Qu’est-ce qu’un lépidosophe ? (3)

CONTENU : chrysalide dans le vent.

Chenille dans son cocon (lépidosophe) (2) ?

L’exercice consiste, en bon papillon, à expliquer comment un livre lu il y a plus de trente-cinq ans a orienté et diversifié le butinage de ma réflexion et certainement mes choix de vie, professionnels, politiques et intellectuels, sans l’avoir sous la main. J’écris sur la terrasse de notre maison, et la paresse m’empêche d’aller le rechercher dans la bibliothèque où il ne reste pourtant plus beaucoup de livres -j’en ai distribué des centaines autour de moi, après le pèlerinage vers Santiago de Compostela-. D’autres livres m’ont marqué, mais à l’instant où j’écris et plus largement depuis plusieurs années, je m’interroge pour savoir quand est né le germe intellectuel du lépidosophe. Auparavant, dans les années 70 à 80, mon aspiration se concentrait sur la possibilité d’approfondir l’enthousiasmante vie spirituelle découverte à la suite de mes années de maladie… D’où le désir d’étudier la théologie, librement, indépendamment le plus possible de toute emprise institutionnelle d’une église. Heureusement, cette démarche était possible à l’époque, avant le retour en arrière clérical et traditionaliste, voire intégriste, de ces trois dernières décennies dans l’espace catholique. Durant deux années entre 1978 et 1980, j’ai vécu une sorte d’ensorcellement intellectuel dû à deux magies parallèles : l’une fut la découverte du monde biblique, de ses arcanes et de sa dynamique, l’autre celle de la philosophie et de l’esprit critique, dans un lieu, Fribourg, où tout était vécu à la fois en interface avec le monde contemporain et des personnes venues de toute la Planète (Afrique, Amérique latine, Amérique du Nord, Chine, Europe… et même celle de l’Est, puisque j’avais une amie polonaise, nièce du Général Jaruzelski… dont elle ne partageait pas du tout les idées et les actes).

Retour au livre. J’ai le souvenir de l’avoir déposé sur ma table de nuit, lors d’une retraite spirituelle dans un monastère au fond des Ardennes belges. Un de mes amis jésuites, un de ceux qui étaient persuadés de ma vocation intellectuelle, s’est présenté à la porte de ma chambre. Il est entré, a aperçu le titre du livre, s’est émerveillé en criant « La Nouvelle Alliance ! ». Je lui ai alors expliqué que le titre ne signifiait pas qu’il s’agissait d’un livre de théologie biblique ou de spiritualité, mais d’un ouvrage d’histoire et de philosophie des sciences écrit par deux scientifiques agnostiques. L’anecdote est plus importante qu’on ne croit, puisque je n’ai jamais éprouvé de difficulté morale à lire des écrits d’agnostiques ou d’athées durant une retraite spirituelle. Peu de temps après, alors que je passais le week-end dans une communauté charismatique catholique -classée aujourd’hui parmi les sectes, suite à des scandales de pédophilie et de manipulation mentale-, plusieurs membres m’ont apostrophé avec vigueur parce que je lisais « Le Nouvel Esprit Scientifique » de Gaston Bachelard. « C’est un livre du Diable », s’était même écriée une jeune dame, tout-à-fait charmante par ailleurs. Il n’est pas sûr que le Diable soit là où certains l’imaginent. Note pour ceux qui s’inquiètent : je venais dans cette communauté sectaire non par conviction, mais parce que j’y avais un ami et qu’il y avait un piano à queue sur lequel je pouvais jouer tranquillement pendant des heures. Et puis, avouons-le, une secte est un lieu très confortable quand on y est invité : plein de personnes s’occupent du quotidien et comme handicapé, j’avais droit à de nombreux égards. J’y suis allé trois ou quatre fois. De plus, j’étais très religieux à l’époque, non sans discernement toutefois (il faut me croire) et j’estimais que rien de ce qui apparaissait sur cette Planète n’était étranger à la montée de l’Esprit. Aujourd’hui, je suis plus réservé, ayant intégré le « nécessaire » combat de l’Esprit pour arriver à son actualisation. Hegel d’une part, une méditation plus épaisse de la Bible d’autre part, le regard sur les douleurs du monde enfin, sont passés par là. J’insiste sur « nécessaire » : le combat n’est pas accessoire, périphérique ou arbitraire dans la genèse de l’Esprit. D’ailleurs le Christianisme lui-même repose sur un chemin de croix, l’aventure biblique progresse par des luttes permanentes contre soi-même et contre des obstacles externes. Bref l’expérience spirituelle n’est pas une belle fusion harmonique du beau, du bien et du bon, ni une montée lumineuse vers une sagesse indifférente.

