Qu’est-ce qu’un lépidosophe ? (4)

CONTENU : butinages.

Qu’est-ce qu’un lépidosophe (3) ?

Un lépidosophe, comme son maître et conseiller papillon, vole où il veut, butine quand il veut et comme il veut… ou comme il le peut. Mais comme tout insecte ailé fragile, il est soumis aux aléas de l’environnement, à l’atmosphère humide ou sèche, aux prédateurs et aux vents. Souvent des zéphyrs et des brises légères, parfois des bourrasques et des orages. La vie du papillon, philosophe ou non, est brève et frêle aux regard de toutes les échelles d’espace, de temps, d’histoires et d’écosystèmes. La probabilité de la tempête est faible. Cela peut arriver : il est alors entraîné dans des turbulences et, à la différence des insectes qui savent se regrouper et s’abriter, il est balayé comme un fêtu de paille. Cela n’a pas été le cas du lépidosophe qui écrit ces lignes. Il n’a pas connu d’ouragans, sinon quelques courants d’air, à l’exception du temps où, encore chenille, il a failli mourir de maladie. Des ailes et des pattes, il en reste encore pour voltiger.

Oui, au fait, que s’est-il passé entre 1971 et 1988 sur la Planète Terre et dans notre petite France (qui représente moins de 1% de la population mondiale, rappelons-le) ? En France, pas grand chose dans mon souvenir, au sens d’absence de tempêtes : agitations gauchistes post-soixante-huitardes dans les facs, ancrage du féminisme dans les lois et de plus en plus dans les faits, élection de François Mitterrand en 1981, luttes sociales diverses. Quand j’écris « pas grand chose », je parle des événements politiques, sociaux et culturels qui m’auraient touché directement. Le plus important, en ce qui me concerne, est la loi de Giscard d’Estaing de 1975 en faveur des handicapés qui m’a donné une certaine autonomie économique. Sinon, j’ai participé à quelques manifs étudiantes (en fac) et sociales (Solidarnosc par exemple). Entre 1971 et 1975, j’étais trop malade et ego-centré pour pouvoir être touché par l’agitation du monde. Deux exemples : les attentats lors des JO de Munich en 1972, le choc pétrolier ou les premiers films blockbuster (Le Parrain, les Dents de la Mer, etc.), je n’ai jamais été au courant. Il me semble qu’ensuite, le plus significatif des mouvements de fond que j’ai vu surgir et que j’ai pris au sérieux, a été l’explosion des médias : multiplication des chaînes de télévision, libération des radios, minitel plus tard… Dans les années 83-84, sont apparus les premiers ordinateurs personnels et j’ai le souvenir d’un vendeur d’Apple Two, dans ces années-là, à Lille, m’affirmant que ce genre de gadget n’avait pas grand avenir et était réservé à quelques professionnels. Or j’ai très vite été équipé, puis informé,.. très vite aussi dépassé tantôt par la droite (les technocrates), tantôt par la gauche (les étudiants), ce qui a motivé le désir de m’accrocher. Quand en 1996, est apparu internet, j’ai été un des premiers à créer un site et à apparaître sur les moteurs de recherche qui ne s’appelaient pas encore Google.

