Investigations trinitaires (13) : premier acte, scène trois : l’amitié et la parole

INVESTIGATIONS TRINITAIRES (Premier Acte : scène trois. L’amitié et la parole)

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Résumé : La clé de voûte des relations interpersonnelles est l’articulation entre l’amitié et le mystère de la parole. Mais que met-on sous le mot « amitié » ? Je désire montrer qu’elle n’est pas d’abord une question de sentiment, mais une expérience de créativité et un lieu dynamique et structurant. Elle peut être perçue comme la flèche de toutes les relations qui apparaissent dans le réel.

Avant de justifier, en plus de l’expérience spirituelle, sensible et affective, comment le mystère trinitaire s’est imposé à mon être, il me paraît important d’évoquer les balises de ma position philosophique. Pardon, pas la « position », car je refuse d’établir des principes immuables simplistes ou de m’appuyer sur des idées statiques ; mais plutôt les « lignes de courant » dans lesquelles ma pensée et mes intuitions naviguent. Il n’y aura pas de long développement, parce que j’ai déjà tracé le dessin de ces lignes par ailleurs. Toutefois, avec le recul, il m’apparaît clairement que l’orientation de ma navigation philosophique cachait cette expérience trinitaire première, telle que j’ai tenté de l’esquisser dans l’article précédent.

Parler de courant philosophique ne signifie pas d’abord que je me situe par rapport à tel auteur, telle tradition, telle sagesse. Au delà d’un certain nombre d’accumulations et d’entortillements de poussières et d’embruns de voyages sur divers océans ou dans divers déserts, des fils se sont tissés et ne permettent plus un tri de ce qui est dû à celui-ci ou à cela. Qu’il y ait eu des pensées ou des vents qui conviennent mieux à la navigation, c’est certain. Ils ont façonné ou orienté mon langage. Ils ne signifient pas, pour autant, qu’ils soient plus ou moins vrais, même si certains auteurs sont particulièrement convaincants -les plus grands, en général-.

Non, les orientations philosophiques qui ont déterminé les mots que j’utilise aujourd’hui ont été générées par la conjugaison de l’expérience et du désir. Expérience et désir éclairés, certes, par des lumières et illuminations philosophiques, scientifiques, spirituelles, religieuses, artistiques. Mais elles ne sont que l’éclairage. Pour produire de la lumière, il faut des sources de chaleur et d’énergie. Or l’expérience fondamentale et universelle de la conscience est celle de la relation : relation au corps, relation à la mère et aux premiers regards et sourires qui surgissent à notre entrée dans ce monde étrange. Espace de la sensibilité et de la vie, donc. Qu’un enfant manque de ce minimum de relation, a des conséquences catastrophiques. À l’autre bout, celui de la singularité, la relation la plus spécifique et la plus humanisante s’appelle l’amitié. Certains préféreront dire l’amour, sans doute. Par conséquent je dois préciser le sens que j’accorde au mot amitié. Je demande au lecteur, dans un premier temps, de considérer ce que j’exprime de l’amitié comme une clé de voûte existentielle et non un fondement philosophique. L’amitié est la rencontre interpersonnelle la plus singulière, où chacun livre, ou se livre à l’autre, dans tout ce qu’il est ou ressent d’être, avec ses excès, ses défauts, ses passions, ses espérances, ses souffrances, ses convictions, ses doutes. Elle traverse les demeures intellectuelles et morales sans s’y arrêter. Elle n’a pas d’autre finalité qu’elle-même, même si elle produit, par diffusion, par partenariat, des actes et des œuvres. Elle est un don de soi dans lequel chaque partenaire ignore ce que peut devenir ce qui est livré, et réciproquement. Ce que l’ami ou l’amie confie de lui-même gratuitement, il ignore comment il est recueilli et comment il s’inscrit dans la mémoire de chacun et dans la mémoire commune. Il est un acte de confiance absolue.