Mon ami jésuite, lui, n’a pas réagi à la manière des charismatiques. D’ailleurs, quand je lui ai plus tard parlé de la mésaventure de Bachelard, il avait éclaté de rire. Les fils d’Ignace de Loyola sont curieux et enthousiastes dès qu’il s’agit de nouveauté. Bref, tout cela est beaucoup plus compliqué. La lutte, mais aussi la fécondation des contraires, appartiennent à une forme d’harmonie qui dépasse à la fois nos entendements, nos raisons et nos expériences. Mais alors, et là je rejoins les magnifiques « Méditations Métaphysiques » de Descartes, l’harmonie éventuelle du réel doit intégrer en son sein un infini actuel… et non être illusionnée par l’espoir d’intégrer un monde clos, achevé, d’accéder à un horizon temporel utopique ou de s’effondrer dans une finitude absurde. Ce ne sont pas les mots de Descartes lui-même, mais son esprit certainement. L’infini actuel, et non seulement l’infini potentiel : voici un des paradigmes cachés de l’ensemble de mes cogitations.

*

Bien. Revenons à « La Nouvelle Alliance ». L’essai est écrit à deux, par une femme et par un homme. Ce fait est déjà remarquable. Collaboration et conjugaison. De grands traités philosophiques ont été rédigés en commun, mais ce sont très souvent des juxtapositions d’idées ou une coopération entre hommes, entre mecs, j’entends. Les femmes philosophes sont rares, ou ont été méconnues. Isabelle Stengers est à la fois chimiste et philosophe, à Bruxelles. Depuis « La Nouvelle Alliance », elle a fait son chemin et je regrette qu’elle ne soit pas plus connue alors que sa réflexion et son activité sont notables. Cela dit, je l’ai complètement perdue de vue au-delà des années 90. Sauf en 2003, où j’ai eu la chance d’écrire un livre sur le temps et le développement soutenable, en collaboration indirecte avec elle. Ilya Prigogine est physicien et chimiste et il a obtenu le Prix Nobel de Chimie pour ses recherches sur les « structures dissipatives ». Oh, c’est quoi ce gros mot ? Il s’agit de l’apparition spontanée de structures ordonnées au sein d’un flux chaotique ou d’une agitation turbulente. Ce serait un peu long à développer ici, mais le lecteur s’apercevra que l’idée d’apparition de nouveautés au sein des turbulences est un de mes axes de recherche.

