Contradictions et convictions : essai lépidosophique (introduction)

CONTRADICTIONS ET CONVICTIONS

Comme lépidosophe, philosophe papillon, je vole entre nectars et corolles… Chaque fleur, chaque buisson, chaque herbe révèle une face de la vie, voire une perspective différente. Ces différences peuvent sembler contradictoires à un esprit trop unilatéral, ou trop logique, et le rendre malade de butiner des contradictions. Tel est l’objet de ces articles. En filigrane initial, je propose une double image : celle du nomade et du sédentaire ; celle du mollusque et du vertébré…

Une face-profil de Picasso

Ces derniers temps, ma lépidosophie est atteinte de ce que j’appelle une « schizophrénie consciente ». Le mot « schizophrénie » est sans doute un peu fort et ne respecte pas ceux qui, réellement, sont atteints de cette pathologie. La schizophrénie est une maladie mentale où le patient vit douloureusement une discordance de la personnalité et passe d’un univers mental à un autre à ses dépens. J’insiste donc sur l’idée de « consciente ». Mon entendement se situe en position d’analyser sa propre pathologie. En effet, je pense certaines choses et je fais le contraire, tout en me rendant compte que dans ce « contraire », je me sens bien. Réciproquement, je laisse aller le bavardage intérieur dans ce « contraire », et j’agis dans le sens inverse. Récemment, je lisais un texte de Hans Jonas qui expliquait que l’ambiguïté fait partie de la nature humaine. Pourquoi pas ? Paradoxalement, cette « schizophrénie consciente » enracine et cristallise un certain nombre de mes convictions. Je vais analyser ces petites schizophrénies personnelles et lépidosophiques sous quatre faces.

Souvent, dans les conversations de salon ou dans les médias, un interlocuteur interrompt celui qui s’exprime en lui lançant : « tu es en contradiction avec toi-même ». L’accusé se sent obligé de chercher un argument comme quoi ce n’est pas vrai… mais très rarement, il ose affirmer : « mais oui, je suis en contradiction avec moi-même », et encore moins ajouter « parce que la contradiction est dans l’essence même de la réalité que je perçois »… J’expliquais autrefois à des étudiants qu’avoir une double formation permet d’entretenir un perpétuel dialogue à l’intérieur de soi. Ce dialogue empêche de s’enfermer dans un discours unique qui ne laisse plus de place à la contradiction. Mais je dois ajouter, à titre personnel, que j’ai toujours été un homme des frontières et que le fonctionnement de mon esprit me fait passer, parfois allègrement, parfois avec souffrance, d’un espace mental à un autre.

Quelles sont donc les quatre faces contradictoires que je propose d’analyser ? Ajoutons qu’elles ne sont pas exhaustives. La première concerne ma « schizophrénie » religieuse. La seconde a rapport à ma vision du « progrès ». La troisième est politique, ou plus exactement se situe dans l’interface « politique-éthique ». Et la quatrième, plus fondamentale sans doute, essaiera de formaliser la « contradiction entre l’espace et le temps ». Une conclusion tentera d’élargir le propos dans une méditation plus spirituelle. J’ajoute que mes propres divisions mentales reflètent peut-être des polarités plus vastes que chacun retrouvera en soi d’une part, et dans les agitations de notre monde contemporain, d’autre part. Après chaque point de l’analyse, je proposerai d’exposer ce qui devient une de mes convictions actuelles : parfois elles sont difficiles à exprimer, j’en demande pardon d’avance à mes lecteurs, mais s’ils parviennent à en saisir grossièrement les contours, ce sera déjà sympa.

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Mais avant de développer toute la méditation, voici deux images importantes qui seront à lire en filigrane.

Nomades, sédentaires, mollusques et vertébrés.

Lorsqu’on marche sur de longues distances, il se produit deux moments. L’un est celui de la marche elle-même, quand chaque pas, chaque montée, chaque descente, chaque virage, chaque rencontre, apporte son lot de nouveautés et de surprises (agréables ou non). L’autre est celui de la pause, celle des arrêts dans la nature, dans un bar, dans des hébergements, où on se repose, on relit le chemin parcouru, où on prévoit ou calcule éventuellement l’itinéraire qui va suivre. La pensée de chacun se détermine autour de ces deux moments : celui de l’aventure où on ne craint pas de s’affronter à l’inconnu, à l’imprévisible, à ce qui est extérieur à soi, à la vision de l’autre, que cela plaise ou non ; celui du repos et de la relecture, où on intériorise par le souvenir et par les mots les expériences vécues. Quand j’apprends une nouvelle pièce sur le piano, il y a le temps de la découverte, de l’apprentissage, des surprises de la partition, des difficultés à traverse, voire des renoncements ; il y a ensuite le temps du plaisir de jouer l’œuvre connue par cœur, retravaillée, abordée selon diverses faces, et surtout interprétée selon son ressenti et ses choix esthétiques.