Tchernobyl 1986

Et les événements mondiaux, donc ? J’ai évoqué les événements du Moyen Orient, la fin du pétrole bon marché et le soulèvement polonais, prélude à la future fin de la Guerre Froide, mais j’ignore si nos jeunes se rendraient compte qu’à l’époque, l’horizon médiatique restait globalement très franco-français et un chouïa européen. Les États-Unis étaient loin d’être aussi envahissants, le monde de l’Est et l’Union Soviétique apparaissaient comme des sortes de grosses boules lointaines, sombres et froides, et ne parlons pas des mondes sud-américains, hispaniques, arabes, africains et extrême-orientaux. La Guerre Froide était encore active et depuis l’enfance, j’avais vécu dans cette inquiétante et angoissante schizophrénie mondiale. Si je ferme les yeux, il me semble que les événements mondiaux qui m’ont le plus marqué sont la Guerre des Malouines (sur laquelle je m’étais informé, lors d’une explication auprès de parents plus jeunes) et l’Accident nucléaire de Tchernobyl, parce qu’un de mes proches qui travaillait dans une centrale en Belgique possédait un document privé qui donnait des informations différentes des officielles. Cela dit, les deux années à Fribourg entre 1978 et 1980, la fréquentation des jésuites, des voyages au Canada et en Afrique de l’Ouest dans les années 80 ont ancré en moi cette conscience mondiale à laquelle Teilhard de Chardin m’avait sensibilisé. N’allons pas croire que l’histoire du Monde m’a laissé indifférent et que je n’avais pas de conscience politique à l’époque, bien au contraire. J’ai rompu avec les idées dominantes de mon milieu familial et mes amis. Mais physiquement, je n’étais pas touché, à la différence par exemple des rapatriés d’Afrique du Nord ou des immigrés d’Asie du Sud-Est que j’ai croisés çà et là.
Certains de mes proches ont été pris au piège, par exemple par la Guerre entre grecs et turcs à propos de Chypre, ou le coup d’État du Capitaine Sankara au Burkina Faso (Haute-Volta à l’époque) -assassiné quelques années plus tard, après avoir voulu créer une nation plus juste-. De plus, notre père ayant été officier dans l’Armée de l’Air, il était difficile d’être indifférent aux agitations de la Planète. Mais nous n’avons jamais été menacés, il faut le rappeler. La France est, territorialement parlant j’entends, une nation tranquille à l’échelle de l’Histoire et de la Planète. Le papillon est donc resté à butiner dans des risées calmes.

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Donc en 1988, la chrysalide a continué à se métamorphoser, puis elle s’est échappée. Sans doute, de nombreuses dépouilles sont restées collées. Puisqu’il était compliqué de s’établir dans l’espace intellectuel des universités et des écoles supérieures, cathos ou laïques, je suis parti vers le monde des entreprises. Oh, pas n’importe comment ! Sous l’angle de la formation et à l’occasion, du conseil. J’avais déjà travaillé à l’Aérospatiale en 77-78, premier plongeon dans la haute technologie. Les formations données dans des écoles d’ingénieurs, et indirectement la situation de vacataire CNRS, ont permis d’entrevoir et de goûter l’interface entre les intellectuels et les entreprises. Là maintenant, comme consultant, en indépendant d’abord, en contrat salarié (un peu bancal, comme d’habitude) ensuite. j’ai pu travailler dans des grandes entreprises, Merlin-Gérin devenue Schneider Electric, Elf Atochem devenue Arkhema Chemistry, Péchiney, EDF, la SNCF, etc. et dans plusieurs PME. Les plus longs contrats ont dépassé plusieurs années. Avec le recul, ce fut un temps difficile, mais enthousiasmant, les soucis ne venant pas des entreprises, mais plutôt des sociétés qui m’ont fait travailler.

Ce fut l’époque où les financiers ont commencé à prendre le pouvoir dans le monde industriel.