Les deux écrivains interrogent la vision de Jacques Monod : l’homme et plus largement la biosphère seraient de purs produits du hasard dans un monde glacé. Un tzigane égaré, selon ses propres mots. Monod est l’héritier de la vision mécaniste des Dix-Septième et Dix-Huitième Siècles selon laquelle toutes les réalités de la nature peuvent être ramenées à des lois déterministes universelles et intégrables appliquées à des systèmes qu’on peut décomposer en éléments simples. Les systèmes organisés et complexes ne peuvent donc être que des compositions de corps simples, dont l’apparition est le produit du Hasard, hypostasié avec un grand H. Prigogine et Stengers réagissent, en s’appuyant sur les travaux des théoriciens du chaos et, plus lointains, sur les sciences de l’énergie. Au sein de la nature, il y a « naturellement » émergence de systèmes complexes qui s’auto-organisent au rebours de l’environnement simple. Le hasard n’explique rien. L’auto-organisation est inscrite dans le fonctionnement et la structure de la nature elle-même. Sans forcément y inférer une finalité, soyons clairs : Prigogine et Stengers sont agnostiques. Pas d’Intelligent Design caché. Puis ils relisent l’histoire des sciences, surtout depuis la naissance de la science moderne, à partir de ces malentendus corrigés. La mécanique a oublié le temps, la durée, ou les ramène à un paramètre d’espace. Un espace mathématisé. Rien ne se crée dans le temps, illusion subjective, il ne fait que développer les potentialités contenues dans l’instant. Le sommet de la représentation mécaniste est le Démon de Laplace : un être qui saurait, dans l’instant, la position et la quantité de mouvement de tous les objets de l’univers pourrait prévoir tout l’avenir et retrouver tout le passé. Or, cette belle utopie s’effondre avec l’apparition des sciences de l’énergie et plus tard avec la physique quantique et les théories du chaos et de l’information. Ilya Prigogine ajoute son grain de sel en gonflant son apport personnel… avec un peu d’humilité toutefois, car il s’appuie beaucoup sur les travaux d’autres chercheurs. Le temps que la philosophie mécaniste avait voulu éliminer est revenu au cœur même des sciences. Le temps créatif, au sens de Henri Bergson et d’un auteur dont j’ignorais l’existence, le mathématicien Alfred North Whitehead.

EscherBref, Ilya Prigogine et Isabelle Stengers traversent l’époque mécaniste héritière de Galilée et Newton, puis le moment de la thermodynamique, de la biologie et de l’apparition des théories de l’Évolution, la physique statistique, l’avènement de la science contemporaine, via Maxwell, Einstein, la relativité, les quanta, et enfin les dernières théories du chaos, de l’information et des catastrophes de notre mathématicien français Mandelbrot. Au long de ce voyage, ils posent des questions autour des concepts de hasard, de l’entropie, du temps de la vie et des structures qui remonte en sens inverse la dérive vers la décomposition des systèmes (second principe de la thermodynamique)… notamment l’Évolution naturelle. Ils affirment que la science ne désenchante pas le monde, mais qu’au contraire aujourd’hui, elles le réenchantent par la redécouverte de la prodigieuse inventivité du réel. La réalité est plus surprenante que la fiction et l’humanité doit essayer de se réconcilier avec la nature dont elle s’est séparée depuis l’avènement de la science moderne. C’est la nouvelle alliance possible. Isabelle Stengers s’engagera ensuite avec générosité et mordant dans l’écologie, un des axes de cette réconciliation, avec des références scientifiques.

Avec le recul, je sens l’influence très forte des pensées de Bergson et de Whitehead, comme je l’ai écrit, et celles d’autres auteurs qui vont m’interroger à leur tour. De fait, l’ouvrage reprend le plan et en partie les thèses de l’essai de Whitehead « La Science et le Monde Moderne », écrit cinquante ans avant environ. CAR… c’est une des caractéristiques les plus importantes de « La Nouvelle Alliance » : les deux auteurs n’abordent pas l’histoire des sciences sous l’angle d’un simple développement interne, comme le font les manuels scolaires, mais en conjonction avec les phénomènes sociaux et politiques, avec les courants philosophiques et religieux de l’époque… Bref, un vrai travail interdisciplinaire, une véritable œuvre de lépidosophe, dans la lignée de Thomas Kuhn (voir plus loin). Science, société et culture sont en interaction et non en juxtaposition parallèle. Lors de sa publication, l’ouvrage surprend, puis il est assez critiqué par divers experts : d’une part par les inconditionnels de Monod et les héritiers de l’idéologie mécaniste, d’autre part par des philosophes spécialisés qui le trouvent insuffisamment fouillé, enfin par des penseurs qui craignent, derrière le réenchantement de la nature, le retour au naturalisme. Ce dont se défendent avec force les deux écrivains au sein même de leur écrit. Rappel : beaucoup de critiques n’ont en général pas lu le livre qu’ils blâment, ou le lisent avec leurs présupposés. Stengers et Prigogine approfondissent leur réflexion à travers d’autres essais que j’ai tous lus, puis partent chacun dans leur direction, le scientifique se repliant sur son espace propre, la philosophe et chimiste s’investissant de plus en plus dans le champ politique… notamment, vers l’écologie, l’alter-mondialisme et l’opposition à l’idéologie libérale, héritière à ses yeux de la philosophie mécaniste. Isabelle Stengers est aussi à l’origine d’une collection « Les Empêcheurs de penser en rond ». J’ai lu quelques-uns de ses écrits, puis j’ai perdu le fil, étant parti vers d’autres sphères.