Le problème naît lorsque la pensée se fige dans un des moments. L’individu, la société, la culture qui s’immobilise dans l’état sédentaire finit par faire passer le confort et la tranquillité avant le risque et ses corollaires possibles : l’étonnement et la peur. Ainsi en va-t-il des (fausses) philosophies qui ne se construisent qu’autour d’elles-mêmes, de ce qui leur plaît, de ce qui les arrange, de ce qui les conforte… et à l’occasion de ce qui leur permet de prendre du pouvoir sur les autres. J’ai connu de ces penseurs, dogmatiques ou critiques, qui, tellement installés dans leurs fauteuils confortables, analysent, censurent, condamnent les perspectives étrangères aux leurs. Ils ne lisent ou effleurent les pensées des autres que pour les absorber en fonction de leurs préjugés ou de leurs présupposés. Ils ont oublié de repartir à l’aventure. Ils peuvent se lasser aussi, à leur insu. Lorsque je joue trop souvent la même pièce sur un piano, elle finit par perdre sa saveur et parfois même, elle ne me sert qu’à épater les autres !

Sentier périlleux (Gresse-en-Vercors)

Inversement, n’est pas meilleur penseur celui qui ne songe qu’à marcher, qu’à s’affronter aux nouveautés, aux surprises, à oublier le chemin parcouru, au risque de perdre son « soi », son identité, ses richesses, ses mots. Il existe un culte de la pauvreté qui peut conduire à une grande auto-destruction. Le culte de l’altérité également, celui où on s’oublie soi-même, sous prétexte de rencontrer autrui, en omettant le fait que le risque et le don de soi exigent que le « soi » existe préalablement. J’avoue que c’est une de mes tentations premières et qu’elle est très inconfortable. Le danger de la marche perpétuelle est la perte de la parole, de ce qui permet, après coup, après coups (de foudre ou de bâton) de relire, de nommer, de réorganiser ce qui a été vécu. Celui-là doit apprendre à s’arrêter et se reposer.

Les deux moments vécus en alternance, en dialectique ou en contradiction, font le penseur sage. Il vit, expérimente, s’étonne, se trompe, chute et se relève, renonce, dort, rêve, réfléchit, crée un langage, une langue, la transmet aux autres. Puis il repart, en abandonnant ce qui est extérieur à soi, ne conservant que les certitudes qu’il a acquises et sur lesquelles il peut s’appuyer pour continuer à progresser, de même que les pieds s’appuient sur un sol ferme pour avancer. Ces certitudes, il les remet en danger dans la nouvelle aventure, mais soit elles s’affermissent, soit elles se corrigent.

Avec un peu d’attention, il me semble que nombre de réalités obéissent à cette dualité alternée : dans la nature, dans le corps, dans l’histoire, dans les sciences, dans les arts, dans les religions, dans la littérature… et même dans la structure de notre mémoire, de notre psychologie et de notre sensibilité.

Première image, donc : nomade et sédentaire, marche et repos.

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Lorsque je suivais des études à Fribourg, Jacques Loew, homme exceptionnel et directeur de l’École, utilisait souvent l’image de la carapace et du squelette. L’animal muni d’une carapace a une protection extérieure. L’intérieur est le mollusque. Le squelette, lui, est une armature intérieure qui soutient l’ensemble du corps et des organes, qui est vêtu de chair, de peau et de vie. Extérieur et intérieur. Si l’on détruit la carapace extérieure, il ne reste que le mollusque exposé à tous les dangers. Jacques Loew invitait chacun à passer symboliquement du mollusque protégé par sa carapace, au vertébré, à l’animal à squelette qui tenait par l’intérieur. Il notait que ce passage était aussi celui du mouvement même de l’Évolution naturelle, au fur et à mesure que les espèces animales se perfectionnaient vers des figures plus sensibles, conscientes et pensantes.

C’est une image, rappelons-le.

J’aime cette image : elle met en valeur le mouvement d’intériorisation qui conduit l’entité concernée à se solidifier par l’intérieur, par soi. Ce mouvement peut prendre du temps, le temps de la croissance que personne ne peut forcer. L’image du mollusque et du vertébré, conjuguée avec ma vision de la marche et du repos, habite toutes les pages qui suivent, avec plus ou moins de visibilité ; J’invite le lecteur perdu dans mes spéculations, à s’y référer.


  1. Tension et dialectique : méditation à partir de l’expérience religieuse.
  2. Mythe et réalité du progrès
  3. Politique entre éthique et machiavélisme
  4. L’espace et le temps
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