Avant-Propos du Récit de Compostelle

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Journal d’un unijambiste sur le chemin de Compostelle.

Avant propos de mon récit vers Compostelle, édité en 2 volumes ce mois de Juin 2016

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Entre Juillet 2013 et juin 2015, comme des milliers d’autres pèlerins, je me suis engagé sur le Chemin de Compostelle à partir du Puy-en-Velay, au cœur du Massif Central. Le trajet a pris une centaine de jours, cent six exactement. Seule différence avec la majorité des marcheurs : depuis l’âge de dix-huit ans, je suis amputé de la jambe droite, appareillé et je traîne derrière moi un grand nombre de casseroles pathologiques, physiques, nerveuses et mentales.

L’expérience de Compostelle, je désire la partager ici. Elle complétera les centaines de livres, d’anecdotes, d’essais, d’études, de blogs et de sites déjà consacrés à l’aventure du Chemin. Le récit proposé est celui du corps et des sens, celui des joies et des souffrances, celui des colères et des désolations, celui des apprivoisements entre le silence méditatif et les pensées vagabondes, celui du souvenir de mes lâchetés ou de mes illusions. Il est également celui de l’écosphère et de la « noosphère », dont chacun participe. Entre les premières étapes où le récit s’attelle aux anecdotes, aux étonnements et prend souvent le ton de l’ironie, de la généralisation superficielle, de la banalité des réflexions et parfois de la méchanceté, et les dernières étapes où l’écrit est plus grave et plus paisible, l’évolution m’a surpris à la relecture. J’ai désiré conserver le fond des notes et des brouillons de l’instant vécu, non sans résistance, car maintes fois, j’ai été tenté de corriger l’exposé d’états d’âme ressentis en tel ou tel lieu, suite à telle ou telle rencontre, face à tel ou tel préjugé, face à mes propres présupposés. La relecture des notes est restée au plan de la remise en forme de l’écriture, avec quelques développements.

Le handicap physique a multiplié les désagréments, voire les souffrances supportées et les obstacles franchis. Cette dimension-là ne peut pas être tue. Non pour démontrer une quelconque volonté méritante et la réussite après l’effort face à l’adversité, car la fierté du triomphe sur soi-même finit par se dissiper, voire chuter brutalement, au bout de quelques jours ; mais simplement par souci d »information factuelle dans l’instant où les événements ont été vécus et par confiance dans le bonheur de pouvoir avancer pas à pas. Il n’est pas un jour de ma vie où je n’ai pas été étonné d’exister encore et chaque matin, je me réveille en songeant que maladies, handicaps et obstacles divers n’ont pas empêché la vie de cheminer. Sur le Chemin de Compostelle, cet étonnement s’est amplifié.

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J’ai écrit les esquisses et parfois des articles entiers pendant que je poursuivais le Chemin, ici assis à une table de bar, là allongé dans l’herbe. S’il apparaît un déplacement intérieur, je tiens à ce que chaque avancée apparaisse dans son état primitif. Certaines affirmations écrites à tel instant du Camino se nuancent, se teintent, ou même parfois se métamorphosent ou disparaissent plus tard ou plus loin. Que le lecteur ne s’étonne donc pas de contradictions, de répétitions, de paradoxes et de mauvais procès. Il remarquera également que le vocabulaire oscille entre la langue française et la langue espagnole : Chemin ou Camino, Saint-Jacques ou Santiago, gîte ou « albergue », toilettes et douches ou « aseos », bière ou « cerveza », pèlerin ou « peregrino », « peregrina », etc. La paella reste la paella ! C’est selon l’humeur et le contexte de l’écrit.

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Les pages présentes doivent être séparées en deux parties. L’une raconte le tronçon du Chemin entre le Puy et Pampelune en Espagne (Tome 1), l’autre partie, celui entre Pampelune et Saint-Jacques de Compostelle (Tome 2).