Il sera difficile de citer toutes les pistes de réflexion que La Nouvelle Alliance m’a invité à explorer. Quand j’y songe, cela me paraît vertigineux, comme si la chenille ou la chrysalide était entraînée par je ne sais quel zéphyr au-dessus d’un précipice ouvrant sur de multiples vallées et des plaines à perte de vue. Je vais essayer d’être le plus exhaustif possible.

D’abord la philosophie des sciences. Lorsque j’étais adolescent, avant de tomber malade, j’ai expliqué à un professeur de philosophie de Terminale que j’adorais la métaphysique. Mais maintenant, je ne puis imaginer qu’on peut penser une métaphysique sans un appui à la fois d’une part sur une solide cosmologie (au sens large du terme), d’autre part sur une anthropologie adéquate. J’ai bouffé d’innombrables bouquins de ce qu’on appelle en France l’épistémologie, c’est-à-dire la philosophie des sciences (étymologiquement philosophie de la connaissance). Je ne parle pas des manuels universitaires ou des ouvrages de vulgarisation. Parmi les plus profitables : Thomas Kuhn bien sûr, le théoricien des paradigmes et des ruptures ; Jean Ladrière, l’analyste rigoureux du rapport entre les sciences et le sens ; Michel Serres, qui propose des approches alternatives du fondement des sciences ; Henri Atlan, le biologiste kabbaliste ; Popper, Feyerabend, Carnap, Wittgenstein, Mach, tous les penseurs, sobres ou bavards de l’École de Vienne ; de grands scientifiques, Einstein, Heisenberg, Poincaré, Planck, De Broglie, Gödel ; des historiens des sciences comme Alexandre Koyré ; des logiciens ; des théoriciens du chaos, etc. J’ai épluché ligne à ligne le gros pavé de Jacques Merleau-Ponty (le cousin de Maurice) sur la Cosmologie (indiqué par Isabelle et Ilya) et quelques autres. Et surtout Edgar Morin et Whitehead. Waouh, effrayant ! Aujourd’hui, je serais bien incapable d’une telle goinfrerie.

Edgar Morin, je l’ai découvert en suivant un séminaire sur la systémique et le structuralisme. Il venait de publier les deux premiers tomes de sa Méthode. Les années suivantes, j’ai suivi la sortie de tous les volumes de la Méthode, je les ai décortiqués et dans les années 90, j’ai même eu l’occasion de donner des cours sur elle. Pour anecdote, j’ai le souvenir des yeux écarquillés d’un vieux monsieur de près de 80 ans, émerveillé, criant devant tous les étudiants que j’étais en train de remettre en question tout ce à quoi il avait cru depuis son enfance. J’avoue avoir eu un peu le même sentiment lorsque l’animateur du séminaire sur la systémique avait donné les textes de Morin aux participants. Curieusement, le parcours politique d’Edgar Morin accompagne un peu celui d’Isabelle Stengers, en moins radical toutefois. Son humour l’a certainement empêché de se prendre trop au sérieux. La Méthode de Morin m’a bien servi dans mon parcours de lépidosophe pour plus largement embrasser les multiples branches du savoir.

