime, pastorale et technique. J’aurais l’occasion de reparler et encore reparler de Mahler.

Après quelques minutes de silence et de lecture, j’enveloppe les oreilles sous les écouteurs et la musique envahit l’espace.

Mémoire ? À ma grande surprise, tandis que les cordes croisent et répondent aux vents et aux cymbales , ma mémoire se réveille et m’emporte. Oh, pas une mémoire d’événements, de visages ou de mots, mémoire de cerveau gauche, mais une mémoire d’atmosphère. C’est très difficile à expliquer. Je suis saisi, entraîné dans des paysages multicolores et accompagné d’un halo irradiant, non comme marcheur rationnel au sein d’un monde extérieur à soi, mais comme participant aérien d’une réalité fluide et habitée. Je comprends le papillon (et l’abeille) : il vole de fleurs en fleurs en se laissant emporter par les mouvements de l’air. Ainsi les souvenirs affluent, au sens fluvial du terme, et les espaces de la mémoire se multiplient. Me voici dans la campagne, au milieu de collines caressées par des forêts et des tapis de fleurs… Il faut dire que la musique et les bouffées pastorales du compositeur viennois y aident bien. Puis je suis conduit sur des hauteurs où la musique dialogue avec le silence et le ciel (surtout dans le quatrième mouvement de la Symphonie). Et me voici soudain entraîné au cœur d’une ville. Le cinquième mouvement de la symphonie m’y conduit. J’entre en voiture dans une grande cité, puis excédé par l’agitation et le tumulte, je tourne dans une petite rue silencieuse et je stationne. Puis je sors à pas feutrés et pénètre dans la vraie vie urbaine. Celle des myriades de flux, de sons et de teintes animées qu’on ne voit jamais en voiture, en bus ou même en vélo. Là des vêtements se balancent sur un fil, ici des rires jaillissent d’une fenêtre. Quelques éclats de voix surgissent et s’étendent d’une terrasse de bar. Des martinets sifflent en rasant les murs. Sur une place, grouillent mille passants aux visages, aux coloris et aux démarches infiniment variées.

J’ignore si Mahler a voulu cela. Quelle importance : la symphonie ne lui appartient plus. Il l’a donnée au monde, à l’esprit, au cœur, à l’histoire, aux hommes et à la noosphère. En revanche, la mémoire globale de mon cerveau droit est intensivement réveillée. Mémoire et imagination. Car les paysages, rues et places traversées, les sentiers, pavés ou bitumes piétinés, les coloris ou les parfums ressentis, appartiennent tous à des lieux que j’ai fréquentés. Il m’a semblé me promener dans les rues d’Aix-en-Provence, de Nantes ou de Barcelone, ou d’une composition impressionniste de multiples cités. Quant aux monts, vaux et forêts, elles me rappelaient des paysages du Massif Central ou de Suisse normande, ou même d’ici. Une mystérieuse liaison s’est établie avec un rêve magnifique que je fais souvent la nuit : celui d’un pays de montagnes moyennes et d’une grande vallée où j’habite en famille, en déménageant d’une habitation à l’autre. Je laisse aux psys le soin d’interpréter ce rêve récurrent. La mémoire imaginative tisse les expériences et les sensations ; c’est peut-être cela aussi la liberté de l’esprit, par delà toutes les fixations et formulations de l’entendement, par-delà les mots.

J’avais prévenu que c’était difficile à expliquer !

*

Hier, nous avons terminé la journée, mon épouse et moi, par une soirée barbecue au milieu de personnes très âgées, parfois démentes, atteintes de la Maladie d’Alzheimer ou autres pathologies de la mémoire et de l’imagination. Complément de l’après-midi secrète en compagnie de Mahler. La dégradation complète de la mémoire et des capacités de la parole m’arrivera en son temps. Peut-être plus vite que prévu, en raison des antécédents dont mon père me rappelait l’existence. Bien sûr, ce sera une souffrance et une diminution. Mais en dévisageant discrètement les traits des personnes âgées, tandis qu’un chanteur fredonnait les chansons de leur époque (Adamo, Hugues Aufray, Jean Ferrat, Claude François…), je pensais que les soignants et analystes scientifiques n’ont sans doute pas ou très peu accès à la mémoire du cerveau droit, celui de l’atmosphère enveloppante et des ambiances hantées ou habitées de souvenirs ineffables et ensoleillés.

Petite conclusion sentencieuse, mais réfléchie à l’horizon d’une philosophie de lépidoptère batifolant. L’Occident (au sens intellectuel, et non géographique, du terme) est malade de l’excès de ses présupposés analytiques et techniques (1). La perte de mémoire est considérée comme une perte de soi, ce qu’elle est certainement. La fuite du langage et la décomposition des structures idéales et des concepts également. Mais il s’agit d’une mémoire de cerveau gauche et d’une imagination préoccupée qui cherche sans cesse à objectiver ses formes et ses figures, au lieu de les habiter et de les vivre. Nous sommes liés à l’ensemble de la noosphère et de l’univers -et par-delà sans doute à la poésie de l’être-. Chaque instant vécu s’enregistre mystérieusement dans une vie qui nous dépasse et qui enrichit l’Esprit du réel : pas seulement celui de la subjectivité individuelle, de la conscience, de l’entendement et de l’histoire, mais encore celui de la nature, de la vie et celui qui émane de la source de l’existence et qui se développe par delà soi. Retrouverons-nous un jour sous une autre forme, par delà notre finitude, notre diminution individuelle irréversible et notre mort, la mémoire offerte à l’être ? Chenille et papillon ? Je n’en sais rien : parfois, cette dernière figure fait très individualiste. Traversées de toutes les expériences de l’esprit, de l’Esprit, au cœur des lieux les plus contraires et les plus intensifs ? Oui, certainement. Plus les années passent, plus cette vision s’illumine dans mon regard et s’inscrit musicalement dans mes fibres.

J’ajouterai donc deux dernières dualités à la musique de Mahler : musique à la fois technique et métaphysique, gauche et droite. Vous m’autorisez ?

(1) C’est exagéré naturellement. Ce qui est chassé par la porte revient par la fenêtre : ainsi l’Empire de l’objectivité technique (pour utiliser une expression d’Isabelle Stengers) se croise sans cesse avec l’Empire de la subjectivité esthétique et sensuelle, à l’insu de son plein gré !

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