N’ayons pas peur des mots : confiance absolue et risque absolu. On s’en rend compte quand l’amitié est trahie, et j’en sais quelque chose d’expérience : au cœur de l’enfer de Dante, habitent ceux qui ont trahi l’amitié, les traîtres. Les écrivains et historiens qui en parlent ne décrivent pas quelques vagues vestiges médiévaux de relations humaines d’autrefois, ils narrent une réalité universelle. Ici, la singularité de l’amitié rejoint l’universel. De Iago à Ganelon, en passant par Judas -en dépit des tentatives de réhabilitation actuelles-, c’est moins la traîtrise en soi qui est mise en cause que celle de l’amitié.

Mais inversement, et je souligne fortement ce point : si l’amitié est à la fois la pointe des relations les plus singulières, et si elle risque la trahison, elle est aussi le lieu où la confiance peut devenir certitude. L’amitié devient certitude lorsqu’elle devient réciproque : l’un prend le risque de se livrer à l’autre, en toute confiance, mais avec crainte et tremblement… et soudain ou progressivement, l’autre livre à son tour sa confiance. Là, la confiance réciproque engendre en chacun une certitude : celle que l’autre sera fidèle, même au milieu des récifs et des tourbillons, même dans les temps de cacophonie ou de lourds silences. Étrange mixture de certitude et d’incertitude… Elle qualifie, analogiquement parlant ou peut-être même ontologiquement parlant (pourquoi pas ?) la fine pointe de l’ensemble des relations.

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L’amitié se distingue de ces autres formes d’amour que sont l’amour érotique, les différentes formes d’amour familial (filial, maternel, fraternel, paternel) et « l’agapé » pour utiliser un jargon qui veut remplacer le vieux mot de charité. Plus exactement, je considère ces formes d’amour comme des figures d’amitié incomplètes, au sens où elles sont moins singulières. La relation amoureuse, si intense soit-elle, est liée à un intérêt caché ou non de transmission biologique et à celui du plaisir sexuel. Un tel intérêt n’est pas négligeable, loin de là, puisqu’il participe au tissage de la biosphère et de la noosphère. La réalité vivante est une texture, d’une part de relations intéressées et intentionnelles, d’autre part de relations désintéressées, imprévisibles, aléatoires ou inattendues… mystère d’un monde tissé d’événements. La relations amoureuse est plus universelle, plus objective, moins gratuite. De même, le sont les autres relations de la catégorie familiale, la paternité qui fit les beaux jours du paternalisme et de certaine représentation religieuse monarchique -dont j’ai déjà parlée-, la fraternité concrète de nos sœurs et de nos frères biologiques ou adoptés, mais aussi celle des frontons de nos mairies. Et puis n’oublions pas la maternité ou la filiation : il y a toujours quelque chose d’intéressé ou quelque chose de l’ordre de la gratitude dans toutes ces formes d’amour. La liberté n’est pas totale, la gratuité non plus. Elles se réalisent totalement quand elles deviennent de véritables amitiés… ce qui n’est pas toujours possible. Cela dit, quand une relation amoureuse devient aussi une relation d’amitié, elle atteint la cime qui domine à la fois toute universalité et toute singularité.

Certains ajouteront « l’agapé » ou la « charité », au sens où elle est un don de soi à plus nécessiteux que soi. Ce peut être un don de ses avoirs, de ses pouvoirs, mais ce peut être aussi un don de son être, comme par exemple chez ces religieux ou ces militants qui se livrent à une cause humaine ou sociale. Toutefois, la charité en soi peut être très ambiguë et source de pathologie ou camoufler un besoin d’ego. J’agis par charité pour des raisons psychologiques -le besoin d’être utile-, par amour du Christ caché dans les pauvres, par souci idéologique pour pallier le manque de justice, etc. Tout cela est très beau, est sûrement très fructueux, et nécessaire dans l’urgence et dans la proximité. Nécessaire, mais pas tout-à-fait suffisant, rappelons-le : certes, la charité relève de ce qu’on appelle aujourd’hui le principe de subsidiarité -elle est nécessaire lorsque la communauté ou l’État sont absents-. Toutefois, soulignons, avec prudence bien sûr, que certains comportements de charité font de l’ombre à l’exigence universelle de justice, voire parfois justifient l’injustice : je suis charitable parce que les autorités ou parce que les structures politiques et sociales ne peuvent pas être réformées. Et alors la charité devient une pratique conservatrice au lieu d’être un renfort pour plus de justice, un lieu de combat ou un chemin vers la la reconnaissance de toute dignité. Elle sert à certaines institutions charitables de caution de systèmes politiques injustes. Dernier point, dans la charité, il peut manquer de cette réciprocité qui est le propre de l’amitié partagée. Combien de personnes charitables finissent par s’aigrir ou sombrer dans la dépression, faute de retour ou de reconnaissance.