La partie française (Via Podiensis ou Voie du Puy) et le début espagnol, soit un peu plus que la moitié du parcours, 810 kilomètres environ, ont été effectués en cinquante-cinq jours. Ils ont été séquencés en quatre périodes. Une première étape en juillet-août 2013 m’a emmené du Puy à Conques, puis une seconde, en septembre 2013, de Conques à Cahors. En Mai 2014, j’ai marché de Cahors à Condom. Et durant trois semaines entre la fin d’Août et le début de Septembre 2014, j’ai parcouru le chemin de Condom à Pampelune.

Depuis Pampelune, la seconde partie (Camino Francés) a été accomplie en une seule fois, entre le 24 avril et le 13 Juin 2015, soit cinquante et un jours et 720 kilomètres jusqu’à Santiago. J’ai emprunté le « Camino Francés » dit « autoroute des pèlerins », après hésitation, au lieu du « Camino Primitivo » le chemin historique du Nord, plus long, qui longe le Golfe de Gascogne. Mon rythme est de deux kilomètres par heure, et la moyenne est restée globalement autour de quatorze kilomètres par jour. Une courbe de Gauss indiquerait que la plupart des compagnes et compagnons de Compostelle marchent en moyenne à la vitesse de quatre kilomètres à l’heure et accomplissent souvent de vingt-cinq à trente kilomètres par jour, parfois plus, parfois moins. Pour cette raison, le Chemin a été accompli seul la presque totalité du temps.

Le premier tronçon de l’aventure, en quatre étapes, a été entrecoupé de retours à domicile. Les périodes intermédiaires ne sont pas indépendantes des aléas, des surprises et des retournements intérieurs vécus sur le Chemin. Chaque reprise d’étape n’apparaît donc pas comme la fin d’une parenthèse. Des évolutions, des luttes se manifestent. Une quinzaine de mois a été nécessaire pour la partie du pèlerinage en France, bien que la marche en tant que telle n’ait duré qu’un peu moins de deux mois. En revanche, la seconde partie s’est effectuée en une seule fois. De nombreux pèlerins pratiquent uniquement celle-ci. L’expérience est plus dense. La perception de la durée est différente et l’esprit, les affects tout autant que le corps et la sensibilité n’en ressortent pas indemnes.

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Quelques constantes traversent le récit. J’ai rédigé de nombreuses pages sur la musique au long du Chemin. Par la magie des lecteurs MP3, on peut consacrer une heure de temps en temps à l’écoute de musique. Musique dite « classique ». Musique et marche cheminent ensemble. Pourquoi ? Je l’explique dans les pages. Elles enracinent le corps dans l’épaisseur du temps et dans une sagesse de l’écoute, à l’opposé d’une société moderne globalement centrée sur l’espace, la vitesse et la représentation. Une autre constante est ma fréquente référence à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin et plus largement à la spiritualité ignatienne. Il ne s’agit pas d’abord d’une question de foi ou d’appartenance à une confession particulière, mais d’une réceptivité à une expérience et des intuitions universelles, collées au sol et porteuses d’espérance pour l’avenir de la Planète. Quand je parle de « Noosphère » par exemple, je fais référence directement à la vision teilhardienne, celle qui voit, à travers l’apparition et le développement de l’humanité, l’amorce d’une nappe de conscience qui recouvre la Terre, et qui organise et transforme toutes les étapes de l’histoire et de la complexité de l’univers. Il ne s’agit donc pas d’internet, même si la toile mondiale qui se tisse dans les réseaux en fait partie. La « Noosphère » intègre toute l’activité industrieuse et créatrice, mais aussi toutes les passions des hommes et toute l’interface palpable de la sphère humaine au cœur de l’immense dérive de la vie naturelle et de la matière.

Les chapitres sont relativement indépendants. Certains développements sont plus légers que d’autres. Le lecteur pressé n’est pas contraint à suivre pas à pas les méandres du récit. Il peut sauter à un chapitre ultérieur, si et quand le désire. Toutefois, sur l’ensemble du récit, il y a une continuité graduelle sous des apparences sinueuses ou excentriques.