Et le lépidosophe là-dedans ? Les doutes s’étaient déjà fortement insinués dans ma caboche de philosophe chrysalide, doute méthodologique et métaphysique naturellement (je reste de culture scientifique), doute existentiel, celui qui interpelle les certitudes faciles qui ont été inscrites depuis l’enfance, les études et l’influence sociale. À la différence de Descartes qui doutait en se réchauffant auprès de son poêle ou de Jean-de-la-Croix méditant dans son Carmel la nuit des sens et de l’esprit, ce sont les simples confrontations avec la modernité (boulot) et avec la vie quotidienne (famille, enfants) qui ont nourri le doute. Petite parenthèse : la nuit des sens est la perte de plaisir sensible dans la quête de vérité, et la nuit de l’esprit est la perturbation, via des troubles de mémoire, de l’intellect et de la volonté (et par grâce spéciale, estime le grand espagnol), des certitudes théologales. Le doute est à la fois une source d’anxiété, un défi à soi-même et une dynamique. Il creuse le désir de chercher. La vie humaine, la vraie j’entends, celle qui revendique le droit à plus d’existence, plus de vérité et plus de conscience de soi, ne s’alimente que si elle est en interaction (voire l’inter-passion, pardon pour le néologisme) avec l’altérité, avec ce qui n’est pas soi. Le réel est une dynamique et non une statique ou une cinématique (qui n’est jamais qu’un équilibre apparent d’actions de forces et de puissances). Le confort n’est utile que pour relire le trajet parcouru, et il est nuisible s’il se réfugie dans des idées qu’on croit vraies. Whitehead m’a fait découvrir que le monde des idées n’est jamais qu’un ensemble d’objets éternels perdus dans l’espace des possibilités et des virtualités… Et qui dit éternel, dit disparition de l’espace, disparition du dynamisme du temps créateur et donc absence de réel. Son efficience est dans le service de la parole, du combat et de la fécondation de la vie.

Le contact avec le monde des entreprises a levé beaucoup de peurs et de chimères, dues aux fausses images transmises à la fois par les médias, par l’Éducation Nationale, par les intellectuels et les philosophes d’université, par le monde religieux. Pour anecdote, dix ans auparavant, alors que j’allais entrer à l’Aérospatiale, une très sainte religieuse (que j’aimais beaucoup) m’avait regardé dans les yeux avec inquiétude et expliqué : « vous allez entrer dans un monde athée. Soyez prudent ! » En gros, méfiez-vous. Ce genre de suspicion m’a immunisé contre les a priori, et stimulé dans ma quête d’expériences variées, de butinages. Plusieurs proches de la famille étaient ingénieurs ou chercheurs. La remarque de la religieuse ne risquait pas de menacer ma vision. Mais elle était significative de ces mondes qui s’ignorent.

Parmi les présupposés qui ont explosé, il y a celui de la condition ouvrière. Les ouvriers des grandes entreprises où je suis intervenu n’avaient pas grand chose à voir avec le prolétariat décrit par les marxistes ou les socialistes romantiques post Zola ou Hugo. Dans l’ensemble, ils étaient mieux payés que moi, avaient de solides contrats de travail et étaient bien protégés par le droit, par les représentants du personnel et les syndicats. Tant mieux, c’est le produit d’une lutte. Certains avaient leur bateau, d’autres leurs chalets de montagne et leur piscine. Lors de la Finale entre l’Olympique de Marseille et l’AC Milan, l’un d’entre eux, fondeur de phosphore, m’a invité dans son chalet qui dominait toute la vallée de la Maurienne. Il était équipé de fauteuils et de canapés confortables face à une grande télévision dernier cri avec équipement hifi et radio, sorte de home cinéma avant l’heure. Dehors la piscine et le jardin donnaient sur la montagne. De gros doutes sont apparus sur certains discours politiques, dits de gauche, qui fonctionnaient à l’intérieur de nostalgies du début du siècle, celles des grands mouvements sociaux libérateurs. J’ai mesuré le faux progrès : celui qui ne fait jamais que désirer actualiser des possibilités anachroniques d’une autre époque, sans se remettre en question. Le vrai prolétariat existait et existe encore de plus en plus : les chômeurs qui n’ont pas de représentation politique (j’en ai formé des centaines) ; des petites PME en sous-traitance qui trimaient dans les sales boulots de nettoyage, de réparation, de manutention, avec des petits patrons autoritaires qui bouclaient leurs fins de mois je ne sais comment, et qui employaient du personnel étranger ou marginal.