La distinction rapide entre ces formes d’amour est naturellement arbitraire et abstraite : la réalité, c’est qu’elles sont souvent tissées entre elles. La relation amoureuse teintée d’amitié est la plus belle de toutes, ai-je rappelé, l’amitié entre deux frères, entre une sœur et un frère, entre des parents et leurs enfants est magnifique. Et si on expérimente l’amitié au cœur de la charité et du service, elle est une expérience sans égal : combien d’assistants sociaux, d’infirmiers ou d’infirmières, de militants associatifs, de religieuses, ont vécu des expériences irremplaçables d’amitié au cœur de leur service. Et puis, je vais donner, pour les chrétiens qui lisent ce blog, l’argument massue. Le Christ Jésus n’a-t-il pas dit à ses disciples, quelques jours avant sa mort : « je ne vous appelle pas serviteurs, mais mes amis », petite phrase révolutionnaire quand on sait que dans les structures religieuses, le sacré, le service, le ritualisme procédurier passent devant les relations d’amitié… et que le Dieu ou les dieux proposés sont là pour être adorés et encensés, voire craints (au mauvais sens du terme), et non pour devenir des amis (sauf pour les héros). Mais Jésus a-t-il créé une religion ou a-t-il subverti toute religion à travers ces mots ? Je laisse la question ouverte. Il reste que ce testament de Jésus est un précieux cadeau qui devrait être médité à chaque instant par ceux qui désirent être ses disciples.

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On a accusé l’amitié d’être la rencontre des « mêmes ». L’amitié n’était-elle pas la plus haute vertu de l’antiquité grecque qui, dans sa volonté philosophique d’unifier le réel sous l’empire des idées, plaçait au sommet de ses valeurs le semblable. Je n’adhère pas à cette représentation : s’il faut nécessairement des plages de similitude pour se reconnaître dans l’amitié (j’aurais des difficultés à être ami avec une limace ou avec une colonie de termites), l’amitié se situe dans l’échange et dans le langage, bref dans la relation. Et très exactement dans la relation singulière. Aucune amitié n’est semblable à une autre. J’ai eu des amis qui avaient des idées très très éloignées de moi, et pourtant nous riions et pleurions ensemble. Il m’est arrivé, inversement, de travailler avec des personnes qui exprimaient des idées proches des miennes, avec lesquelles je n’ai jamais eu de relation d’amitié.

L’amitié est le don et l’accueil des différences qui tentent de se reconnaître et de se rejoindre dans le croisement du langage et du silence : le beau silence de Tomas et Tereza, deux amoureux amis, dans « l’insoutenable légèreté de l’être » de Kundera, par exemple. Et il faut du temps et du corps. Les amitiés du « même » peuvent finir par se déchirer : on a les mêmes idées ou les mêmes goûts. L’amitié n’appelle plus la confiance réciproque puisqu’elle est devenue transparente… jusqu’à l’instant où les valeurs entrent en lutte. La reconnaissance interpersonnelle peut se dissoudre dans la passion commune ou dans l’idéologie qui la recouvre. Elle ne peut plus accueillir la différence et l’inscription des opacités et des irréductibilités dans le langage et dans le corps. À mon sens, il n’y a plus de réelle amitié si les singularités disparaissent.

Une telle amitié existe-t-elle dans la réalité naturelle ou dans l’histoire, ou n’est-elle qu’un fantasme ou un mythe ? Beaucoup contesteront ce point. Pourtant j’en connais quelques-unes, dont l’une particulièrement remarquable que je laisse à chacun le soin de deviner.

