Essai sur la créativité et le développement durable (CDD1)

Suite à une réflexion de plusieurs mois et d’interventions réalisées pour divers publics, je propose un essai sur la créativité dans le cadre nouveau de l’intégration de la dimension écologique dans nos analyses. Il sera publié sur le blog en diverses parties et je le soumets à la sagacité de chacun… avec toutefois deux réserves : la première, c’est qu’il faut lire le tout avant de prétendre en comprendre les parties, puisqu’il s’agit d’un travail destiné à changer nos présupposés. La seconde, c’est de le parcourir avec un esprit critique ouvert (et non avec un esprit clos sur ses propres certitudes), puisqu’il s’agit d’un essai. Le début de chaque chapitre sera lu directement sur le site, la suite sera à télécharger en format pdf. Merci de les lire comme vous le voulez, mais surtout de ne pas les diffuser au-delà des personnes assurées.

ESSAI DE RÉFLEXION PHILOSOPHIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE
SUR LA CRÉATIVITÉ ET LE DÉVELOPPEMENT DURABLE
DANS LE CADRE D’UNE LOGIQUE DU VIVANT

turbulence de la vie

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1. Introduction

1.1. L’espace et le temps

Dans l’expression « Développement Durable », concept devenu aujourd’hui courant et parfois porteur d’idées, d’attitudes et de pratiques centrifuges, il y a l’adjectif « durable » et par conséquent le substantif « durée ». La durée est le temps étendu. Dans l’appellation anglo-saxonne, l’expression initiale lancée par le Rapport Brundtland était « sustainable development », traduit par « Développement soutenable », proposition préférable dans la mesure où elle sous-entend une activité que le mot durée, dans son sens courant, n’induit pas. Dans la continuité de la pensée de Bergson, la durée est en revanche liée à l’évolution créatrice. Créatrice dans deux sens : en premier lieu, l’activité créatrice apporte l’énergie nécessaire pour transmettre dans le temps et un environnement complexe la permanence des systèmes, les systèmes vivants notamment, à contre courant des lois de dégradation ; en second lieu, elle fait surgir ou émerger du nouveau dans les systèmes ou écosystèmes. Il est important de souligner les deux types différents de créativité. La thermodynamique et la théorie de l’information rappellent que tout système fermé se dégrade. Il ne faut donc pas oublier la première créativité qui maintient les systèmes dans leur complexité.

Alors que les présupposés biologiques et écosystémiques tentent de se substituer aux anciens paradigmes mécanistes dans les sciences et les organisations, une conception adéquate de la créativité aujourd’hui invite à aller au-delà de la simple transformation des modèles existants. Modéliser un système, quel qu’il soit, est toujours une spatialisation de ce système, une projection des mouvements, des autonomies, de la créativité elle-même dans des schémas immobiles. La modélisation d’une transformation, d’une « métamorphose si l’on veut », un changement de forme, risque de n’apparaître que comme l’étalage d’une suite discontinue de schémas figés, même s’ils sont liés logiquement. Elle oublie le temps, la vraie durée au sens de Bergson, c’est-à-dire la respiration, le battement de cœur de ces systèmes modélisés et leur croissance de l’intérieur. A fortiori, l’univers du vivant où se croisent des autonomies, des relations de complexification et de multiples échanges internes et externes dans une grande agitation thermodynamique, est difficilement compatible avec l’exposé d’une suite de schémas modélisés, aussi convaincants soient-ils. La biologie, l’écologie comme sciences des écosystèmes, l’anatomie, la physiologie, ne peuvent prétendre décrire, voire expliquer, des systèmes vivants par simple représentation. Edgar Morin le démontre au début du Tome II de sa Méthode, « la Vie de la Vie ». On ne peut comprendre le vivant en le figeant, en le découpant en tranches dans l’espace et le temps, en l’étalant sur des plans, en le tuant et en le décomposant. Ce constat est vrai à l’échelle de l’observation scientifique. Il est vrai également à l’échelle de la mise en technique des acquis scientifiques, dans la culture technologique, industrielle et pourquoi pas managériale. Tuer le vivant pour le décrire scientifiquement conduit à tuer l’écosystème vivant lui-même dans un découpage strictement spatial et séquentiel, en omettant la durée. Le développement durable n’est donc pas seulement un changement de modèle, il est aussi et encore plus un changement de perspective, un appel à un changement de perception du réel.

Il ne suffit pas de changer ou d’ajuster des modèles pour approcher la vie, puis pour saisir les multiples formes de créativité qu’elle laisse entrevoir. Il ne suffit pas non plus d’adopter de nouveaux paradigmes, même si cette adoption fait partie du chemin. Il est nécessaire d’aller beaucoup plus loin, c’est-à-dire, comme sujet, se saisir existentiellement soi-même comme vivant. Il importe aussi de retrouver une sensibilité antérieure et postérieure à l’exercice de la raison analytique, une sensibilité « multi-sensorielle », de telle sorte que les schémas, les représentations rationnelles ou autres projections sur des plans, soient supportés, précédés et suivis par la réalité vivante elle-même. Lorsque la vie est saisie à partir d’elle-même et non hâtivement à partir de filtres visuels et conceptuels, on éprouve deux expériences complémentaires et irréductibles à toute science et toute raison. D’une part, la vie, comme vie, échappe à nos emprises et nos filets, d’autre part elle nous traverse puisque nous sommes nous-mêmes des vivants.