N’ayant fréquenté que des milieux industriels, je ne pourrais pas extrapoler dans les secteurs tertiaires ou dans le monde agricole. J’ai appris à aimer ce monde industriel et même aujourd’hui, j’ai encore un peu de mélancolie quand j’y songe. C’est le lieu où il m’a semblé être le plus heureux (ou en tout cas le plus consistant) de ma carrière professionnelle, et à chaque fois que, plus tard, j’ai eu l’occasion d’u retourner, une bouffée de chaleur humaine m’a enveloppé. Et puis, si on regarde à l’échelle de l’Histoire, économique ou non, l’industrie de la haute technologie apporte quelque-chose d’inédit. Je l’ai ressenti surtout à l’Aérospatiale et sous une autre forme, chez Elf : la capacité de coordonner des dizaines de milliers de personnes pour la réalisation d’un produit technologique ou une chaîne de production à l’échelle internationale, de telle sorte que chaque professionnel soit créatif dans son ouvrage : que ce soit un dessinateur industriel, un spécialiste d’usinage chimique, un mathématicien-chercheur dans sa R&D, un technicien qui étudie les collages, un ingénieur qui rassemble les divers savoirs, etc. Tout un monde pour produire, par exemple, un avion ou la fusée Ariane. L’idée d’une spécialisation technologique semble-t-il contredire mon appel lépidosophique à plus d’interdisciplinarité et de systémique ? Oui et non. Le vieux taylorisme semble avoir disparu de nos horizons occidentaux, à quelques îlots près. La plupart des techniciens que j’ai croisés avaient développé un savoir propre difficilement communicable par simple rationalité, et les chefs ou les cadres étaient contraints de faire confiance au professionnalisme et à l’expérience de leurs équipes. J’ai de multiples exemples : cet agent de maîtrise qui a développé, seul, une technique d’usinage chimique de grandes plaques métalliques ; ce chimiste, engagé comme simple laborantin, qui a synthétisé une molécule rare et chère pour l’industrie pharmaceutique ; cet ouvrier de la SNCF qui était capable d’un simple coup d’œil de repérer la déformation ou la dissymétrie de rails, etc. Personne ne peut les remplacer… du moins, idéalement parlant, car j’ai vu comment des licenciements ou même simplement du manque de communication ont dissipé dans le brouillard bien des savoirs pratiques et théoriques. Cela dit, quand on entre dans un atelier de tournage ou de chaudronnerie au service de la fabrication d’un Airbus, ou quand on erre dans une usine où ronronnent des réacteurs ou des colonnes de distillation, on a le sentiment de participer librement et concrètement à quelque chose de plus vaste que soi.

Lors d’une formation de plusieurs mois dans une PME de fabrique de meubles, j’ai invité, avec le soutien de la direction, tous ceux que j’avais formés, à se déplacer pour connaître et suivre la chaîne de fabrication depuis la coupe du bois par les bûcherons ou l’importation de bois exotiques… jusqu’à la vente des meubles dans les magasins spécialisés, en passant par la scierie, les traitements de surface, les concepteurs, etc. Les Oh ! et les Ah ! fusaient, les ouvriers et agents de maîtrise étaient fiers de leur participation à la vie de l’entreprise et plus encore, je crois, à leur propre production. La même expérience a été vécue à l’occasion de la formation du personnel d’une usine qui venait de fermer et qui était recasé dans deux autres usines du groupe. Toujours cet étonnement, une fois passée la douleur de la fermeture de l’usine. Dans l’industrie, j’ai rencontré des personnes qui aimaient leur boîte… qui la critiquaient aussi, bien sûr, mais sous une forme plus constructive que dans des milieux intellectuels.