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Les lecteurs attentifs de nos investigations objecteront : l’amitié, du moins dans sa forme fondamentale, celle de la rencontre interactive et du chemin commun de deux personnes, peut sembler ne pas présenter a priori de ternarité -donc d’ouverture vers la Trinité-. Ce n’est pas exact. L’amitié traverse et fait advenir la parole et elle singularise les sens, l’histoire commune, les visages et le corps. Je m’arrête plus longuement sur la parole.

La parole, dans le cadre de l’amitié et en dehors de l’amitié, possède une quadruple fonction. La première fonction est l’instauration d’un espace ou plus exactement d’une distance juste : l’espace conjugué de la rencontre et de la différentiation. Trop de différence crée une impossibilité de communiquer : expérience simplement physique et biologique. Trop loin, je dois crier, et encore plus loin, les ondes ne parviennent plus à leur destinataire ; trop proche, la rencontre et la proximité créent de la fusion : on se fait plaisir dans l’amour érotique et la conjugalité, c’est sûr. Toutefois trop de fusion peut étouffer et tuer la parole. La littérature et même l’expérience de chacun ne me contrediront pas ou pas beaucoup, à moins d’un petit sourire de mauvaise foi.

La seconde fonction de la parole, dans le cadre de l’amitié sûrement, mais dans le cas de bien d’autres situations humaines, est le surgissement du temps ou plus exactement de la durée. La pensée, notamment intuitive, est instantanée. La parole utilise un langage marqué par une culture et des significations, et s’inscrit dans un monde physique, matériel, avec ses lois et ses nécessités. Dans le cadre de l’amitié, le temps est un ciment et il renforce la certitude réciproque. Il se produit parfois des amitiés fugitives, lorsque deux êtres se rencontrent lors d’une promenade, d’un partage de groupe, etc., se plaisent et échangent des propos et parfois des corps, puis disparaissent dans le brouillard des événements. L’amitié fugitive est un signe, un poteau indicateur, une surprise, mais pas encore une vraie structure et un vrai processus. La durée est une composante ontologique de l’amitié telle que je désire la proposer. Je pense à deux hommes politiques russes qui racontaient qu’il n’y a d’amitié que quand on a partagé plusieurs kilos de sel ensemble -allusion à la sueur produit par un long chemin parcouru en commun-. La durée produit de la créativité dans toutes les directions, celle qui apporte du nouveau dans le domaine quantitatif (des idées nouvelles, des projets nouveaux, des œuvres nouvelles), celle qui apporte un peu plus d’être à chacun des amis et dans les mots et silences partagés. Chacun se découvre dans sa spécificité, dans son identité propre. Les vieux amis sont les plus vrais et sont tellement heureux de se retrouver : critère imparable. On se retrouve, on rit ensemble, on pleure aussi. S’il apparaît une gêne dans des retrouvailles, sans doute est-ce le signe que l’amitié devait être inachevée.

La troisième fonction de la parole dans l’amitié est une conséquence des deux précédentes : il s’agit de la réciprocité de l’approfondissement de soi. Une amitié est incomplète si l’un seulement des partenaires est transformé. Ce point est important lorsqu’on abordera le mystère de l’amitié divine dans la Trinité. La puissance d’être ou plus exactement la puissance d’être plus conduit au fait que créer, au sein du divin, n’est pas le simple produit d’un acte libre -et arbitraire-, mais aussi une nécessité ontologique, métaphysique, une nécessité d’amitié, d’amour. J’insiste sur la réciprocité et la mutualisation du processus de créativité, non seulement vers l’extérieur de soi, mais encore en soi et pour soi. Ceci explique que je peux difficilement accepter une représentation d’un Dieu immobile dans son éternité ennuyeuse et somnolente, s’il existe vraiment. J’insiste aussi sur le fait que l’interaction entre amis, elle aussi, s’approfondit et se singularise. Comme cela a été exprimé auparavant, la confiance réciproque dans l’amitié se métamorphose en certitude.