La paix a fini par tout recouvrir vers la fin du Camino. Je l’ai souvent ressentie par bouffées, çà et là, seul, loin de tout départ et de toute arrivée. Les derniers jours, elle est devenue continue, tel un courant calme du fond de l’Océan. Elle est d’une autre nature que les fausses sécurités des états d’âme instantanés qui, eux, restent vivaces à la surface. Heureusement du reste, cela maintient les humeurs, bonnes ou mauvaises, dans la vie sociale. Marcher, c’est coller à l’humus, donc à l’humour et aux humeurs. Il m’a été reproché ici et là de trop étaler les états d’âme. Peut-être aurait-il été préférable de se contenter des événements, des rencontres et de quelques considérations sur les pays traversés ? L’expérience d’une personne handicapée qui chemine seule, lentement, peut difficilement contourner cette réalité subjective. Je m’efforce de la rendre accessible, la moins nombriliste et singulière possible, sous la forme d’une narration.

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L’aventure du Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle est physique, sensible et intérieure. Mais elle est surtout intersubjective. Les rencontres enrichissent la route au point qu’on ne sait parfois si c’est le chemin qui est coloré par les visages croisés, ou si ce sont les visages qui sont teintés par l’expérience de la marche. Les deux sans doute. Les rencontres sont la principale source de bonheur et d’enrichissement. Au contact des pèlerins et parfois des hébergeurs, j’ai vécu mes plus belles émotions. Tout au long du récit, je raconte les rencontres avec les personnes que je croise. J’ai changé les prénoms des compagnes et compagnons, à une ou deux exceptions près. Puis ils disparaissent devant. En raison de mon allure traînante, ce refrain revient souvent : « je ne le reverrai plus ; je ne la reverrai plus ».

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Des amis et des proches se sont moqués du fait que la plupart du temps, ce sont des femmes qui cheminent à mes côtés. Les raisons sont multiples. Peut-être flatteuses à mon endroit ? L’une d’entre elle a tout simplement noté que les femmes, dans l’ensemble, marchent moins vite et s’adaptent à ma vitesse de chenille, qu’elles sont plus nombreuses sur le Chemin de Saint-Jacques, surtout dans la partie française et la première moitié du Camino espagnol, et qu’elles sont plus empathiques aux souffrances d’une personne handicapée. Cette affirmation s’est vérifiée maintes fois, à une nuance près ; l’empathie est aussi présente chez nombres d’hommes marcheurs, mais ils la montrent plus discrètement.

Dernier point : pourquoi suis-je parti sur le Chemin de Compostelle ? Des événements extérieurs m’y ont poussé. Une randonnée pédestre de quelques jours dans le désert du Maroc, le décès d’un ami qui estimait que j’en étais capable, le soutien de mon épouse et de mes enfants, et l’activité malicieuse d’une de mes filles qui a rassemblé près de 1500 euros auprès d’amis et de proches, sans que je le sache, y sont pour beaucoup. Un besoin psychologique de fuir un mal être ? Non, je ne crois pas, sinon celui d’expérimenter l’aventure nomade. Pourquoi Saint-Jacques-de-Compostelle plus qu’autre lieu ? Question de foi religieuse ? Peut-être. La « foi », au sens confessionnel du terme, s’est brouillée et s’est perdue en cours de route, mais la sensibilité appelons-la « religieuse » ou « spirituelle » s’est aiguillée vers des voies qui restaient purement imaginaires ou mentales, au départ du Puy. Nécessité intime d’une grande aventure du corps, des sens et de l’esprit ? Oui, certainement. Ma vision du monde est dynamique et existentielle, nomade plus que sédentaire. Il aurait été dommage de ne pas l’expérimenter autrement que dans les rêves et la virtualité. Après coup, il est clair que la magie du pèlerinage de Compostelle a submergé d’autres désirs possibles.

Nombre de pèlerins ont repris l’aventure une seconde fois ou l’ont amplifiée dans des expéditions plus difficiles. L’empreinte du « Camino » est indélébile.

 

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