Certes, j’idéalise un peu, c’est le regard du philosophe papillon. Que personne ne soit naïf. De plus, pas un instant dans les lignes qui précèdent, je n’interroge la finalité de toute cette activité industrieuse. Dans un atelier de fabrication de missiles, alors que je demandais ce qu’il penserait s’il apprenait que ce bel ouvrage avait détruit des maisons ou un hôpital, un ouvrier m’avait répondu que ce n’était pas son souci. Ben oui ! Naïveté ! La question de la finalité est d’abord globale, politique et existentielle. Patience, j’y reviens. Pour l’instant, je découvre la multitude d’existences personnelles et professionnelles qui travaillent, qui luttent, qui créent, qui interagissent et qui, en fin de compte, se réalisent humainement. La vision mécanique que j’ai critiquée n’a pas que des inconvénients, même si le philosophe doit savoir où, comment et quand la circonscrire dans son espace, et savoir quelle est sa signification. infini...Là est toute la contradiction de l’aventure humaine : les multiples axes parallèles, les pôles opposés ou contradictoires, existent, ne sont pas solvables dans un bain d’idées, et doivent au minimum dialoguer et se confronter. Cela ne se fera pas uniquement par la recherche d’un minimum commun, mais par celui d’un maximum créatif. J’appelle cela l’infini actuel. Les parallèles, dit-on, se rencontrent à l’infini (dans un espace euclidien), et c’est la créativité qui rend cet infini actuel et non potentiel. Elle courbe l’espace et le temps. L’union différencie, écrivait Teilhard, et réciproquement, la rencontre des différences (peut) crée(r) de l’unité. Par fécondation, par création. L’unité du vivant n’est pas celle de l’accord universel abstrait, mais, par analogie, elle plus plutôt celle d’un organisme, celle d’un corps, celle d’un écosystème qui croît ou qui en féconde d’autres, où chaque fonction réalise en même temps pleinement sa propre nature. L’unité potentielle est complexe, c’est-à-dire tissée de fils, de coloris, de nœuds, de figures infiniment variées… Bon, je sais je sais, c’est pas gagné !

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Cette époque, entre 1988 et 1995, fut celle de quelques engagements politiques. En 1986, s’est produit l’accident nucléaire de Tchernobyl, et en 1988, les mensonges de nos élites et de nombre de médias autour de l’événement ukrainien ont commencé à se désagréger. C’est ainsi que je me suis retrouvé quelque temps président d’une association écolo assez subversive -avec beaucoup de plaisir !-, qui, en plus de dénoncer ou de sensibiliser les consciences politiques, agissait pour soutenir de nouvelles pratiques : tri des déchets, nouvelles énergies, gestion et filtrage de l’eau, information sur la qualité de la nourriture, etc. Certains membres de notre association sont devenus des militants et même des responsables politiques locaux. Moi même, je me suis retrouvé conseiller municipal, activité dans laquelle j’avoue n’avoir jamais été très à l’aise. On n’immobilise pas facilement un papillon. J’ai mesuré le décalage entre ceux qui avaient un vrai souci du bien commun et ceux qui faisaient de la politique pour leur petite chapelle privée. J’ai vu aussi comment certains acteurs essaient et parviennent même à corrompre ou tromper certains responsables politiques, parfois avec complaisance de l’intéressé, mais aussi et plus fréquemment à son insu. Par manque d’information le plus souvent. J’ai aussi subi l’impact des petits potentats locaux qui savaient tout sur tout, alors qu’ils n’avaient rien étudié, qui contrôlait presque toute la vie politique du coin, alors qu’ils ne consultaient que leurs courtisans. J’ai aussi rencontré des responsables politiques corrects, à droite comme à gauche, hommes et femmes que j’ai admirés. Globalement cela aide à respecter la fonction politique et à prendre des distances avec le génie typiquement français qui consiste à critiquer ou se moquer des responsables politiques… sans les connaître.

Ma sensibilité, conjuguée avec mes expériences, mes rencontres et voyages et les aléas du vol, était proche des milieux altermondialistes et écologiques. Idées du Club de Rome, Agenda 21, Rio et Johannesburg, Développement Durable, commençaient à s’infiltrer par capillarité dans les mentalités. Mes lectures précédentes, la découverte d’auteurs comme Hans Jonas par exemple, non seulement dans son Principe Responsabilité, mais plus encore dans sa philosophie de la Vie, m’ont alerté sur les racines philosophiques et culturelles de la crise écologique. C’est vrai, je lisais beaucoup moins. Vie de famille et exigences professionnelles occupaient le temps, et il fallait ajouter une santé fragile et le handicap. À cette époque, les « écolos » étaient moqués par les gens sérieux et adultes, c’est-à-dire par les économistes et par les courants post-marxistes. Toutefois, il y avait, dans les mouvements écologiques, de grosses ambiguïtés qui m’ont interdit de me fixer (du miel, oui, de la colle, non). Le travail philosophique et l’expérience vécue dans les entreprises m’ont fait penser l’écologie comme une nécessité et une intégration post-industrielles, et non comme un retour à la nature, un repli vers un âge mythique. Il y a eu des débats houleux, au sein de l’association, entre des écolos qui condamnaient l’industrie en bloc, l’agriculture en bloc, les multiples activités modernes, au nom d’un mirage naturaliste. Non, une véritable écologie ne naîtra que si les industriels, les agriculteurs, les politiques, les financiers, les acteurs sociaux, pharmaceutiques et médicaux, les intellectuels et pourquoi pas, les artistes et comédiens, s’y mettent tous ensemble pour que leur activité devienne ferment et culture d’une Terre et terre habitables. Les grandes Institutions internationales proposent des axes. On peut en débattre.

Une anecdote vécue m’a permis de mesurer la distance entre cette écologie romantique pure et dure de retour à la nature, et une écologie dynamique qu’on pourrait appeler « de bifurcation économique et industrielle », pour reprendre le vocabulaire de Prigogine et Stengers, ou celui de Whitehead.
Je travaillais dans une usine chimique, lorsqu’un accident a eu lieu : un wagon de produits dangereux s’était renversé non loin d’une grande ville. Je passe les détails. Des associations écologiques (de tendance dure) et des profs de l’Éducation Nationale ont poussé de hauts cris, des journalistes sont venus photographier en catimini, puis publier des images d’un vieux wagon pourri et abandonné dans l’usine concernée, qui n’avait rien de comparable avec celui qui avait déraillé. D’un autre côté, ingénieurs et chimistes qui, quotidiennement étaient confrontés aux risques de sécurité et de pollution industrielle, se démenaient pour trouver une solution fiable et résoudre le problème. Notamment s’arranger pour redresser, puis déplacer le wagon dans une gare d’un autre département où on pourrait diminuer calmement et faire disparaître le risque… ce qui a fait immédiatement hurler les élus de l’autre département en question. À cette époque, on ne parlait pas de « parties prenantes », où tous les acteurs engagés de près ou de loin sont invités à collaborer. Toujours le pouvoir des experts contre les citoyens ! La distance entre ces mondes était flagrante. Étant à la fois militantes (tièdes je l’avoue) écologiques, et actrices du côté industriel, les ailes motrices du papillon (les frémissements lépidosophiques), ont été malmenées. La conviction selon laquelle il importe de construire des ponts et de percer des murs est aussi passée par ce genre de petit incident.

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Côté santé, les dernières crises de RCH ont eu lieu dans ces années-là. Dernières hospitalisations de quelques semaines, en 1993, d’après mon épouse, mais ni convalescence, ni rééducation. Chouette. Par ailleurs, les capacités des prothèses ont commencé à progresser. J’ai dû mettre la main à la poche pour acheter quelques améliorations pour la marche. Je faisais du vélo, de la natation, de la plongée et quelques escalades simples dans les montagnes de Savoie. La famille, les enfants, fortifiaient ma perception de la vie bien au-delà des délires intellectuels. Le papillon reste fragile. J’ai petit à petit arrêté les traitements corticoïdes que je prenais depuis plus de vingt ans. Mais, comme si le corps exprimait le besoin de se débattre pour retrouver un équilibre en basculant d’un autre côté, d’autres affections sont apparues. La pire est l’attaque de panique. C’est un syndrome que je ne souhaite à personne, même à mon pire ennemi. Sueurs froides incompréhensibles, puis pensées folles d’une rapidité incontrôlable (très difficile à expliquer), terreur globale sans objet, sensations de mort prochaine… saisissent tout l’être. L’attaque de panique dure, chez moi, trois quarts d’heure et elle finit par se calmer. Une à plusieurs fois par mois. Elle survient n’importe quand, la nuit le plus souvent, mais le jour aussi. Difficile à décrire, même maintenant sous cette plume. Elles ont continué jusqu’en 2006, et je suis parvenu à les contrôler grâce à la pratique de la sophrologie, grâce à une surveillance médicale du sommeil et grâce aussi, je dois bien l’avouer, à la prière.

Du point de vue lépidosophique, cette nouvelle affection a renforcé l’idée d’une cohérence organique de l’ensemble de la personne humaine… et envoyé promener définitivement les vieilleries des anthropologies qui circulent dans les milieux spirituels et religieux, voire philosophiques (l’âme, le corps, l’esprit, abstractions substantialistes qui n’ont rien à voir avec le réel). Freud parle des trois humiliations de l’histoire humaine. La première est la découverte que la Terre n’est pas au centre de l’Univers, découverte de Copernic, Képler, Galilée et que les progrès de l’Astronomie ne font qu’amplifier. La seconde est celle du fait que l’humanité est l’un des produits d’une évolution naturelle multiple, depuis Lamarck, Darwin, Wallace et cie. Mes études en épistémologie et histoire des sciences, et la spiritualité teilhardienne ont permis une digestion tranquille de ces deux humiliations. La troisième humiliation est la prise de conscience que l’homme n’est pas maître chez lui, qu’il existe un inconscient autonome qui s’amuse souvent de nos apparentes lucidités.

Papillon posé sur ma main

C’est cette dernière humiliation que j’ai expérimentée à travers les attaques de panique. Tout cela doit être pris au sérieux. Edgar Morin ajoute une quatrième humiliation : celle selon laquelle la structure du langage et celle de la logique occidentale ne sont pas universelles, et ne sont peut-être même pas fondamentales. Récemment, j’entendais une émission sur France Culture qui proposait l’idée que la quatrième humiliation était le dépassement de l’homme par la machine, notamment par la robotique. Allusion au transhumanisme, peut-être, à une réalité domestique et industrielle qui s’infiltre, sans doute. Face aux humiliations conjuguées aux trois infinis teilhardiens et à la contingence des aléas et tourbillons de l’histoire et des existences individuelles, l’ego en prend un coup. L’ego personnel et l’ego anthropocentrique des penseurs. Parfois, je lis ces prises de conscience de la contingence humaine dans le cadre de la nuit des sens et celle de l’esprit, ramenées à l’aventure humaine globale et à l’histoire de la pensée. On pourrait gloser à perte de vue sur ce point, surtout quand on voit le prétendu retour du religieux qui m’apparaît, dans la majorité des cas (pas toujours !), comme un réflexe égocentrique.

Où est la sortie ? Y a-t-il une sortie ? J’ai des idées là-dessus, et j’essaierai de les partager, avec la faiblesse des papillons philosophes. En 1995, on m’a proposé une place de philosophe à l’Université Catholique de Lyon. Nouvelle aventure… de lépidosophe affranchi.

Suite : un papillon ne doit pas s’approcher du feu…

Récit d'un unijambiste
sur le Chemin de Compostelle
106 jours de marche, à 2 Km/h
et 14 Km/jour sur 1540 Km...

- Difficultés et joies de la marche d'un handicapé physique -

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