Et puis Whitehead. Alors là, nous changeons de dimension. De la philosophie de haut vol. Je serais honnête en affirmant que je n’ai pas lu toute son œuvre à cette époque. Du reste, cela est impossible, car rien que le traité de mathématiques qu’il a écrit en collaboration avec Bertrand Russell comporte des milliers de théorèmes sur près de 2000 pages. Mes points d’appui étaient deux thèses de doctorat sur sa pensée, dont l’une m’a été offerte par un jeune philosophe qui est devenu un excellent professeur d’université, et « La science et le monde moderne » qui m’a aussi servi plus tard pour donner des cours en école d’ingénieurs. La cosmologie philosophique du mathématicien anglais a balayé nombre de blocages liés à la fois à l’empreinte religieuse de mon enfance, à mes aspirations spirituelles, et par ailleurs, à ces pensées d’intellectuels qui n’ont pas de culture scientifique (je songe à Sartre par exemple). De plus, la cosmologie et même la phénoménologie à la limite de la métaphysique de Whitehead a donné une armature philosophique à la pensée de Teilhard à laquelle je suis resté fidèle… avec quelque distance soupçonneuse. La confrontation du grand jésuite aux spéculations de la philosophie et de la théologie allemande, aux avancées des sciences et de la réflexion épistémologique, est douloureuse.

Dans ces années-là, j’ai écrit un mémoire interdisciplinaire de théologie fondamentale portant sur l’interaction entre création et cosmologie, puis un DEA de philosophie de l’existence, suivant sous un angle épistémologique les mêmes thèmes. J’avais déjà une pensée personnelle, certaine mais embrouillée, mais je n’osais pas l’expliciter. En revanche, les pesantes montagnes des discours religieux autour du Salut commençaient à me fatiguer. Je ne désirais pas d’abord être sauvé, quoique si, quand même un petit peu, je désirais surtout m’ouvrir, m’émerveiller, m’extasier même !

Durant les années 80 et 88, j’ai pu mener par je ne sais quel miracle de multiples activités. Trois parcours universitaires différents : une licence canonique de théologie, un parcours philosophique (obtenu aussi par des équivalences) jusqu’au DEA et une thèse que je n’ai pas pu finir, une maîtrise de physique en plusieurs étapes ; l’animation de groupes interdisciplinaires au sein d’un institut (qui m’exploitait à mon insu) ; une place d’enseignant adjoint en fac de sciences et en école d’ingénieurs ; une participation à un laboratoire de chimie-physique du CNRS où j’avais mon bureau ; il faut ajouter à cela l’animation de sessions bibliques et philosophiques au sein d’un centre spirituel tenu par les jésuites, au Hautmont, près de Tourcoing, et en plusieurs autres lieux…. Je me suis marié et est arrivée notre première fille. La vie a pris le dessus sur les idées. Comment ai-je pu pratiquer autant d’activités en même temps, alors que j’étais encore malade (plusieurs séjours en hôpital et en maison de convalescence), que je traînais mon handicap et combien d’autres casseroles ? Mystère.

Avouons-le, j’étais encore dans le cocon de l’Église Catholique, de par une présence professionnelle au sein du Polytechnicum de Lille (Université Catholique), dans des écoles d’ingénieurs et des facultés qui en dépendaient, même si la formation en sciences physiques et en philosophie se déroulaient ailleurs, en faculté d’État. L’animation de groupes interdisciplinaires, en collaboration avec des mathématiciens, des chimistes, des sociologues, des philosophes, des économistes, des psychologues, d’une part, le contact avec des étudiants et des chercheurs spécialisés d’autre part, ont stimulé ma recherche tous azimuts. Mon épouse, infirmière, m’apportait encore d’autres angles de vue. Et je continuais inlassablement à jouer du piano et écouter de multiples musiques.