La quatrième fonction de la parole, dans l’amitié et en dehors de l’amitié, concerne son contenu : elle révèle un monde autre, ce « tiers-réel » dont je parlais dans un article antérieur. Cette irruption, brutale ou discrète, entre dans la parole, la force parfois et actualise un monde autre, objectif -ou inter-subjectif-, celui de la réalité sociale, culturelle, spirituelle, mais aussi celui de la réalité physique, biologique, organique, écologique. Le monde des idées n’a pas d’extérieur, le monde de la parole, si. Le pôle apparu, celui du « il », du « eux », du « ceci ou cela », prend existence. Il a besoin des trois autres fonctions, il exprime l’émergence spirituelle d’un monde autre, et c’est ainsi que le vaste processus de création d’un monde nouveau germe et grandit.

C’est quoi, me direz-vous, ces propos racoleurs et contradictoires ! Refuser de privilégier un point de vue d’un côté, tout ramener à l’amitié d’un autre. Exact, je dois préciser et corriger. En ce qui concerne les fonctions proposées, notamment la dernière, il n’y a pas que l’amitié qui les possède. Telles sont les fonctions de la parole, en général, de la parole entre sujets, en particulier : nommer les choses et les êtres, se les représenter, les échanger entre semblables, agir sur elles et sur eux, les transformer pour faire surgir une sphère irréductible aux éléments et aux énergies qui l’ont produite, n’est pas spécifique à l’amitié. Mais comme je répugne à créer de nouveaux concepts, je préfère préciser le contenu de ceux que j’utilise. L’amitié n’est pas une question de sentiment, même si elle en contient. Elle est une synthèse réelle, universelle dans sa forme, infiniment singulière dans son contenu. Elle n’est pas une matière ou une substance universelle sur laquelle la réalité se forme. Mais l’inverse : une relation, un événement infiniment singulier et complexe, à la fois déterminé et libre, qui, par déclinaison formelle, se décompose dans le réel. Elle est telle une clé de voûte du tissage infiniment chatoyant du monde. Elle est une puissance d’action et de création, de vie et de mort, de quantitatif et de qualitatif, d’avoir, de savoir, de pouvoir, de devoir échangé, et surtout d’être plus. Elle concentre en elle tout ce que la réalité des relations et des événements produit, développe et enveloppe.

Prenons des exemples. Si, dans le domaine des relations humaines, on considère le travail scientifique, personne ne doutera de la réussite magnifique qui a permis aux femmes et aux hommes de comprendre le monde qui les entoure et les structure, d’agir sur lui et d’améliorer santé et mode de vie. On constatera qu’il est incapable de produire par lui-même de la qualité d’être, au sens de l’approfondissement de l’identité personnelle et spirituelle. « L’être plus » est ici une possibilité contingente, mais pas une nécessité : des scientifiques ont grandi à travers leur activité, d’autres ont produit de la mort et de la destruction. Faute de pouvoir sortir de l’abstraction et du genre. Inversement, la créativité artistique ou littéraire permet à ses auteurs de se faire reconnaître à travers leurs œuvres, et de la spécifier avec le temps. Mais jamais, elle n’atteint l’universel. Même si moi-même, je goûte et je vis intensément en écoutant le Concerto pour Orchestre de Bartok ou la Troisième Symphonie de Mahler, je dois accepter que des individus, voire des cultures soient imperméables à ces œuvres sublimes. D’où d’ailleurs la nécessité de la critique et de l’émulation -voire de la compétition entre artistes-. Naturellement, dans toutes ces aventures, scientifiques, artistiques, etc., on voit poindre des expériences positives ou négatives d’amitié et de reconnaissance, soit réussies, soit détruites et frustrées, productrices d’innovation et de chef-d’œuvres. Par cette absence soit d’universalité, soit de singularité, je donne à l’expérience -existentielle et conceptuelle- de l’amitié, une dimension cosmique, physique, vivante, spirituelle, « noosphérique ». Invitation à s’arracher à l’idée sentimentale de l’amitié.

Un point essentiel de l’amitié, de sa parole et de son esprit, est la rencontre conjuguée des contraires. Elle est structurante au point de sonder l’espace, le temps, les êtres et les choses, par la parole et les actes, mais elle est en même temps extrêmement fragile car soumise à la liberté : la trahison de l’amitié est au cœur de l’enfer, ai-je rappelé. Elle est universelle dans l’aventure humaine, au point que la quasi unanimité des personnes humaines la désirent -en dépit de de quelques pathologies mentales et affectives, ou de quelques histoires brisées ou mortelles-, mais elle reste infiniment singulière et incommunicable dans son vécu existentiel et dans son essence. Aucune amitié ne ressemble à une autre. Elle synthétise aussi, d’un côté un lieu de la liberté infinie des personnes, puisqu’elle est rencontre de libertés, et un lieu du devoir imposé par la nécessité de se créer mutuellement. Elle est à la fois risque et sécurité, détachement et attachement, engagée et neutre, confiante et distante, confidence et respect, lumière et obscurité, mots et silence, énergie et équilibre, marche et repos… Elle affronte les défauts et excès des amis, les maladies et la vieillesse. Elle traverse le temps, comme le montrent maints témoignages littéraires, religieux, artistiques, scientifiques, politiques, mais elle peut être instantanée dans sa densité émotionnelle, et elle est coupée dans son élan par la mort biologique et mentale. En ce sens, elle est la clé de voûte d’une créativité universelle capable de produire des êtres uniques et des relations uniques, bref un monde infiniment varié et vivant. On peut s’amuser à ce jeu et découvrir dans les mots qui disent l’amitié tous les traits du réel, dans ce qu’il a de plus dense et de plus étendu, dans ce qu’il a de plus physique et de plus social.

Revenons une dernière fois sur ce que penserons certains de la tentative impériale d’imposer la perspective de l’amitié -ou de l’amour- à l’organisation et au fonctionnement de tous systèmes dans l’univers. Un peu exagéré, sans doute, alors que dans l’introduction de ces investigations, j’ai insisté sur le danger de considérer le réel sous une seule perspective. J’ai le souvenir aussi d’un religieux bâtissant tout un système du monde à partir de l’amour qu’il voyait partout, depuis les atomes jusqu’aux relations spirituelles, en passant par la chimie, la biologie et l’anthropologie. J’avais été mal-à-l’aise en lisant son ouvrage. J’admets donc l’objection. Pour cette raison, j’insiste sur le fait que je considère les marques d’amitié concrète, réelle, en donc pas idéale ou imaginaire, comme les lignes qui convergent vers une clé de voûte existentielle et non comme un principe universel d’organisation du monde… ou mieux comme un enfant des étoiles et des atomes et non un père du cosmos. L’amitié, au sens où je voudrais l’exprimer ici, existe-t-elle ? On ne peut qu’en pressentir des signes, sans en dessiner les lignes qui y mènent. Elle se surgit qu’au terme d’une expérience qui n’a pas fini d’épuiser ses événements, d’une relecture de ce vaste processus inachevé et ne s’exprime que chez des êtres dont l’infinie complexité naturelle et matérielle peut l’enfanter. L’être, dans sa singularité et dans son infinité, infinité dans l’intime, le créatif, le qualitatif, le prometteur, ne peut être embrassé. L’existence ultime et l’existence en soi débordent le concept. On ne pourra jamais démontrer que l’amitié vraie existe. Et pourtant, elle est si active !

Bref, si certains sont mal-à-l’aise dans cet article, comme moi-même je l’ai été à l’égard de ce spirituel philosophe dont j’ai parlé quelques lignes auparavant, ils peuvent se rabattre sur le lien que j’établis entre l’amitié et le couple vie-mort, ou alors en revenir sur la réalité plus universelle qui s’appelle la relation. Et ne jamais oublier que l’amitié n’est pas du domaine des idées, mais dans celui de la parole, des corps et de l’expérience.

Pourquoi tous ces propos ? Parce que ma petite philosophie de papillon repose sur l’expérience concrète de la reconnaissance personnelle et de la créativité qui se réalisent, à travers diverses amitiés et amours. Pour le meilleur et pour le pire, du reste, car, si j’ai la chance de connaître des amitiés magnifiques et vivantes, j’ai aussi malheureusement connu la douleur des amitiés trahies et qui m’ont entraîné au bord du gouffre.

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