Ce dernier point me permet de situer philosophiquement la réflexion qui suit. Elle s’appuiera sur deux postulats : en premier, négativement, l’homme n’est pas d’abord à penser comme sujet spirituel, actif et rationnel qui plane, souverain, au-dessus des objets de la nature matériels et passifs. En second, positivement, l’homme doit être éprouvé comme être vivant, corporel notamment. Il est partie prenante des écosystèmes qu’il essaie de décrire et de comprendre. Il est bon de rappeler que les sciences de l’évolution naturelle ont montré que l’homme est le produit d’une biogenèse et d’une éco-genèse dont l’âge, sur la Terre, est d’au moins 3,7 milliards d’année. Prenons une analogie pour mieux se saisir des deux postulats initiaux. Un plongeur sous-marin baigne dans un milieu, et s’il est suffisamment profond, il peut lui arriver de ne voir ni la surface, ni le fond. Il expérimente le milieu dans lequel il est plongé, il a des sensations diverses, observations, écoutes, chaud et froid, parfois quelque narcose qui le font rêver et perdre le sens du réel sensible. Il est traversé par les flux ambiants, puisque la pression interne du corps est la même que celle de l’extérieur. Voici la situation de l’homme comme être vivant. Les instruments de mesure et de protection de l’expérience du plongeur sont, analogiquement parlant, équivalents à ce que sont les dispositifs expérimentaux et conceptuels dans le domaine de la recherche scientifique. Dans un tel contexte, l’équipement technique est un prolongement corporel pour évoluer dans ce milieu inaccessible. Il est absurde d’imaginer, comme le croyait Laplace au XIXème Siècle dans la suite de la grande illusion post-cartésienne, que le scientifique est comme un Démiurge au-dessus du monde qu’il observe dans sa totalité. L’horizon reste celui des phénomènes qu’il interprète par la médiation des sens et du corps, celle des extensions permises par la technique et celle des catégories conceptuelles que son entendement fixe au départ.

Pour que les biologistes reprennent leur esprit, nous nous reporterons à ce qui est arrivé à la physique, science plus ancienne que la biologie au sens moderne. La biologie se pense objective ou aspire à l’être. La physique a mis en évidence un double aspect : d’une part, l’observateur perturbe ce qu’il observe, ce qui signifie qu’on ne peut plus poser un monde physique indépendant de la manière dont nous le saisissons ; d’autre part, les dispositifs expérimentaux apparaissent comme un miroir physique des modélisations mathématiques que le physicien conçoit. Les sciences biologiques et les sciences des écosystèmes n’en sont malheureusement pas encore là. Elles croient décrire objectivement un monde indépendant d’elles, alors qu’elles sont le résultat d’une double projection : projection sur la sphère de notre sensibilité avec une préférence pour le visuel ; projection sur les catégories conceptuelles qui commandent nos concepts et qui dérivent souvent d’une ancienne conception de la physique et de la philosophie. Le paradoxe, c’est que la biologie pense dépasser les présupposés mécanistes et métriques qui ont habité les sciences à leurs débuts, mais elle les utilise à son insu. Non, nous ne sommes pas des touristes observateurs qui regardons l’océan de la vie de l’extérieur. Nous sommes comme des plongeurs ou comme des poissons qui saisissons des régularités et des phénomènes un peu plus larges que nous-mêmes dans ce même océan qui nous déborde et nous habite.

Dans ce que je viens d’exposer, on remarquera que je ne pose pas de différence de nature entre l’homme et le reste de l’univers, a fortiori des écosystèmes qui nous portent et nous accompagnent. Plutôt une différence de degré. L’homme est capable d’objectiver et de conceptualiser ce qu’il expérimente, ce qui lui donne l’illusion d’être comme le démiurge au-dessus du réel. Seulement ce pouvoir se retourne sur lui dans une sorte de tautologie ontologique puisqu’il est lui-même le produit de ce qu’il décrit. Le retour à soi est par conséquent nécessaire, et s’il n’est pas possible en biologie de l’intégrer sous forme d’une équation (comme en physique, l’est l’équation de Schrödinger), qu’au moins ce retour à soi soit rappelé régulièrement. « La science est le reflet de l’homme dans le miroir de la nature », écrivait le physicien quantique Pauli.

Pour saisir la vie apparemment extérieure comme expérience de soi, il existe une médiation efficace, c’est celle du va-et-vient entre la représentation scientifique qui objective l’observation biologique et le récit, c’est-à-dire la saisie de cette vie dans une temporalité existentielle, qui ouvre l’appropriation subjective de cette vie. Elle induit deux types de raisons : la « raison traditionnelle », faite de logique, d’expérience et d’interprétation ; la « raison mémorielle » qui inscrit les objets de connaissance dans une histoire, dans un récit, dans la temporalité créative. La dualité entre le sujet scientifique surplombant le réel tel le démiurge de Laplace, et l’ensemble des objets distribués dans l’espace et le temps n’est pas une condition initiale d’une connaissance complète du vivant. Elle est précédée, recouverte et imprégnée par l’existence du temps dans laquelle tous, hommes et bêtes, végétaux et animaux, sommes enveloppés. Et ce temps, comme mesure du mouvement de nos objets observés et de nos mouvements intérieurs, comme mesure des transformations de la nature et de nos transformations d’observateur, nous ramènent à ce récit de vie qui est une plus adéquate perception de cette vie qui nous échappe.

L’exercice est difficile, je le reconnais. Il est d’autant plus difficile que je serai quand même obligé de passer par des représentations et des schémas pour faire ressortir la créativité de la vie et du temps. Une sorte de trahison initiale, diront les esprits chagrins. Mais de même que dans la Bible, l’Éternel Adonaï protège le criminel, Caïn, de telle sorte que personne ne le tue et qu’il puisse transmettre sa vie, de même je prends le risque de tuer dès le départ ce que je veux vivre, en espérant que d’autres autour et derrière moi, trouveront un chemin vers le vivant qui le respectent et peut-être même lui ouvre de nouveaux horizons. La médiation biologique et écologique servira, souhaitons-le, à cela.

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