*

Dan Simmons, l’éveil d’Endymion…
Le fleuve et la traversée des portes

Dans l’essai d’Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, il y avait une porte qu’ils avaient entrouverte dans laquelle je me suis engouffré. Son franchissement m’a entraîné dans une direction irréversible là aussi. Les deux auteurs évoquaient un midrash du Talmud où, semble-t-il, il était écrit que Elohim (le Dieu Créateur du Panthéon juif) avait créé trente-six mondes avant le nôtre et qu’ils s’étaient tous effondrés. En créant le nôtre, il s’était écrié : « pourvu que celui-ci tienne ! ». En d’autres termes, il s’agissait d’une manière de montrer que le risque (effondrement) était inscrit au cœur même des choses, et que les représentations scientifiques et philosophiques selon lesquelles tout est déterminé par des lois mécaniques étaient incomplètes. L’idée d’une programmation divine nécessaire (celle que revendiquait Leibniz par exemple) se heurte non seulement à la possibilité d’une liberté qui s’oppose au Créateur (celle de l’homme), mais encore à celle d’une incertitude inscrite dans l’univers lui-même. Dans les mouvements de la matière et de l’énergie, dans l’évolution naturelle, dans le surgissement de structures ordonnées dans le Cosmos. Partout. Bref, le réel est créé sous le signe de l’effondrement possible, comme cela est arrivé pour les trente-six mondes précédents, selon le mythe talmudique. Alternatives aux visions d’une providence bienveillante ou d’un destin implacable et anonyme que la philosophie mécaniste a hypertrophiées. « Et pourtant, il tient ! ». Je ne peux, ici, développer toutes les recherches auxquelles la remarque de Prigogine et Stengers m’ont conduit. En plus des interrogations sur les présupposés des sciences et de sa transmission académique, j’ai relu différemment l’histoire dramatique des hommes, notamment la réflexion juive sur la Shoah et sur l’Exil, le développement philosophique, l’aventure technique et les aléas politiques et sociaux, et les certitudes de la théologie chrétienne… et même simplement notre propre aventure personnelle. Tout cela n’est pas venu tout de suite, mais progressivement.

En 1988, j’ai quitté l’Université Catholique de Lille, à la suite de la découverte qu’on me payait moins, sous prétexte que j’étais handicapé physique et que je recevais des aides sociales par ailleurs. De plus, mes conditions de travail étaient insupportables, puisque je travaillais, comme lépidosophe non conscient, dans de multiples instituts non coordonnés entre eux, où chacun tirait la ficelle à soi et me faisait signer des contrats bancals. Un professeur d’université ou un chercheur ont des horaires tranquilles, pour des salaires importants, tandis que l’on me traitait comme un domestique avec des salaires de misère (note : je n’étais pas le seul, mais l’aspect handicapé était grossier). Grosse désillusion, notamment à l’égard des structures cléricales et hiérarchiques qui profitaient de ma faiblesse et qui pistonnaient leurs proches. Paradoxalement, c’est une religieuse, membre active de la CFDT, qui m’a révélé l’absurde situation professionnelle dans laquelle j’étais enfermé. J’ai pris conscience que je n’appartenais à aucune faction, à aucun réseau, et plus largement à aucun pays. Mon épouse et moi, nous sommes descendus vers le Midi, vers la Région Rhône-Alpes, où nous avons mis au monde nos autres enfants. Après une année d’enseignement dans un lycée technique, je suis parti à la rencontre d’autres univers.

Suite : butinages

Récit d'un unijambiste
sur le Chemin de Compostelle
106 jours de marche, à 2 Km/h
et 14 Km/jour sur 1540 Km...

- Difficultés et joies de la marche d'un handicapé physique -

Ce contenu a été publié dans Etats d'âme, Philosophie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *